II. MUSIQUE
Journal d'un assidu de l'Opéra-Comique: Gluck et Mozart ; dernières représentations d'Orphée (débuts de M 11 * Lejeune) et premières de Don Juan. — Livres et concerts.
Berlioz se désespérait de n'avoir pas connu Gluck : mais .ne le possédons-nous point toujours, immortel dans son œuvre ? L'Orphée est son portrait vivant, toujours parlant. Je ne me lasse pas d'y découvrir des nuances de physionomie sans trêve inédites. Delacroix Thyperartiste écrivait : « Un bel ouvrage semble contenir une partie du génie de son auteur. » Son frère intellectuel, Stendhal, ajouterait que j'ai « cristallisé » pour Eurydice, le doux symbole de l'amour. Parfois, le souvenir même est plus intense que l'audition directe, immédiate : plus tard, à l'heure précise où je vais écrire, les réminiscences refleurissent claires et vives, avec un indicible parfum qui est le style, l'àme, le moi du vieux Gluck ; j'entends passionnément toujours ce rhythme noblement classique et sombre du début, ces violons mineurs qui pleurent l'épouse dans le crépuscule religieux du Bois sacré, l'étrange accord étouffé qui termine, avant la Romance, — la mélodique beauté de la déclamation, l'accent des pantomimes qui évoque de divins paysages animés, noirs ou suaves, le style élégiaque qui ne peut oublier l'amie sous les délices d'un nouveau ciel,coIoris étrange qui s'apparente à la mélancolie du bonheur chantée par Berlioz et retrouvée par Beethoven (i), amertume sui genervs qui reste harmonieuse comme l'antique douleur des Niobés, demi-teinte et demi-jour où passent des caresses de Chénier, des sourires de Prud'hon, pour aboutir à la magnificence expressive du grand duo tragique et doux : ce pur plaisir de racinien, qui vaut bien le bel canto des italiennes vocalises, je l'ai renouvelé ce soir, voluptueusement, en écoutant la nouvelle Eurydice svelte et brune ; M 1,e Gabrielle Lejeune nous vient de ïa Monnaie de Bruxelles, et j'applaudis loyalement, je ne dirai point à ses débuts, car l'artiste possède déjà l'autorité jointe à la conviction. Son charme sévère parle aux âmes. Cantatrice experte et poignante actrice, elle sent et elle sait. Son avenir est certain. Je l'ai devinée dès son entrée muette, quand le blanc génie des Champs-Elysées mélodieux, sous les espèces de l'exquise Sberna, met la main de l'épouse heureuse dans la main du poète épouvanté ; puis, dès
(i) Dans YAndante en si bénol de la Pastorale (Vienne 1808),
les premières mesures du récit en ut majeur (Ciel ! devais- je m 9 attendre h . . Qu? entends- je l ah! se peut-il ;7...),Ia voix chaude et sûre traduit Gluck sans le trahir. La beauté renaît sur de jeunes lèvres. Où la blonde M Ue Marignan n'était que charmante, où M me Bréjean-Gravière se montrait exclusivement virtuose, M lle Lejeune a mis le style qui transfigure la douieur. Je la préfère dans les passages de force. J'ai souligné sur ma partition, comme particulièrement réussis, le retour du superbe motif ( Viens, suis un époux qui t'adore) cette fois enveloppé par le violoncelle, l'ensemble déchirant des deux voix (Quelles rigueurs!...) suivi de] Yandante soudain ralenti, saisissant (Quels tourments insupportables mêle^-vous à vos faveurs .*...), etc. Je demande grâce aux dieux pour le langage de M. Moline ! Et n'ayant point l'âge des patriarches, je ne puis comparer avec M Uè Sophie Arnould^ contemporaine du chevalier ; M. de Goncourt emporta ses secrets dans la tombe. L'étonnante Delna progresse à chaque soirée, atteignant plus d'une fois à la noblesse recueillie qui contraste avec les exagérations premières ; je lis dans Monstres, le nouveau livre de l'humoriste Jean Dolent, page 70 : « Eugène Carrière à M n& Delna (Orphée) non présente : — Mettez- vous entre une lampe et un drap blanc et étudiez vos silhouettes. Dans les grandes émotions n'écartez pas les bras du corps. » — L'artiste née n'a pas attendu ce conseil de peintre pour parfaire sa belle plastique ; mais je ne puis m'accoutumer aux sanglots de la II e strophe de l'Air monumental : la ligne détruite, adieu Gluck ! A remarquer la continuelle expression du quatuor, le début agitato du III e acte, le hoquet de deux croches par temps qui ressemble au rhythme de la scie (dans V allegro qui précède l'Air : Chère épouse ! avant le trémolo terrible), et avant tout, là multiple et toujours expressive notation du mot divin : Eurydice l (première Scène avec chœurs, Romance, Air final, etc.) Ici, par la force de la musique même, Gluck a vaincu Virgile.
