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REVUE ARTISTIQUE ET LITTERAIRE
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Supplément à VErmttage d'Août 1896
Le Livre d'or de la littérature actuelle
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Les Goncourt
« ... le sens artiste de l'homme, l'oeil. »
Idées et Sensations,
Je ne me souviens pas d'avoir entendu prononcer ce nom devant une demi douzaine de littérateurs sans que l'un d'eux au moins fût tenté d'incliner la tête en signe de dévotion, deux ou trois autres de lever les yeux au ciel en signe de snobisme, et le reste soit de réprimer un mouvement de haine, soit de donner libre cours à leur violente antipathie.
Si Ton veut bien admettre qu'aucune assemblée au monde n'est aussi éminemment représentative à la fois de l'esprit, de la sensibilité et de la sottise générales que celle qui est composée de six écrivains pris au hasard, nous pourrons nous livrer sur ce petit aréopage, à la recherche des causes d'effets si divers.
Les deux ou trois de qui les yeux s'élèvent au ciel dès le prononcé du nom de Messieurs de Goncourt, ce sont les mêmes qui haussaient les épaules ou faisaient des gorges chaudes à l'apparition de chaque ouvrage portant le même nom, du temps de ce pauvre Jules. Si ce ne sont les mêmes exactement, ce sont leurs fils ou leurs pareils ; ils forment une race qui ne s'éteint point. Du jour où ces gens-là eurent achevé de tuer à coups d'épingles ou d'injections de venin le plus délicat des deux frères, ils jugèrent le temps venu de l'élever sur les autels. Quant à celui qui restait, il avait l'âge qui convient à un martyr littéraire; on l'associa au culte : c'était généreux et élégant.
Ce sont eux qui ont versé ces jours-ci les larmes les plus abondantes et élevé les cris les plus retentissants. Si le mot de génie a été prononcé à propos du mort — l'a-t-il été? — On n'ose guère tout de même... — Si, il l'a été ! — Eh bien î c'est par quelqu'un d'eux. Ils ont pour trait commun d'être des âmes pitoyables que l'insuccès touche à la longue ; leurs dieux sont d'Aurevilly, Villiers, Verlaine. Il est vrai qu'ils s'enflamment également pour les succès
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immédiats et faciles ; c'est à n'y rien comprendre. Peut-être cela vient-il de ce qu'ils ne lisent jamais. Laissons-les.
Il reste deux catégories d'esprits, ceux-là sincères : les admirateurs respectueux et les détracteurs forcenés. Ce sont leurs raisons qui nous intéressent.
Tout homme chez qui domine la sensibilité a dû se laisser séduire, au moins un temps, par la minutieuse manie douillette des auteurs d'Idées et Sensations et des années du Journal antérieures à 1870 environ. Cette lecture, jointe à certaines pages de Madame Gervaisais, de Renée Mauperin ou de Chérie, eut toute sa venu dans le moment où la résurrection du grand Stendhal et le penchant nouveau à l'analyse, nous faisaient une âme attentive à l'excès au moindre de ses mouvements, et, par un certain goût de l'abstraction, nous la desséchaient sensiblement.
Ce n'était pas dans le bariolage de Gauthier ni même dans la grandiloquence pittoresque de Flaubert, qu'un esprit un peu subtil, mais aux sens développés normalement, pouvait aller demander assistance pour sa sensibilité par trop négligée. Les Goncourt étaient là. C'étaient des messieurs fort distingués dont on se figurait tout de suite la peau fine, les mains si nerveuses, si féminines, si touchantes, maniantes, enveloppantes (oh! enveloppantes! l'at-on dit assez!) l'œil tantôt aigu, perçant, étincelant, pénétrant dans les infimes replis des choses, tantôt velouté et mourant dans la petite pâmoison que donne la vue d'un bel objet, du frémissement d'une narine, d'un cheveu qui tombe d'un front pensif, d'une nuance de robe, de l'or d'une laque. Nous désirions nous rafraîchir l'esprit en nous baignant dans le monde extérieur, non à la # façon des gens qui s'y vautrent à corps perdu, mais comme quelqu'un qui entend goûter les fines voluptés de la création. Toute l'exquisité du monde était perçue précisément par ces messieurs; leurs organes exceptionnels en recevaient les impressions ténues et leur style rare et nouveau les recréait par l'effet d'une magie. On se précipita sur ce ragoût. Certains s'en lèchent encore les doigts.
