‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 19 sur 140 · V. LE MOIS · texte numérisé non relu

V. LE MOIS

Il y avait une fois une place où l'agence Cook aurait pu organiser des excursions alpestres, tant le soi s'y ravinait en fondrières, s'y soubresautait en rochers, s'y exaspérait en rampes, croupes et crevasses. Les piétons n'osaient s'y aventurer sans alpenstock, et les omnibus y tanguaient comme des barques sur une mer démontée. L'administration eut l'idée (on n'est pas parfait) d'aplanir ces gibbosités. Des ingénieurs vinrent d'abord qui couvrirent le centre de la place d'une plateforme ovale si plane que le niveau d'eau le plus susceptible y eût gardé son sang-froid. Mais la région des fondrières l'entourait; les piétons ne s'y aventurèrent pas et les véhicules continuèrent à tanguer. L'administration avait déjà dépensé une centaine de mille francs, elle se décida à en dépenser le double ou le triple, et repava la place entière. Quelques-uns opinèrent (il y a des grincheux partout} que pour quelques centaines de francs on aurait pu asphalter deux pistes de caravanes qui auraient été suffisantes pour le défilé des voitures. Du moins l'administration, suivant son habitude, a obtenu des résultats imprévus ; la grande plateforme sert, tous les soirs, de vélodrome à des cyclistes et des coureurs qui mettent à profit l'ovale

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de sa bordure pour renouveler les jeux olympiques : « Ainsi tout est surprenant, dit Bossuet, et pourtant tout s'avance avec une suite réglée.»

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De la chronique scientifique des Débats, n juin : « Il y a donc une question des huîtres, » Cette constatation ne laisse que peu de personnes indifférentes.

Ce pauvre Lemice Terrieux a eu une presse si mauvaise qu'on me permettra de plaider les circonstances atténuantes. D'abord le fumiste anonyme n'a fait que rendre au petit-fils la monnaie de son grand-père. Ensuite il est bon que le public fasse son apprentissage en scepticisme international ; supposez que sous le second empire Sapek et Vivier, au lieu de s'amuser à des farces enfantines, aient lancé une série de canards criards à propos du Mexique, de Sadowa, de Mentana, que sais-je ! Le coup de la dépêche d'Ems n'aurait pas réussi et la guerre n'aurait pas éclaté. Il est vrai que Bismark aurait sans doute trouvé autre chose ; son Carnet de jeunesse, récemment publié, Ta montré aussi lemice terrieux que .Lemice Terrieux lui-même. Mais ôterà son arc une corde était déjà beaucoup.

Bonne presse par contre pour MM. Antoine et Ginisty. Il n'y a pas à se le dissimuler, le duumvirat précédent n'a pas été à la hauteur de sa tâche. Du moins Porel avait admirablement monté certains drames de Shakespeare, et tel insuccès, celui, par exemple, du si charmant Songe d'une nuit d'été dort rendre sa mémoire chère à tous les délicats. Mais l'actif de MM. Marck et Desbeaux est nul : cet hiver la Blague et la saison précédente Yanthis ; ajoutez-y, si vous voulez, Pour la Couronne, franchement cela ne suffit pas. MM. Antoine et Ginisty n'auront pas grand'chose à faire pour faire mieux. Pourvu qu'ils ne rentrent pas dans l'ornière de l'ancien Théâtre- Libre, avec ses bonshommes gâteux et ses petites rosses, et qu'ils s'aperçoivent qu'il y a de plus riches régions théâtrales à explorer, soit les délicats jardins où se promènent Amants^ soit les hautes terres où hantent Axel, Prométhée et Brand.

Pourquoi, à ce propos, ne pas confier au même directeur les deux théâtres français ? Il n'y aurait qu'une seule troupe ; au théâtre de la rue Richelieu pourrait être réservé le répertoire depuis Eschyle jusqu'à Alexandre Dumas fils ; l'Odéon serait réservé aux pièces d'auteurs vivants. Tout le monde y gagnerait ; d'une part l'actuelle Comédie Française ne verrait plus ses programmes accaparés par des académiciens ou des amis de la maison et pourrait uniquement se consacrera la glorification des chefs-d'œuvre de tous les temps ; d'autre part, l'Odéon soutenu par les gains certains du premier théâtre, jouerait un plus grand nombre de pièces nouvelles, les jouerait mieux, et ne serait pas réduit à

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reprendre le Roman d'un jeune homme pauvre pour faire un-peu d'argent à faibles frais. Et puis, on n'entendrait plus parler du décret de Moscou ! Ah I ce décret de Moscou! Si j'étais Félix Faure, je ferais le voyage d'Indo'- Chine rien que pour signer de ià-bas la réorganisation de la Maison. Le décret de Hué, quel joli nom pour des acteurs 1

Une association nouvelle s'impose : V Association de sauvegarde pour les points de vue parisiens. Point seulement ne pense-je aux bâtisses certainement lamentables que sous prétexte d'embellir les Champs-Elysées on compte édifier à la place du Palais de l'Industrie, mais à des réformes bien plus faciles et non moins importantes : obtenir par exemple de MM. les Bouquinistes des quais qu'ils abaissent leurs énormes boîtes ou s'abstiennent de couvercles dressés en écran, de façon que le promeneur,tout enVassurant qu'un de ses chefs-d'œuvre n'est pas dans la boîte à deux sous, ne soit pas tout à fait privé du panorama de la Seine ; ou encore racheter certains pans de mur sur lesquels se pavanent d'ineptes réclames, ainsi cette maison, au front de la cité, entre la Sèche de la Sainte Chapelle et les tours de Notre-Dame, sur laquelle, de tous les ponts, on peut voir flamboyer le mot potageux Liebig.

Les journaux anglais donnèrent, il y a quelques jours, des passages du dernier discours du Chancelier de l'Echiquier. Sir Michael Hicks Beâch y annonçait (que n'était-ce vous, ô Cochery !) un excédent d'une centaine de millions. Le budget de Sa Très Gracieuse Majesté est d'ailleurs inférieur au nôtre d'un milliard, et rien qu'en ces dernières années, la dette anglaise a été amortie de cinq milliards. Il est vrai, et ceci ramène la vraie supériorité en faveur de la France, que l'Angleterre ignore les beaux discours pour ou contre l'impôt sur le revenu, et les subtiles dissertations pour savoir si l'impôt sur la rente est une banqueroute hideuse ou souriante ou larvée, ou même n'est pas le contraire de la banqueroute.

Une remarque à propos du banquet offert à M. Mounet-Sully. A l'exception d'une demi-douzaine de ses amis de la Comédie-Française, pas un acteur n'était là, pas un chanteur même de café-concert, pas un directeur de théâtre 1 Vraiment, M. Mounet-Sully, puisqu'il est ainsi lâché par les cabots, peut être réclamé par les artistes.

Je m'en voudrais vraiment de ne pas contribuer à la gloire de M. de Borelîi. Faisons connaître aux belles âmes qui l'ignorent, la dernière poésie de ce poète gentilhomme que nous révèle le Gaulois du 16 juin. Elle débute ainsi :

CELLE QUI fiiT

J'étais mort, j'étais mort depuis qu'EUe était morte... Tout paraissait fini. J'étais très malheureux. Mon cœur, quand il chassait le sang rouge à l'aorte Faisait son pur métier de muscle impair et creux.

Ces vers appelleraient une glose enthousiaste. Mais chacun ne peut-i 1 pas la faire ? Frères, méditons.

Saint-Antoine.

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