Dimanche, Orphée quitte l'affiche : sinon, je ne m'arrêterais plus. Quand je Pécoute, j'ai l'ardeur d'un Gluckiste pour défendre mon maître contre tous les plagiats des Bertoni et les bons mots des Piccinistes^ Partageant l'émoi deJeàn-Jacques, je regrette alors seulement la brièveté de la vie... Ce soir t mon Orphée était précédé de Richard Cceur-dè-Lîon (1784), conviction naïve d'un art de dix ans plus jeune et qui semble plus vieux. Le parallèle de M 1Ie de Lespinasse demeure parfait. Sensibilité du bon Sedaine traduite par le bon Grétry , séduction de la vieille France avec de la force déjà dans le rhythme et un petit côté « troubadour d qui sent ses origines du romantisme. Voilà l'art français, le genre national, — spirituel, bourgeois, héroïque et sensible. Ensemble médiocre : maïs, à côté de l'excellent Bouvet (Blondel), je distingue la toute gentille M 11 * Vilma qui prête au travesti d'Antonio le pimpant d'une miniature de maître Jehan Foucquet.
Jeudi soirj 5 novembre i8pô.
Trois ans après (1787), parut à Prague le Don Juan que Mozart écrivait, avec la fierté d'un Marc-Aurèle, « pour ses amis et surtout pour lui même », Ainsi naissent les chefs-d'œuvre. Ah ! dame, nous voici loin du refrain candide et moyen-âgeux :
Quand les bœufs vont deux à deux Le labourage en va mieux /.,.
Cependant, Wolfgang est un vrai jeune, et ne nous récrions pas quand l'affiche est accaparée par les chefs-d'œuvre sans cesse renaissants de ces vrais jeunes. Ils nous reprennent à temps.
Sortant de la seconde, je ne puis, ce soir, que repassera l'encre mes notes brouillonnes. Ce soir, ou plutôt ce matin, car une heure approche i Merci d'abord à MM. Carvalho dont l'an 1896 nous ramène aux meilleures soirées du Théâtre Lyrique que célébrait l'auteur futur des Troyens ; Orphée, puis Don Juan : c'est bien mériter de l'Art ! Et presque le Don Juan rêvé, en deux actes, avec le clavecin pour soutenir le recital'wo secco, avec la décoration raisonnable, et non plus l'arrangement d'Auber-Castil- Blaze (!) en cinq actes avec un ballet d'opéra, joie des snobs (les wagnériens d'hier), et qui me fait plaindre l'exquis musicien Paul Vidal.... Ici, la netteté un peu sèche de l'orchestre Danbé ne messied plus à cette Sinfonia un peu mince, rapide, alerte, délicieusement rococo, purement formelle, parfaite en son genre, plutôt musicale que mélodieuse, où le génie poétise la formule: j'ai dit l'Ouverture de Don Juan, musique d'abbé de cour idéal quia étudié la théologie musicale dans Haendel et Bach, mais dont le babil est charmant. Ce Fa presto de Mozart l'écrivit en une nuit, la veille... L'allégro y triomphe. Un délicieux passage des violons se retrouve au Trio du II e tableau ; la péroraison decrescendo se lie au I er acte. Si Mozart symphoniste peut dater, Mozart théâtral reste admirable; le rideau levé, le drame nous prend: trio nerveux, duo touchant, qui semblent faits avec rien ! Dans un ensemble vocal, dans un dessin d'orchestre, le créateur apparaît. L'Air de Leporello (Madamina! il catalogo) a la verve abondante des Italiens du temps (1) avec ce vernis magistral dans l'écriture qui est du maître. Toute la scène pastorale respire un Watteau céleste, mort jeune à la peine, petit Rubens mélodieux qui divinisait la vie par la grâce ; point de «fête galante » qui vaille le duo de la main {La ci darem la mano).^ Puis,aussitôt, le style le plus fier éclate avec le grand Air en ré de Donna Anna vengeresse, tandis que l'inspiration se refait malicieusement naïve avec l'Air de Zerline (Balti, batti, bel Maselto !): ô ce violoncelle qui caresse, ces bois, cette note de flûte à la fin qui met une larme sur les sourires! Et ce Trio des masques, l'adagio sombre qui traverse les soleils de fête, les voix profondes, les gammes chaudes et les bassons menaçants ! Le grand Finale en septuor avec chœurs
(i) Paisiello (Air de Don Calandrino).
