‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 134 sur 140 · III. — AUTOUR DES THEATRES · texte numérisé non relu

III. — AUTOUR DES THEATRES

Odéon : Les Perses. — Théâtre de l'Œuvre : Peer Gynt. — MM. O. Wilde,

H. de Saussine, Paul Gavaulfc, V. de Cottens et Catulle Mendès.

Je ne vous parlerai ce mois-ci que des Perses et de Peer Gynt. Je n'ai pu voir encore le succès du Vaudeville (le Partage de M. A. Guinon) et les Bienfaiteurs de M. Brieux ont si vite été enterrés que l'heure même des éloges funèbres est passée. Nous allons d'ailleurs avoir une meilleure occasion de parler de cet auteur, nous en avons du moins l'espoir, avec son Evasion, dont la première est annoncée pour cette semaine à la Comédie Française.

Nous voici en face d'Eschyle et d'Ibsen, le vieil hellène, créateur du théâtre antique et le vieux norvégien, démolisseur des préjugés dramatiques. Le hasard les rapproche avec les œuvres les plus caractéristiques peut-être de leur génie. La simplicité de l'un et la complexité de l'autre, sont pousséesjusqu'à leur extrême limite dans les Perses et dans Peer Gynt,

Dans les Perses quatre scènes seulement, la première entre Atossa, mère du roi et le chœur, la seconde avec un messager en plus. Puis vient la scène de l'apparition de Darius ; enfin Xerxès surgit et se lamente. Cette tragédie venait sans doute troisième dans une trilogie patriotique à la gloire d'Athènes. Mais il est probable que les deux autres n'étaient que vaguement rattachées à l'action des Perses. Car il faut contredire ici certaine critique pour qui cette œuvre serait une pièce de circonstance, écrite au lendemain de Salamine ; les Perses virent le jour de la scène dix ans après la fameuse victoire.

Le lieu n'est pas ici de dire la campagne de Xerxès, pas plus que ce ne l'était à F Odéon au moment de la conférence. M me Dieulafoy qui d'abord présente le fâcheux spectacle d'une femme rabotée en homme, aurait dû sentir après sa première causerie que le -sujet attendu par son auditoire était le récit de son voyage à Suse. Tout ce qu'elle nous a dit sur le théâtre grec se trouve tout au long et plus clair dans nos Croiset, nos Duruy et nos éditions classiques. C'a été aussi une bizarre imagination que cette application du décorateur (guidé certainement par M me Dieulafoy) à

nous présenter des Perses habillés en Grecs et un palais en forme de château d'eau de petite ville, sous prétexte que les Grecs du temps d'Eschyle ignoraient les costumes et l'architecture d'Asie. Sans doute Eschyle s'est peu préoccupé de suivre les mœurs persiques, puisqu'il présente Atossa hors le sérail, mais j'aime à croire qu'il essaya, pour renforcer l'action de ses paroles, de costumer ses acteurs en Perses : là victoire leur avait laissé assez de dépouilles 1 Notons sans discuter davantage.

L'Odéon est à louer d'avoir monté cette œuvre dans sa savante et rigide ingénuité. C'est un assemblage de cris de douleur, dont le crescendo est merveilleusement agencé. Une seule idée est exprimée : le malheur d'avoir voulu lutter contre Athènes. Voilà le drame à son aurore classique. Par le geste comme figé à son instant héroïque, il se rapproche de la statuaire (i). Les Perses d'Eschyle ; c'est une frise de sanctuaire voué à Paiias victorieuse.

Voici maintenant le drame à son crépuscule plein de noblesse encore, mais si embrumé. Pour suivre avec intérêt Peer Gynt, il faut connaître la scène finale qui en contient toute la philosophie. Les premiers tableaux se succèdent avec une variété qui ne constitue pas un suffisant intérêt. Ibsen était jeune lorsqu'il a écrit cette féerie bizarre. Il y a mis ses quali^ tés et ses défauts constituants. Après des moments de génie où la poésie éclate en strophes lumineuses, il y a des quarts d'heure de prose grotesque et d'esprit lamentable. Tout cela est très beau, en bloc, si l'on veut, mais il y manque l'ordre et l'amusement. On dégage le sens trop tard : avant d'applaudir, on a bâillé. 11 y a trop d'épines pour pas assez de roses.

