VI. LE mOIS
L'histoire de Lorewçaccio est de nature à consoler bien des auteurs dramatiques. Voilà un chef-d'œuvre, un des plus beaux drames du siècle écrit par un des plus vrais poètes du siècle, et ce chef-d'œuVre, personne n'a jamais eu l'idée de le représenter. Depuis soixante-deux ans que les directeurs et les subventions se succèdent à l'Odéon et à la Comédie- Française, personne n'a prononcé le nom de ce drame digne de Shakespearel Pour que l'on en parle, il faut qu'une actrice ait eu envie de jouer un rôle, et qui dira la part que l'admiration d'un chef-d'œuvre a dans une telle envie ? (Demandez-le à Coquelin à propos dé Don César de Baçan.) Si Sarah Bernhardt avait dix»huit ans,, on pourrait penser que c'est pour faire voir ses jambes j peut-être est-ce pour les faire revoir : on dit que les dames se conservent étonnamment de ce côté. Ah I pauvre Alfred de Musset 1 Pauvre Lorençaccio!
Et par contre, méditez sur l'aventure du Capitaine Fracasse : un pastiche que l'on iepastiche, ni sentiments profonds, ni caractères vivants, ni situations scéniques ; les évocations, les paysages, , les trouvailles de vieux style du bon Théo, tout cela disparu ; àia place, une versification de pur métier, des gentillesses déjà démodées, et à ce médiocre devoir de rhétorique le sort de tout l'art dramatique moderne semble attaché ; pendant cinq ans, on ne fait que parler de cette pièce, l'auteur à lui seul entasse par douzaines les chroniques, parfois scintillantes d'esprit, les journaux, les revues, les coulisses ne s'occupent que du Capitaine Fra~ casse, il semble que ce drame soit la cause de la démission de MM. Marck et Desbeaux, comme la querelle de MM. Antoine et Ginisty sa conséquence... Ah! pauvre Loren^accio! pauvre Alfred de Musset! pauvres
nous tous 1
Quelle source de haut comique d'ailleurs que cette institution de directeurs officiels de théâtre (qui en cent vingt-quatre campagnes n'ont pas pensé à jouer Lorenqacciq !) Se souvient-on des rancunes amassées par ce bon Porel qui, du moins, s'il ne jouait pas de jeunes, donnait VArlésienne, Fantasio et le Songe, de la curiosité sympathique qui accueillit ses successeurs et fit place à l'élonnement, à l'effarement, à l'abrutissement quand on vit l'Odéon ne pas sortir des reprises du Fils naturel et du Roman d'un jeune homme pauvre, le grand cri d'espoir quand on sut que cette direction chélonienne allait faire place au piaffant duo Antoine-Ginisty, les notes à la presse, les décors commandés à Londres, les querelles intestines et le halètement universel, tout cela pour aboutir à quoi ? à une rereprise du Fils naturel!
Au fond, il n'y a qu'une seule voie pratique pour un auteur théâtral, c'est de se jouer lui-même, de se taire son propre imprésario, comme Molière, Shakespeare, Aristophane ; d'abord, on évite la corvée humiliante de soumettre sa pièce à un directeur bureaucrate ou à un cénacle de cabots, ensuite on est sûr d'être joué, enfin on fait forcément son apprentissage d'auteur dramatique ; à ne jamais prendre contact avec le public, on perd la vision exacte du théâtre, qui existe malgré Sarcey; comparez le boursoumé livresque des premières pièces de Péladan, le Prince de Byçance par exemple qui vient de paraître, avec les autres drames donnés par l'auteur après avoir pris ce contact nécessaire. Il n'en est pas moins vrai que le fait d'avoir écrit, comme Péladan ou comme un mien tout à fait intime ami, sept ou huit drames sans avoir pu trouver une scène subventionnée ou libre pour un seul d'entre eux est un détail
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qu'on peut conserver pour la consolation des générations futures dramatiques .
Un grand comédien est mort ces temps-ci (je dis grand parla troupe et la scène), il tenait l'emploi des vieux barbons grincheux, des « m'as -tu vu » taciturnes et grommeleurs. Ce Cassandre qui portait sur les affiches du Luxembourg le nom de Challemel-Lacour n'est pas mort, paraît-il, content. Pas content, lui ancien ambassadeur, ancien ministre des affaires étrangères, académicien et président du Sénat, le second personnage de France, pas content ! La source bouillonne plus encore ici de haut comique ; voilà un petit régent de collège bilieux, rancuneux, étroit, un médiocre pédant qui n'a pour bagage que quelques médiocres gloses sur Schopenhauer et quelques jocrisseries sur les principes de 1789, qui en tout autre temps que le nôtre aurait végété dans quelque lycée de Paris ou dans quelque faculté de province, et par le plus inouï concours de circonstances, en dépit de ses malheurs de famille et de ses gaffes personnelles, décrit le cursus konorum que l'on sait, et qui, sur ses vieux jours, lui, l'homme de la dépêche ; « Fusillez-moi ces gens-là ! » et de la formule : « La Chine est une quantité négligeable », se mêle de réprouver les fautes des autres, fait la leçon à son parti, déplore le peu de sérieux de Renan, et gémit d'avoir été empêché par la grande politique d'écrire de beaux livres, de donner sa mesure !... Sa mesure, ô cuistre ! cuistre !
