‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 136 sur 140 · V. NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES · texte numérisé non relu

V. NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES

Sylvie, ou les émois passionnés, par Eugène Montfort, préface de Saint-Georges

de Bouhélier (Mercure de France).

Une erreur commune à toutes les écoles littéraires est la persuasion où elles sont de penser abolir l'œuvre de celles qui les précédèrent et qui nécessairement les engendrèrent. Cette erreur les amène à la violence ; mais on aurait tort de leur reprocher leurs écarts de mots et leur aveuglement, car, en outne qu'ils témoignent de la sincétité, ils servent à redresser les erreurs passées. Les paroles inconsidérées tombent dans le vide ; les marques des coups justement assénés demeurent. Tous les critiques romans peuvent déclarer non avenue l'œuvre de Hugo, ils ne nous empêcheront point de vivre à son ombre malgré eux et malgré nous-mêmes ; mais peut-être serons-nous préservés d'un romantisme fâcheux.

Le symbolisme ne fut point une grande découverte et les ignorants seuls se gaussèrent de l'épithète que Ton donna à un mouvement qui eut pour but de ramener la poésie à ses véritables et éternelles destinées dont elle s'éloignait.- Il eut ses excès : ici, il alla se perdre dans un ésotérisme obscur ; là, il se glaça en des allégories restreintes. Le naturisme en tant que réaction est excellent ; il était même inévitable. Il ne faudrait point cependant s'imaginer que le sens de la vie et de la nature

date d'hier. Des écrivains symbolistes et autres, dont la liste serait longue, n'en attendirent point la révélation, que je sache.

M. Saint-Georges de Bo.uhélier eut le mérite de grouper en un faisceau des tendances éparses et de les théoriser ; il le fit avec un talent plein de promesses et toute Tin justice qui sied. « La Mouquette et Eucharis » obtiennent ses « jeunes faveurs » et il désire ce l'étreinte du dieu Pan». Soit, encore que je ne trouve d'autre explication à la présence ici de l'exquise Mouquette,, que M. Zola étant, paraît-il, un ancêtre du naturisme, il s'agissait de le glorifier en la personne d'une héroïne qui caractérise si parfaitement son art.

Mais il s'agit du livre de M. Monfort. J'avoue qu'en dépit des qualités de ce volume, le naturisme semble pencher d'emblée vers les erreurs que le chef de l'école redoute pour l'avenir. « A vrai dire, je concède que, dans quelques années, l'excès de sensibilité où se vont porter de nouveaux auteurs, les défaillances qu'ils montreront, les larmes, les soupirs, les sanglots dont ils paraîtront extrêmement prodigues, ne laisseront point, sans aucun doute, que d'incommoder le public. » Ainsi s'exprime M. de Bouhélier dans sa préface à Sylvie. J'aurais voulu aussi bien dire pour critiquer Sylvie. Trop d'émois ! Trop d'émois ! Nous connaissons déjà ce naturisme-là : ce n'est point celui de Bernardin, mais celui du Père de famille^ de Patnëla, delà Mère coupable, et dés drames de Nivelle de la Chaussée.

En dépit de ces critiques, il y a beaucoup de bonnes choses dans ce volume que l'on sent animé par un souffle de jeunesse frémissante et sincère. M. Montfort a les dons d'enthousiasme et de sensibilité et s'il sait obéir à son propre génie plutôt qu'aux théories préconçues nous pouvons attendre de lui d'excellents ouvrages.

Ed. D.

Essai sur Povis de Chavannes, par Léon Riotor (aux bureaux de V Artiste).

M. Riotor est un abondant polygraphe : poésie, linguistique, romans, ésotérisme, critique de mœurs et d'art lui sont familiers. Un talent aux faces si multiples ne saurait être toujours égal à lui-même, et je préfère de beaucoup en M. Riotor le critique à l'imaginatif et au poète.

Son essai sur Puvis de Chavannes est tout à fait remarquable. Il montre une compréhension très profonde et très noble de l'œuvre de ce génial créateur, et son enthousiasme ne laisse point que d'être raisonné. Un choix abondant et judicieux de citations vient aussi ajouter à la force des excellentes opinions de l'auteur. Ed. D.

Opôra, par Arthur Toisoul (édition du Coq Rougé)

M. Toisoul publia naguère un gracieux recueil de poèmes. Nous retrouvons dans la prose d'OpÔra le poète épris de la nature et de la vie. Cette scène, vision ensoleillée d'une antique idylle, est écrite dans une langue imagée et pure. Ed. D.

CHRONIQUES 3 g3

Les Bains de Bade, par René Boylcsve (Bibliothèque artistique et littéraire.)