Je suis convaincu que toutes les passions franches que provoquèrent en faveur de leur œuvre Jules et Edmond de Goncourt leur vinrent de ce sens affiné dont ils témoignaient dans leurJowrnal, et exclusivement de là. Personne ne s'est échauffé spontanément en faveur de leurs romans documentaires, cousus de pièces et de morceaux, suant l'application et la fatigue et dépourvus
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totalement de cette humeur souveraine sans le secours de laquelle tout auteur d'une fiction n'est qu'un sec et pédant assembleur de rengaines. Personne ne s'est jamais senti soulevé par leurs pièces de théâtre découpées en petites tartines de réalité, malgré quelques scènes, dans Germinie Lacerteux, par exemple, où le hasard a particulièrement favorisé l'objectif. L'émotion d'art qu'on y éprouve est exactement celle que l'on a devant les résultats étonnants du cynématographe (1).
Eh bien ! il faudrait encore s'entendre sur le fameux affinement de ce sens qui leur valut les hommages des tempéraments délicats, de ce « sens artiste » sur quoi j'imagine que toute la renommée des Goncourt demeurera assise.
Combien de nous s'y sont laissé prendre, par l'envie que nous avions de soigner une sensibilité ardente ! Combien ont laissé se corrompre, sous cette influence, un don si précieux pour l'écrivain !
C'est une aberration que de déclarer l'œil le sens artiste de l'homme. Toute Terreur de l'art des Goncourt est issue de ce postulat enfantin. On dirait que c'est aussi avec l'œil qu'ils ont commencé de penser. Un principe d'une si grande naïveté admis, il ne faut plus s'étonner de cette définition du beau : « On a souvent essayé de définir le beau en art. Ce que c'est? Le beau est ce qui paraît abominable aux yeux sans éducation. Le beau est ce que votre maîtresse et votre servante trouvent, d'instinct, affreux. » (Idées et Sensations. » Ceci dit, l'enseignement de la décadence est fondé.
Il n'y a pas de sens artiste. Les sens ne seront jamais que des instruments plus ou moins parfaits par quoi l'élément matériel de l'art, le monde extérieur, est révélé au cerveau. L'intelligence seule a le privilège sublime de trier l'apport confus de la sensibilité et de l'ordonner en beauté, ce qui est proprement accomplir l'œuvre d'art.
C'est un préjugé de notre temps, — et il se peut bien que nous en soyons redevables aux Goncourt — que l'homme qui sent avec une grande vivacité est un artiste. En vérité, il est un peu grotesque d'être obligé de répondre que cela n'est pas juste, s'il manque à l'être sensitif d'exprimer ses impressions dans une forme achevée et de les vivifier de cette petite flamme cérébrale sans quoi toutes vos sensations passeront comme de belles couleurs appliquées sur un mannequin de baudruche.