C'est curieux, d'ailleurs, de voir quels produits peut donner le croisement de la médiocrité politicienne et de la médiocrité universitaire. Quel doit être l'état d'âme d'un Jaurès par exemple? Ou, pour ne parler que des morts, quelle a dû être la monade reine de ce falot Dionys Ordinaire qui jouissait d'une si grande réputation parmi les gens de son millésime? Il faut croire que la saumâtrie psychique de ces pauvres génies électoraux est contagieuse, puisque M. Rambaud, qui n'est pas sans mérite (il sait le russe), a pu verser sur cette récente tombe la pluie des plus nauséeuses banalités que jamais funèbre assistance n'ait essuyée. Et pour comble, 6 pavé de l'ours ! voilà ce bon M. Gaston Deschamps qui voulant apothéoser tous les professeurs de l'Université, s'écrie dans un élan d'enthousiasme : « Ils sont de la même race et du même sang que Dionys Ordinaire et Challemel-Lacour !»
Un livre sur les tragédies de Voltaire vient de paraître, sous la signature de M. Henri Lyon, et ce nom d'aspect un peu israélite me fait demander pourquoi quelque érudit biscornu n'a pas encore proposé
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l'origine juive de l'auteur de Mérope; je ne parle pas du « hideux sourire » car le Pape la trouverait peut-être mauvaise, mais d'un certain rictus moral, de cet esprit moins français que parisien, moins parisien que boulevardier, moins boulevardier que sallederédactionniste où les Israélites de lettres excellent, parodies, cabrioles, grimaces et blagues ; aussi de certains traits privés, âpreté au lucre, entente des affaires, goût de la spéculation sur les fermes générales, habileté à ficher dedans les gens en les alléchant par des constitutions de rente viagère où il bénéficiait de son aspect malingre et de son endurance opiniâtre, jusqu'à ce nom d'Arouet où l'on pourrait voir trace de quelque rouelle jaune du temps jadis... Je gage que Drumont ne va laisser tomber dans l'eau ce paragraphe !
Un interwiew fort sympathique de la Nuova Antotogia, ainsi qu'un procès avec le terrible Turpin donne de l'actualité à M. Jules Verne ; il paraît que c'est un beau vieillard de quatre-vingts ans, très fier des quatre-vingts volumes qu'il a jusqu'ici écrits. Ma foi, il a raison, et je crois que Jules Verne a plus de chances de passer à la postérité que bien des grands romanciers du jour (même que ce bon M. Marcel Prévost qui se mit l'autre jour si fort en colère contre un étranger criminel d'avoir trouvé que les Demi-Vierges donnaient une drôle d'idée hors de France de nos jeunes filles ; du moins ce monsieur prouva-t-ii, ce jour-là, un réel talent de journaliste en faisant tout son plaidoyer pro domo mi clausâ, citations, réflexions, jusqu'au mot de la fin ! avec un article de V Ermitage qu'il se garda bien de citer). Revenons à Jules Verne ; pourquoi cet homme d'une imagination vraiment extraordinaire est-il dédaigné par les snobs qui admirent fort les Aventures de Gordon Pym? Pierre Louys avait un moment essayé de grouper des enthousiasmes, on n'a jamais su si c'était une fumisterie. Pour moi, Jules Verne restera une de mes plus vives émotions d'autrefois : je n'ai rien lu de lui, et je le regrette, depuis Hector Servadac qui coïncida avec ma sortie de collège, mais dans son bagage antérieur (dont le suivant ne doit pas être indigne) il y a certainement de quoi enfoncer tous les Marcel Prévost du boulevard.
Paul Masson n'est plus ; s'il vivait encore, il aurait eu joie a relever ces jours derniers le Maudit soit à jamais le rêveur inutile attribué par Colomba à Musset, ou le Tu ne me chercherais pas si tu rie m'avais déjà trouvé, mis par M. Cohn, sans que M. Fouillée citateur proteste, sur le dos de Pascal. Cette joie aurait-elle prouvé, comme le dit un rédacteur du Temps, qu' « il n'était pas exempt de méchanceté » ? Non sans doute, car il aurait ri de meilleur cœur encore à cette oraison funèbre ; peutêtre y a-t-il là une vieille antipathie de* M. Adolphe Brisson, l'aimable
rédacteur qui était allé interviewer Lemice-Terrieux dans, son antre et avait consigné au cours de son compte rendu que M. Masson ressemblait à un singe. Tant de fiel entre-t-il dans Pâme d'un gendre de Sarcey? Tout cela, peut-être, parce que M. Adolphe Brisson, en parlant autrefois du Carnet de jeunesse du prince de Bismarck, avait gravement disserté sur les drôles de pensées que roulait en 1840 le Chancelier de fer ! Pauvre Masson, ce numéro-ci de l'Ermitage lui aurait plu, il y aurait trouvé une de ces mystifications inoffensives qull réussissait si bien et qui peut-être, perpétrée par un autre, fera long feu.
L'Ermitage, le nom est tout de même joli, il a quelque chose de Pompadour et de feuille- morte, de fier et d'adouci. Je le graphierais en une courbe à la gorge hardie et à la queue mélancolique : Ermitage ! Peutêtre aurait-il mieux valu, pour une revue comme la nôtre, changer de titre chaque année. Ceci aurait accru l'importance de aotre mouvement littéraire aux yeux des futurs historiens de notre temps ! UErmitage de 1890 aurait pu devenir en 1891 V Abbaye, en 1892 les Cathédrales, en 1893 la Revue dorée (un joli titre propice aux couvertures coruscantes), en 1894 la Tour d'ivoire, en 1895 V Acropole, en 1896 le Temple du Beau, en ^897, à vous la pose, lecteur.
Saint-Antoine.