« ... Dieu me damne, je crois que voici son corps tout dégraffé.. . Fi, c'est bien vilain î

a — Véronique !... vos termes conviennent mal à une action qui met à découvert tant de beauté. »

Cette répartie me semble contenir l'essence des morales à tirer de ce gracieux roman. Aussi bien M. Boylesve n'est-il point un moraliste sévère ; et de prêcher au nom de la beauté lui donne un sourire indulgent qui manque aux prédicants de l'austère vertu. Il déteste les rébarbatives pudeurs et l'ascétisme barbare à l'égal du vice qui grimace; il aime en un mot tout ce qui est aimable, et prenant le genre humain pour ce qu'il vaut, il absout les défauts qui en sont l'ordinaire parure.

Peut-être est-ce m'aventurer que de prêter à l'auteur de ces aventures galantes une morale qui ne serait point la sienne, mais celle de Pogge. Cependant, comme il s'est fait le continuateur du spirituel Florentin, 3'incline à croire qu'il n'a pas sans dessein choisi son modèle.

Je ne parlerai point de la saveur toute spéciale de ce récit. On en put goûter ici-même quelques fragments. M. Boylesve est de la bonne lignée des conteurs français et s'il a donné à ce petit ouvrage le charme piquant d'un pastiche, il l'a aussi orné des grâces de son esprit qui sont très vives. Ed. D.

Essai sur le Naturisme, par Maurice Le Blond (Mercure de France).

J'aimerais que la Renommée suscitât autour de ce volume le bruit dont elle est prodigue lorsqu'il s'agit de recueils de rosseries littéraires. M. Le Blond est un excellent critique et je suis d'autant moins suspect en le reconnaissant qu'il attaque certaines opinions auxquelles je suis attaché. Mais nous sommes peu accoutumés à une critique raïsonnée et sincère; et la sincérité, la logique de M. Le Blond sont trop manifestes pour que nous ne nous en réjouissions pas.

On ne trouve point ici de cette rhétorique pédante et impertinente qui nous offense si souvent. C'est au nom de principes clairement exposés que les œuvres sont en cet essai louées ou condamnées. Une des forces du naturisme sera certainement dans le fait que les jeunes hommes qui s'en firent les apôtres, se présentèrent avec des idées nettes et parfaitement ordonnées.

Ce volume suscite la discussion, mais il renferme tant de choses que plusieurs pages seraient nécessaires et non une rapide bibliographie. Il est d'ailleurs un point fondamental sur lequel toute discussion serait sans doute superflue, car naturisme et symbolisme diffèrent essentiellement par la conception philosophique qui leur sert de base. Or depuis mille et mille ans la pensée humaine poursuit une vérité impossible à atteindre ; l'esprit s'attache à tel ou tel concept qui le satisfait et qui lui donne l'illusion d'une certitude. On ne saurait donc condamner une forme d'art au nom de telle ou telle métaphysique; il lui suffit d'avoir atteint

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la beauté. Pourquoi cet écrivain qui se crée un univers serait-il inférieur ou supérieur à cet autre qui subit l'univers ? Pourquoi celui-là sentiraitil moins vivement que celui-ci ? Et pourquoi l'émotion sensible vaudrait elle davantage que l'émotion intellectuelle ?

Mais ce que je tiens à louer particulièrement chez M. Le Blond et chez les naturistes, c'est leur amour de la clarté, du bon langage et de la simplicité. Ed. D.

Le Livre des Masques, par Rémy de Gourmont {Mercure de France).

Un certain recul est nécessaire pour juger une période littéraire; le temps place les œuvres au plan qu'elles doivent occuper et le critique se défend plus facilement des suggestions inévitables qui peuvent troubler son impartialité et sa clairvoyance.

M. Rémy dé Gourmont a sans doute senti ces raisons en ne nous donnant point tout à fait les portraits annoncés, mais plutôt des esquisses indiquant les lignes générales d'un trait juste et accentué.

Celui qui dans quelques années écrira l'histoire de la littérature de ce temps, n'aura qu'à développer le Livre des Masques. M. Rémy de Gourmont n'a point seulement écrit un volume tel qu'on était en droit d'attendre de lui, si bien placé pour parler d'une période dont il est un des plus remarquables représentants (et certes, un chapitre manque, le sien) ; il a fait un volume nécessaire, qu'il eût été prématuré de présenter autrement, car la plupart des écrivains dont il nous entretient sont encore dans la pleine maturité de leur génie.

Je recommande particulièrement la préface de ce livre aux nombreuses personnes qui ont coutume de demander en souriant : « Le symbolisme?... comprends pas. » On n'a jamais donné de meilleures définitions, ni de plus claires. Mais je gageraisj?que ces gens-là ne comprendront pas encore. Ed. D.

La Femme nouvelle, par M a ° O. de Bezobrazow (Société nouvelle d'édition).

Une parti santé de l'émancipation de la femme, exprimant en un court roman, le désir que la femme nouvelle ne vive plus du travail ou de la fortune de l'homme, mais de son propre travail ou de sa propre fortune.

Le vrai chemin d'Annibal a travers les Alpes, par M. Louis Montlahuc (Société libre d'édition des gens de lettres).