(1) Que l'on se rappelle le mot de Flaubert : « Ce qui me préoccupe avant tout, c'est la beauté, tandis que mes amis les Goncourt, par exemple, sont heureux quand ils peuvent fourrer dans leurs bouquins un. mot ramassé dans la rue. »
Jamais la sensation chez Messieurs de Goncourt n'a eu de retentissement au delà de l'épidémie ou de la surface de la rétine. J'accorde que, dans ces limites, elle fut extrêmement aiguë, originale, et tout à fait intéressante. Mais, sérieusement, est-ce la vertu essentielle d'un écrivain ? Quand ce grand blagueur de Théophile Gauthier, après avoir dit que le Misanthrope était une ânerie, s'écriait en frappant du poing avec indignation : « Beaucoup de gens ne voient pas ici la couleur du papier,.. Tenez, voilà X... qui entre; il ne verra pas si cette table est ronde ou carrée !... » Que faisait-il, je vous prie, sinon du bruit, selon une coutume familière à l'école ? Avouez que si ce monsieur qui entre sait me camper autour de cette table deux ou trois personnages de la façon que l'ont fait un Daudet qui était myope et un Balzac de qui le génie a su décrire des tables qu'il n'avait pas vues, nous- nous moquerons un peu qu'elle lui soit apparue ronde ou carrée ! Gardons-nous de médire des qualités plastiques d'un véritable écrivain ; elles le complètent, mais ne le créent point. Quant aux peintres fourvoyés dans la littérature, s'ils étaient une bonne fois convaincus qu'ils y font aussi piteuse mine que les littérateurs qui manient le pinceau, je pense qu'ils nous épargneraient pour longtemps le soin de signaler leur ridicule.
L'insuccès prolongé des Goncourt n'a pas d'autre cause que ce malentendu. Ils n'ont cessé d'accuser la malechance, depuis le Coup d'État de i852 jusqu'à l'assassinat du président Carnot. Que ne descendaient-ils en eux-mêmes au lieu de toujours ouvrir l'œil artiste au dehors : ils manquaient totalement du génie de l'écrivain qui consiste à trouver la formule propre à toucher l'esprit ou le cœur de l'homme, ou l'un et l'autre, ce qui est encore mieux. Leur sens artiste était un sens de peintre, d'un peintre qui eût excellé dans la nuance et dans le fini ; — encore qu'il eût sans doute éprouvé bien du mal à mettre un homme entier sur ses jambes, — leur sens artiste a laissé la plus grande partie du monde indifférent. Tel en effet qui est parfaitement capable de s'enflammer devant un bibelot japonais ou un bronze de CelHni, est absolument rebelle à la lecture du catalogue qui en décrit jusqu'aux moindres traits et au grain. L'œil est construit pour voir un objet réel; lui suggérer une image est lui causer déjà une fatigue; la mesure dans la description était une des premières décences de l'écrivain vis-à-vis du lecteur, du temps que l'art des lettres semblait destiné à procurer un noble délassement à l'esprit, auparavant qu'il devînt la gageure d'effaroucher le public. On voudrait que le succès fût proportionné à la grandeur de
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l'effort qu'a nécessité l'achèvement d'une œuvre. C'est absurde. Le public n'aperçoit que Je résultat; il en est séduit ou bien non. Je ne dis pas que le public soit un juge excellent de la valeur d'une œuvre d'art ; il est même un juge exécrable lorsqu'en celle-ci la pensée ou bien s'élève au-dessus de la commune altitude, ou se maintient volontairement, par un souci délicat, dans une tenue discrète et mesurée. Mais lorsqu'une œuvre, comme celle des Goncourt, n'est point marquée, certes ! par la hauteur de la pensée, et n'étale aux yeux que des spectacles de la vie ordinaire, ni voilés par l'ironie, ni transposés par aucun soin d'idéalité, et que cette œuvre vous laisse froids, n'est-on pas en droit de soupçonner qu'il manque à cette œuvre quelque chose ? Ce quelque chose, il n'est pas besoin de le définir, mais j'ai quelque plaisir, pour le faire comprendre, à accoler au nom de M. de Goncourt, un nom que l'illustre mort et toute sa descendance ont maltraité assez inconsidérément. Lorsque M. de Goncourt, en une phrase sèche, juge Guy de Maupassant « un très charmant conteur de nouvelles, mais un grand écrivain, non ! non ! » je crois qu'il se révolte inconsciemment contre la qualité qui personnellement lui manqua, et que des deux, le « grand écrivain » c'était Maupassant.