est purement d'opéra, avec sa vigueur décorative, théâtrale, sonore, déjà rossinienne : ô sobriété de Gluck !...
il acte : clair de lune, nocturne mélancolique et sensuel où l'ange terrestre que fut Mozart épand son âme dans le Trio divin sous le balcon, dans la Sérénade, dans le plus que ravissant Vedraî, carino, que Zerline soupire à son Mazetto, dans le second air d'Ottavio tendre et confiant. Et toujours le quatuor, le chant gambadent avec le valet peureux et perfide, la bouffonnerie imitative des bois ricane jusqu'aux pieds de la Statue qui parle enfin dans la nuit comme l'oracle d'Alceste, rien de plus tragique que cette infernale légèreté dans l'ombre... Elle vient enfin, la Statue pâle, au dernier souper qui raille et qui s'effare, et, colossal comme elle, surgit l'accord de ré mineur suivi de son accord de septième, tutti qui dominait l'Ouverture, tonnerre sobrement puissant comme l'expiation. Je n'ose croire à l'enfer qui serait peut-être une injustice divine ; mais l'artiste chrétien du siècle poudré puise dans sa foi cette épouvante auguste qui, sur le crescendo prodigieux des cordes, frappe les accords larges et simples, implacables. Il entre de l'au-delà dans chacune des touches piano des timbales en fa ré. Le chœur invisible monte des rougeurs. Ce Finale est le digne pendant, plus moderne, des terreurs antiques de Gluck. C'est d'un pathétique qui reste beau. Le penseur du Requiem est pressenti; et Schumann retrouvera ce discours mystérieux, véhément, au Dies irce de son Faust La force classique monte à l'apogée, d'un premier coup d'aile. Je sors angoissé...
Après la synthèse, l'analyse qui distinguera l'âme de Mozart des lacunes du genre opéra, suite de tableaux décousus et de morceaux de concert. Gluck précurseur a mieux senti l'unité du drame ; mais Wagner novateur savait saluer le génie sous les fatalités d'un libretto et les exigences des prime donne (i). Et son drame musical ne déplace-t-il point l'équilibre ? Le problème reste entier, devant l'avenir. Le divin Mozart sacrifiait au goût de son entourage, mais quelle expression toujours, badine ou rêveuse 1 Buvons sans remords à sa « coupe de volupté ». — Mise en scène intéressante, orchestre et chœurs exercés, danses jolies où M llc Sberna reparaît, Don Juan-Maurel (2) parfois trivial, mais superbe à la fin, Leporello-Fugère divertissant, Don OUavio-Clêment chanteur pur et qui chante, Le Commandeur- André Gresse et Ma^fto-Badiali satisfaisants, Donna Anna-Jane Marcy et £7Wré-Marignan vaillantes à souhait en de lourdes tâches, Zer/me-Deina, l'enchantement des oreilles et des yeux dans un rôle rieur et tendre dont elle sauve la tessiture par un miracle de sa grâce : que ne suis-je Mazetto !
Ce 20 novembre.
(1) Les vocalises, <c inconvenantes » selon Berlioz, du second air de Donna Anna. (2} Qui vient de publier une brochure A propos de Don Juan. — L'œuvre est sue en double, avec Bouvet (Don Juan).
P.-S. — Reçu la substantielle Musique à Paris, Ifc année (Paris, Fischbacher, 1896), de Gustave Robert, que nous étudierons le mois prochain comme prélude à la nouvelle saison des concerts ; et, en même temps, les Bains de Bade, conte moral et galant de René Boylesve, sourire sous la brume, meilleur que les dialogues de l'abbè Da Ponte, puis, VAme antique de Marc Legrand, livre vraiment classique dont la sérénité hardie était difficile à prévoir au bon temps déjà lointain d'Anatole Baju et des
perruches infectieuses du Parnasse déliquescent.
Raymond Bouyer.