Peer Gynt (dois-je donner l'analyse ? — non, n'est-ce pas ? — ) est un jeune fou qui en conte à sa mère de toutes les couleurs et qui fait peur aux filles parce qu'il est un peu magicien et qu'il boit plus que de raison, ce qui n'empêche pas ces mêmes jeunes filles de tomber dans ses bras. H pourrait, avec un brin de sagesse, se faire une jolie vie ; mais il aime les sentiers escarpés et détournés. Le voilà empêtré dans trois amours le même soir. Pour n'avoir su choisir il va être ballotté toute son existence, comme sur un vaisseau désemparé. I! sera apprénti-troll, négociant millionnaire, prophète, mendiant ; puis il échouera à la porte de sa propre maison où la fiancée l'attend, vieillie mais aimante encore et digne de réclamer son âme au fondeur impatient qui trouve que Peer Gynt a gâté sa vie et doit rentrer au creuset pour une nouvelle incarnation.

Ibsen peut se dire aujourd'hui (car il était très jeune quand il composa ce poème dramatique) que Peer Gynt aurait fortement besoin de retourner à la fonderie ; mais il y a la fiancée, l'amour de beaucoup pour ce poème, qui réclame : il paraît que la langue de l'œuvre est admirable. La

(i) M. de Max (Xerxès) n ! a pas compris cela puisqu'il s'agite comme diable en bénitier. MM. Tessandier, très noble et le choreute d'Altour une bien belle voix.

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prose de M. Prozor manque de relief et la représentation eut ses minutes d'incompréhension et de dénaturation.

Quant à la musique de Grieg elle est toute délicieuse. La plainte de Solve'ig, la mort d'Aase, la danse d'Anitra, pourquoi ne pas dire la partition entière? classique dans nos concerts et jouée admirablement bien par l'orchestre de Gabriel Marie a fait pardonner les lacunes de l'œuvre et de TŒuvre (i).

Après une telle représentation, on sort ahuri, on se tâte le front, on rappelle ses idées, ses sensations, en déroute, on ne sait pas s'il faut blasphémer ou crier de joie. On craint d'avoir été joué et tour à tour on se demande si par hasard notre esprit ne serait pas insuffisant... Après les Perses, on lève la tête ; la morale n'est pas transcendante, il n'y a même pas de moralisation, mais on a la parfaite conscience d'avoir assisté à la représentation d'une belle et haute œuvre d'art. Et cela vous enorgueillit mieux que tout.

Je n'ai pas le courage maintenant de vous entretenir de la Passante d'Oscar Wilde, pièce sans intérêt particulier. C'est du théâtre de M. Tout le monde. Salomé qui terminait le spectacle a été analysée ici même lors de sa représentation (meilleure) à I'Œuvre. Quant à la conférence de George Vanor elle a été, comme ses sœurs, délicieuse, de belle langue, avec des pointes d'esprit et des envolées poétiques. Je suis allé cette semaine entendre M. Henry Fouquier à la Bodinière, et M. Sarcey au Divan Japonais, et je reste confus pour eux, de leur inconsciente banalité. Vanor est leur maître ; il faudrait que le Figaro et le Temps s'en rendissent compte.

Aux Escholiers, une jolie comédie de salon : Omphale, où il se trouve qu'Hercule est un gringalet qui ne file pas du tout aux pieds de sa belle Josette. Auteur : M. H. de Saussine. C'est écrit sans recherche : il n'y a pas un mot d'esprit, mais c'est très bien joué (2). Les Escholiers, et M. Bourdon, leur président, savent se donner la peine de monter très luxueusement même les œuvres inutiles.

Mais pourquoi être si sévère. La pièce, un peu vide certes, est bien menée et elle est écrite en une langue claire et simple. Et puis, c'est un début. Donc, une palme d'encouragement.

Une triple couronne de mérite, cette fois, à M. Paul Gavault, auteur la

(1) C'est M. Deval qui remplissait le terrible rôle de Peer Gynt. Il s'en est tiré à son honneur. Citons parmi les dames : M 1 les Suzanne Auclaire, qui aune voix savoureuse, Barbieri une Aase vigoureuse et très nature, Regnold, Régine Martial (une femme en vert très étrange), enfin la fine danseuse Jane Avril qui a de l'esprit tout le long du corps.

(2) M m ° Archimbauld (Josette), et M ma Marthold (une duchesse de Réville, fort intelligemment esquissée), M. Burguet (le sculpteur Hercule).

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