‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 131 sur 140 · M. EMILE VERHAEREN · texte numérisé non relu

M. EMILE VERHAEREN

Vous le connaissez, vous l'aimez : c'est un puissant forgeron. A lire son œuvre en bloc telle que le Mercure de France vient de la publier on retrouve l'impression éprouvée au fur et à mesure que paraissaient les volumes, aujourd'hui si rares, dont elle se compose ; seulement les défauts s'atténuent et les qualités prennent du relief.

M. Verhaeren a la brutalité de sa puissance ; il abuse parfois des consonnes rudes au point qu'on songe involontairement à l'épigraphe de Boileau sur Chapelain, l'emploi qu'il fait des adverbes incommensurables et pesants, tels que immensément, énormément, tourne trop souvent au procédé (je concède qu'il peut se réclamer de Yimmanis de Virgile, de l'énorme de V. Hugo, mais quand même !) ; enfin pourquoi M. Verhaeren ne veut-il pas écheniller son œuvre robuste de certaines expressions qu'il sait, aussi bien que moi, vicieuses ? M. de Régnier, lui, ne dédaigna pas d'épurer sa syntaxe !

Défauts moins dangereux que des pailles dans une- lame d'épée mais qui nuisent à l'éclat des poèmes comme les paillettes des pierres précieuses.

Je m'en veux, cependant, de m'y être arrêté, car il est puéril de taquiner un poète de cette taille.

Alors qu'il écrivait les Flamandes, son premier livre, M. Verhaeren était fortement épris de la beauté de la matière ; il envisageait la nature et l'amour ainsi qu'autrefois Téniers, Van Ostade, Brouwer, et qu'aujourd'hui M. Lemonnier et M. Eeckhoud ; la ligne de ses poèmes, arrondie alors et grossière comme le sein des gouges qu'il célébrait, tombe et se raidit dans les Moines. C'est à contempler les Moines que M. Verhaeren acquit le sens de l'au-delà, car à dater de ce recueil la vision du poète s'élargit, il décrit toujours les choses de la terre mais il en déforme les contours; il devient apocalyptique; dans le sac de son vers où déjà se tassent les mots pleins et sourds, il ajoute les éclats aigus des assonnances qui en déchirent l'enveloppe et des blocs de cuivre qui la bossèlent

Et à lire à haute voix, les Soirs, les Débâcles, les Flambeaux noirs, les Villes Tentaculaires, on entend gronder sur des ponts suspendus de lourds chariots où s'accumulent des barres de fer.

Quelques-uns, lorsque on parle de M, Verhaeren, répondent en louant l'harmonieuse beauté de Chénîer ; d'abord je ne connais que Victor Hugo pour avoir pu dans un même livre réussir également le Régiment du Baron Madruce et les Idylles; ensuite, pour s'être à plaisir comprimé le crâne sous les bandelettes étroites de leur esthétique, ces classiques grognons ne savent plus voir, et, passant une main tâtonnante sur le masque tragique du poète, ils s'écrient : c'est rugueux, c'est bossue, cela se renfle et cela se creuse; Dieux! que c'est laid 1 Et le brasier de génie qui flamboie dans les trous d'yeux leur demeure à jamais inconnu.

Ah ! Verhaeren ! Vulcaîn, dans les antres de Lemnos, martèle des armures pour l'Olympe, tandis que, au fond de la forge, on voit sourire Vénus dont la fumée n'altère pas les formes immortelles.

M. JEAN VÏOLLIS

Plusieurs poètes de Toulouse méritent qu'on les aime et les admire : on connaît M. Maurice Magre qui sait unir à la douceur virgilîenne la magnificence vague de Lamartine ; il y a son frère M. André Magre, il y a M. Marc Lafargue, tendre et délicat, et je vous parlerai plus tard des Eglogues pleines de soleil que prépare M. Delbousquet. Je viens de lire aussi dans un clos paisible cette Guirlande des Jours que M. Viollis tressa des plus gracieuses fleurs de son âme; la lumière bleue et éthérée d'automne baignait les arbres, fondait au loin les masses lourdes des chevaux de labour, toutes choses semblaient flotter, prêtes de s'envoler... Une semblable atmosphère me paraît envelopper le petit livre de M. Viollis, pénétrer chaque poème, dont elle efface et précise tout à la fois les formes et les contours. La Guirlande des Jours est, non pas un hymne sonore et vain à la vie, mais un peu de la vie elle-même ; écoutez, cela :

C'est le verger fleuri comme un front d'épousée, le parc irrègulier avec l'enclos moussu ; et les vieux champs pierreux aux herbes épuisées ont des grâces d 1 ancêtre ou de parent déchu.

Voici le colombier oit les oiseaux fidèles, après avoir volé tout le Jour dans le ciel, rentrent languissammcnt quand s'éteint le soleil, au froissement soyeux et léger de leurs ailes.

Le soir vêt d'ors discrets et de lueurs voilées

la rivière endormie au fond de la vallée

tandis que l'ombre est lente aux bleus coteaux voisins t

Cest pour avoir taillé la Vigne de la Vie, que je puis accrocher des grappes de raisin sur le seuil lumineux de la maison bénie.

L'art de M. Viollis est aussi sûr qu'il est simple et discret et je ne vois pas, à lire ses vers, qu'il se soit trop souvenu des maîtres dont il a le savoir-faire.

En vérité, on distingue, là-bas, à Toulouse, un éveil d'esprits neufs, indépendants, qui se développent parallèles, non sous le dais d'une école mais sous la voûte d'un même firmament : ils vont à des buts différents et que leur seule hauteur égale.

M. Viollis est un de ces esprits; il a, dans une courte préface, harmonieusement parlé de lui-même ; un charme naît de ces quelques lignes de prose, se ravive à chaque poème, et se prolonge, lointainement, au delà d'un fleuron, hélas ! trop tôt final.

M. FERNAND GREGH De la musique avant toute chose.*.

Je ne vois guère, parmi les poètes, que M. Gregh pour avoir le sens musical aussi affiné ; non que ce ne soit pas un peu trop l'harmonie des ariettes de Verlaine, mais les mélodies sont personnelles et ces mélodies sont exquises. M. Gregh sait l'art de noter lés nuances imperceptibles, et cet art est extrême; à l'appui de mon dire je rappelle une pièce où se répondent comme rimes d'un vers à l'autre les mots parfums et séraphins ; n'est-elle pas délicieusement subtile cette parenté si lointaine de timbres ?

Et puisque le livre de M. Gregh s'intitule La Maison de VEnfance t vous saurez tout de suite que les sentiments n'y sont point exprimés avec violence, vous saurez que ces poèmes sont émouvants et mélancoliques comme un retour dans la ville natale, un soir d'automne, après quelque long exil, et les lisant vous croirez entendre flotter dans l'air une fuite de harpes éolïennes.

Je ne veux rien détacher du volume car ceci me plaît autant que cela, mais que ceux qui aiment Verlaine, Rodenbach et Samain ajoutent dans leur bibliothèque, aux œuvres préférées, cette Maison de l'Enfance où chuchote suavement la tendresse mystérieuse d'une âme.

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