‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 29 sur 140 · LES CONCOURT · texte numérisé non relu

LES CONCOURT

sensitifs que Messieurs de Goncourt attirèrent et malheureusement continrent un peu trop tôt, joints bien entendu à l'aimable troupeau des snobs qui admirent les maîtres disparus en raison de l'injustice dont ils pâtirent, joints même à ce grand public insuffisamment touché — ne consentent à déposer sur leurs deux tombes fraternelles le tribut d'hommages et de respects tout à fait sincères, qui est dû à deux véritables martyrs de leur foi. Il n'y a guère d'exemple dans notre siècle et dans notre temps, je ne crains pas de dire, d'une sainteté, comparable à celle de ces deux hommes dont pas un moment de la vie ne fut dérobé au soin de leur œuvre. Il faut plaindre les personnes qui croient devoir sourire de l'excessif orgueil que le dernier survivant témoigna. C'est souvent à l'orgueil d'un artiste que se mesure sa probité. La vertu de Messieurs de Goncourt est hors d'atteinte et leur vie est digne delà plus parfaite admiration. Ils n'ont pas fait une concession à leur intransigeante esthétique, malgré leur goût prononcé pour les suffrages populaires. Ce ne fut peut-être pas la preuve d'une très haute intelligence, car il se pourrait bien que le populaire ait eu raison contre eux, mais ce fut la preuve d'une inébranlable honnêteté, et en cette circonstance au moins, le Rare se confondit avec le Beau (1).

René Boylesve.

{ 1 ) On n'a pas la prétention de parler ici de l'œuvre complète des Goncourt qui comprend en outre les travaux historiques sur lesquels il conviendrait de formuler un jugement spécial, et le rôle que jouèrent les deux frères dans le domaine des Arts et spécialement de l'Art Japonais et du bibelot. Leur activité fut considérable, et personne, je crois, ne leur contestera d'avoir été dans ce siècle les types les plus accomplis de l'amateur d'art et du collectionneur passionné, informé et minutieux.

La Dernière Fleur

Sur le penchant d'une montagne charmante, riche d'eaux et d'ombrages, une femme monte, offrant la fleur de sa jeunesse au parfum de la forêt, mariant sa douce voix au chant des oiseaux et ses blanches mains aux blanches aubépines-qui de toute part l'environnent, moins blanches et moins parfumées qu'elle.

A mesure que sa marche la rapproche de la cime, s'épaissit autour d'elle la floraison sororale des arbustes et des grands arbres, sous ses pieds s'étend un tapis bariolé des plus riches couleurs, et joue sur sa tête gracieuse l'ombre des branches qui s'agitent au soleil.

Tandis que les oiseaux gazouillent autour d'elle leur chant d'amour et que les papillons palpitent au sein des roses, la belle promeneuse sourit à l'aventure, et cueillant les fleurs les plus belles, en orne sa chevelure, sa ceinture et sa gorge.

Mais la journée s'avance et la pente devient plus rapide, la verdure diminue, les grands arbres font place aux broussailles ; de rares fleurs ouvrent leurs corolles à l'éclat dur dans une herbe maigre que dévore avidement et sans se rassasier une pauvre chèvre perdue loin de son troupeau.

Les fleurs que la promeneuse se mit à la ceinture, à la chevelure et à la gorge, se sont peu à peu flétries, et ses membres s'alourdissent de fatigue, et le soleil et le vent ont imprimé leurs injures sur la délicatesse de son visage.

La voici sur le sommet de la montagne, plus de feuillages ni de fleurs, plus de gazon. Des rocs nus lui déchirent et lui brûlent les pieds; une soif inextinguible la dévore. Sans abri, sans réconfort, l'horizon se dresse lugubre dans son immensité.

Et le soir tombe. Déjà des cimes voisines descendent des ombres immenses marbrant la nature de leintes sombres; un silence effrayant remplace le murmure des feuilles, le chant des oiseaux, le froufrou des papillons. Au-dessus, dans les espaces sans fin, le silence est plus terrible encore.

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