Avec plans et citations d'auteurs anciens, M. Louis Montlahuc, un habitant des Alpes, cherche à démontrer qu'il a retrouvé le seul et véritable chemin, tant discuté, suivi par Annibal pour traverser ces montagnes.

Vingt-cinq ans après, par M. L, Garrigue (Savine).

Petite brochure où l'auteur déclare que, vu l'état de nosiorces actuel* les, il est temps de déclarer à l'Allemagne une guerre inévitable. Le

contingent des deux armées est, en ce moment, à peu près égal, mais, vu la décroissance rapide de la population en France et son augmentation extraordinaire en Allemagne , nous sommes destinés à un écrasement fatal si nous tardons trop.

Un de nous, par le comte Paul d'Abbes (Société libre d'édition des gens de lettres).

Roman un peu décousu et écrit à la diable, mais plein de passion. L'amour brutal d'un de nos contemporains pour sa belle-mère sous les yeux d'une jeune femme qui meurt d'horreur devant cet inceste. Le livre se termine sur un appel à la foi.

Dieu, par M. Victor Mauroy (Savine).

C'est aussi à un retour de la Foi que l'auteur fait appel dans ce livre volumineux et où il y a un peu de tout. Nous souhaitons que ce livre soulève les polémiques prévues par l'auteur lui-même, et qu'il serve, comme il l'espère, de lien entre la science, la philosophie et la religion.

Poems of paganism, par Paganus : Cranmer-Byng.

Que miss Grundy se rassure : M. Cranmer-Byng ne fut point captif du mont Horsel ; il ne revient pas des enfers où flambe et crépite le lyrisme réprouvé de Swinburne. Tout son paganisme consiste à être un excellent poète de nature et de passion. Ce n'est pas en vain qu'il se fait appeler, dans un de ses poèmes, « Child of the sun and sea d. De l'admirable John Keats, qu'il rappelle en plus d'un point, M. Cranmer-Byng paraît avoir hérité une dévotion fervente et profonde envers la Nature. Il la chérit d'une personnelle tendresse, parce qu'elle est gardienne de sollicitude et dispensatrice de paix heureuse. Il l'évoque en la diversité de ses aspects ; mais je crois qu'il a voué une piété spéciale au mystère sylvestre. Ses poèmes, qui sont le plus souvent d'un élégiaque, s'encadrent harmonieusement en un décor de prairies et de forêts, « Where trees are many and mortals are few. »

Je m'en voudrais de ne pas signaler la grande variété rythmique des Poems of Paganism. M. Cranmer-Byng manie avec maîtrise ces beaux vers de quinze et seize syllabes, si riches en résonnanoes magnifiques et lointaines (voir surtout A prayer for peace) \ mais il n'est pas moins heureux dans l'emploi des mètres légers j et tel de ses « songs », merveille de grâce aérienne, fait rêver d'une flûte de cristal aux lèvres de quelque Ariel. Entre les signes d'éïection qui attestent la faculté lyrique de M. Cranmer-Byng, cette souveraine aisance de rythme n'est pas le moins sûr. L. A.

Comme une rose, mœurs cosmopolites (librairie académique Perrin et O*). Cette nouvelle étude de femme par l'heureux auteur de la Dame de

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l'ennui, devra plaire aux dilettantes, amateurs d'impressions de nature et d'art, comme aux lecteurs friands d'aventures romanesques et de tragédies mondaines. — C'est un nouveau succès pour ce jeune homme* à qui nous en prédisons bien d'autres s'il continue à suivre la voie propice où s'est engagé son beau talent d'analyse et d'observation.

Trenmor.

Livres reçus :

Poésie : Marc Legrand : L'âme antique (A. Colin) .

Romans : Henri Datin : Maîtresse et femme (Société libre d'édition). Adolphe Boschot : Pierre Rovert (Perrin et C«). René Boylesve : Les bains de Bade (Bibliothèque artistique et littéraire). Ernest Tissot : Comme une rose (Perrin et C«). Alfred Bonsergent : Myosotis (Société libre d'édition).

Divers : Arthur Toisoul : Opôra (édition du Coq Rouge). Rémy de Gourmont : Le livre des Masques. Portraits symbolistes, 3o masques dessinés par F. Valloton (Mercure de France}. L. Calvînhac: Vers la justice (Société libre d'édition). Gustave Robert ■: La musique à paris (Fischbacher). Maurice Le Blond : Essai sur le naturisme (Mercure de France). Edouard Schuré: L'ange et la sphinge (Perrin et C>ej, Ernest La Jeunesse : Les nuits, les ennuis et les âmes de nos plus notoires contemporains (Perrin et O'e). Edmond et J. de Goncourt : Pages choisies par Gustave Toudouze (A. Colin). Emile Boutmy : Le Parthénon et le génie grec (Colin).

Littérature étrangère : Cranmer Byng ; Daisies of îhe dawn/London-Roxburgtter-Press).

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