‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 3 sur 140 · LOUIS XI CURIEUX HOMME · texte numérisé non relu

LOUIS XI CURIEUX HOMME

— « Sembler en son pays un petit roi d'exil... La pénible aventure ! » gravement songeait-il.

— « Mon oncle par derrière, mon cousin par devant... L'ambulante prison... »

— « J'ai bien un peu l'air bête, Pâques-Dieu, dans mon pays, si mes benoîts parents y ont l'air en conquête. Réfléchis, dauphin Louis... non, Louis XI ! Je m'y trompe. A qui ces blés-ci? A qui ces melons-là? — A leurs possesseurs ? — Je les prends 1 — C'est au roi. — Où poussent les blés, cher oncle ? — Beau neveu, dans la terre. — Et les melons, dans le ciel ? — Nenni, semblablement. — Roi sans royaume ! qui le disait donc? Moi?

« Pas plus bête, messire, que feu père Charles VII (Dieu l'ait en bénie garde, le digne homme t et pardonne à son fils, qui le fit enrager, mais non plus qu'il ne fit lui-même à Charles VI) qui vous disait : « Beau frère, que suis-je ? Vous êtes roi ! » mais, ce disant, mentait... ou ne le pensait pas. »

T 7 T Et soudain, plus léger, lâchant la bride, en un pas \ / I allongé qui fit bien maugréer plus d'un gentil esprit, V 1 s'attardant au plaisir, en une marche lente, de se fraîchir la langue aux tranches bien jutantes de melons coupés vifs sous un soleil ardent (i) : « Bah, consentons l'air bête et conquérons Paris, si l'oncle de Bourgogne veut bien payer la fête ! » puis flattant son palefroi, — sa jument, dois-je dire : — « Le cousin peut briller aux tournois pour son roi. De cela, peu me chaut... Mais bientôt, à nous trois ! » songeait le dauphin Louis — non, je veux dire, le Roi.

— « Pâques-Dieu, qu'il fait chaud ! Philippe Pot, une tranche... Viens, mon gentil esprit, entretenir ton roi... Malgré ta basse extrace, n'aie souci des

(i) Qui courut la Champagne au plein cœur de l'été ne peut les condamner.

ï/ermitage

distances. Je t'aime, Philippe Pot, tu aimes causer bas. Que dis-tu du vieux renard qui me suit ?

— Qu'il est vieux, et qu'un trop vieux renard n'en vaut pas un demi.

— Et du beau lion rouge qui me précède, que dis-tu ?

— De l'orgueil à revendre...

— C'est vendu !

— Et de la mauvaise foi.

— Gela, je lui en rachèterai sur ma mine, crois-moi. Paris n'aime guère les guerres, Philippe Pot. Le titre du cousin ne lui reviendra guère...

— Paris? qui peut bien dire ce qu'il aimait hier, ce qu'il aime aujourd'hui...

— Bien ditl J'aime pour lui ce qu'il aimera demain. Toi, je t'aime, Philippe Pot, c'est parce que tu causes bien. Pâques- Dieu, qu'il fait chaud! Une tranche, Philippe Pot... Ecoute ! et retiens. Viens près, c'est mystère... il s'agit du cousin. Sache que j'ai là ! — où regardes-tu ? — là ! ce qu'il faut pour changer Terrible en Téméraire... » et ce disant, il se frappa le front avec, il faut le dire, avec sa tranche de melon.

Et ce geste, répandu, avec gais commentaires, par ce bavard fieffé qu'était Philippe Pot, qui n'en avait pas l'air, — plus que ne fit folie pour le bon Charles VI, mieux que ne fit bon Arc pour le suivant monarque, mais si nous voulons bien piquer tête en l'Histoire, autant que firent plus tard, avec ou sans victoires, la blancheur d'un panache pour un roi de Navarre, l'éclat d'un cheval noir pour un stratège blond, — ce geste magnifique sut rendre populaire, fit plus que politique pour rendre populaire, et même, il faut le dire, parmi les Bourguignons, ce roi Louis, comme tant d'autres, — onzième de renom !

TTTTT Rouge et or dans la nuit fut aperçu Paris. — \f I ! I « Voyez plus près, cher oncle. Si votre enfant V 111 terrible ne fait signe, c'est bon signe... »

Or, ce rouge et cet or, c'étaient les fleurs de fête, les drapeaux et les flammes, aux lueurs des feux de joie, c'étaient les

Page 1