11 en résulte que Messieurs de Goncourt n'ont satisfait ni la foule à qui ils voulaient imposer un genre de beauté qu' « elle trouve d'instinct affreux » ; ni les sensitifs accourus autour de ces deux natures qui se proclamaient si vivement impressionnables, qui se déclaraient des « écorchés vifs ». C'est que nos sensitifs avaient une âme et Messieurs de Goncourt de la peau.
Ceux qui s'aperçurent assez tôt de cette différence se séparèrent en gardant pour ces maîtres un respect amplement mérité par leur haute probité, leur entière bonne foi et leur dévouement absolu à la cause qu'ils croyaient juste. Il paraît, à quelques œuvres récentes, que quelques-uns demeurèrent fidèles. Le goût de matérialiser minutieusement et à outrance, qu'ils y puisèrent, produisit sur leur sensibilité un phénomène bien curieux. Les uns en vinrent à créer un vocabulaire stercoraire pour exprimer les fluctuations de leur vie mentale ; les autres mirent leur âme en bocal et y virent, dit-on, des poissons rouges; d'autres devinrent fous tout simplement.
Il faut excuser ceux de nos littérateurs qui ne peuvent se tenir de manifester leur antipathie pour l'art des Goncourt. Assurément ils ont tort ; je ne suis point avec eux et je garde pour les deux
maîtres un culte ancien, un souvenir ému pour l'élan qu'ils suscitèrent de ma part, pour le goût effréné de sentir qu'ils développèrent — en même temps toutefois qu'une rancune légère pour ne m'avoir pas mené plus loin. Je ne puis m'empêcher de leur savoir gré du plaisir qu'ils m'ont procuré pour certaines pages éparses dans leurs romans ou dans leurs notes journalières, sinon jamais par un roman tout entier, par une œuvre coulée d'un seul jet où l'unité d'une inspiration forte et haute soit sensible. Mais que de petits chapitres trop courts, hélas! coupillés, mais délicieux, dans Madame Gervaisais, par exemple, ou dans Charles Demaïllyl Mon Dieu que tout cela n'est-il lié, que tout cela ne se tient-il autour de ce je ne sais quoi qui doit être l'âme, l'âme qu'un grand écrivain insuffle à son livre ! J'aurais voulu voir une œuvre de Jules, de Jules tout seul. Simple souhait !
Mais comment voulez-vous que des hommes qui ont le sentiment du beau, le culte des nobles ordonnances de la pensée et du style, le sens de l'admirable tradition des siècles passés en même temps que la clairvoyance de comprendre qu'on ne fait rien en art, de tout à fait neuf, comment voulez-vous que ces gens-là se garantissent d'un mouvement de répulsion violente envers ces écrivains qui ont donné du Beau une définition qui semble dater du Bas-Empire, qui, sous le prétexte « d'écriture artiste » ont disloqué, tordu, déchiqueté, entrelardé, haché et défiguré totalement la phrase française, enfin qui, sous couleur de nouveauté, ont fait prévaloir dans le roman comme dans le théâtre, le morceau sur la composition, le tableau sur l'enchaînement ordonné, la couleur sur l'idée, le mol sur la phrase, enfin l'observation crue à la transposition qui est précisément le propre de l'art et du génie ?
Ils vous diront que les Goncourt ont fait du Beau le rare. Et toute notre littérature en meurt. Qu'ils ont confondu le Beau avec l'expressif. Et chacun s'en va en quête de mots hétéroclytes pour exprimer... pour exprimer quoi ? des songes creux ou des sentiments qui sont déjà en termes d'une grande simplicité dans les vers de l'Anthologie ! Enfin ils vous diront qu'il faut prendre parti et qu'il convient d'oublier Messieurs de Goncourt en les rangeant par delà la mémoire du Roman d'un Jeune homme pauvre et de Serge Panine, parce que, du moins, les auteurs de ces inepties ne font point école... Mais ce sont les propos de doctrinaires farouches et d'injustice coutumière.
* Pour moi, je ne doute pas que ces terribles ennemis, joints aux