IV. LE MOIS
L'an prochain, l'Université disparaîtra et les Universités paraîtront. A dire vrai, je crois que la réforme sera de mot plus que de chose, mais un mot, c'est déjà beaucoup, et en tout cas, la chose ne peut venir qu'après. Ce qu'il y a de louable justement dans cette réapparition des Universités, c'est qu'elle a lieu petit à petit, et non par un coup de baguette ministérielle ; les progrès lents sont les plus solides. Le jour où les richards au lieu de fonder sottement des prix et d'en surcharger l'Académie française qui plie déjà sous le faix, créeront des chaires ou des laboratoires dans les Universités, celles-ci commenceront à vivre vraiment d'une vie indépendante et féconde. La gent politicienne qui jusqu'ici, par la bouche de Jacobins étroits et haineux tels que Challemel- Lacour, s'opposait si âprement à cette renaissance, comprend le danger et nous voyons les Conseils municipaux de certaines grandes villes essayer de mettre la main sur leurs Universités au moyen de fondations semblables. Mais si l'exemple de M.deChambrun doit être suivi par un grand nombre de personnes, la chaire Aulard ne pèsera pas un fétu dans la balance. Il vient de mourir à Montpellier un obscur célibataire oubliant sur terre 25 millions environ ; si, au lieu d'enrichir tel ou tel lointain collatéral, il avait légué sa fortune à l'Université de Montpellier, celle-ci pourrait se libérer tout doucement des conseillers, députés et séfiateurs, et faire la nique à Iéna ou à l'un des deux Cambridges.
Cette histoire des remparts d'Avignon est aussi riche en morale qu'une fable de Babrios ou de Planude. D'abord, et la remarque n'est pas déplaisante, il y a encore dans notre bon public de France une certaine préoccupation des choses d'art et un certain respect des antiquités pittoresques. Mais, et ceci est moins bonne note, son zèle s'égare trop facilement. Avant
de s'enflammer pour des murs qui n'ont rien de mitoyen, il aurait été bon de savoir si la porte Limbert ne se trouvait pas dans le secteur des remparts récemment reconstruits et que notre ami Charles Saunier traitait si justement dans un numéro de l'an dernier, de camelotte archéologique. Ce qui est le cas et ce que M. Pourserin de Boîquery pourrait invoquer
comme circonstance atténuante.
En outre ceux qui, en bons français centralisateurs, font tout de suite appel aux bureaux de la rue de Valois contre ceux de la place Pétrarque (au fait est-ce encore la place Pétrarque? c'est peut-être bien la place de la République) devraient bien se rappeler que jusqu'ici l'exemple d'Avignon n'est pas trop en faveur du zèle archéologique officiel. C'est à l'Etat et non à M. Pourquerin de Boissery qu'on doit la transformation honteuse du Palais des Papes en caserne, les vastes nefs coupées en deux par des planchers à mi-hauteur des colonnettes, les fresques de Simone Memmi livrées aux baïonnettes intelligentes pour un « bedit gommerce » aujourd'hui, hélas, impossible, etc., etc. Tant que durera ce scandale, l'Etat sera mal venu à rappeler les habitants d'Avignon au respect de leurs remparts, alors surtout que ces antiquités sont aussi contemporaines.
Enfin, il est bon de se souvenir que ce bon M. Poursery de Boiquerin, tout fantoche politicien qu'il soit, eut l'an dernier une assez bonne idée quand il proposa justement de transformer le Palais des Papes en musée de la catholicité. Que cette proposition fût une simple galéjade, il n'est guère permis d'en douter, puisqu'il s'agissait de faire donner par l'Etat qui ne donne jamais, et de faire accepter par le Saint-Siège qui n'aurait pas accepté, mais il y a des jalons qu'il est toujours bon de poser, car on ne sait jamais si un bâton sec ne poussera pas des rameaux. Et la pinacothéquification du Palais des Papes est une de ces choses que nos neveux verront peut-être.
La Fête Nationale n'est pas en progrès, à Paris du moins. Peu de pétards, peu d'illuminations, peu de bousculades. La chose n'est pas pour déplaire aux simples promeneurs. Toute la partie officielle des réjouissances est de celles qui devraient être radicalement supprimées. En revanche, si la fête devait seulement consister à arrêter pendant quelques heures la circulation des omnibus et à permettre aux bonnes gens de se trémousser au son de quelques crincrins dans des carrefours sablés et illuminés, on pourrait ne pas se contenter d'un quatorze juillet, mais avoir une fête par mois, en été du moins. Chaque quartier pourrait même organiser son petit feu d'artifice, ou ses attractions spéciales, et peutêtre, hypothèse louable, une esthétique émulation s'en suivrait.
Bien entendu la plus officielle des officialités, la revue de Lonchamps,
disparaîtrait. Comment se fait-il que depuis vingt-cinq ans, aucun gouverneur militaire de Paris n'ait refusé d'en donner les ordres ? Et si ce refus ne peut être opposé, comment aucun ministre de la guerre n'a-t-il pas préféré démissionner plutôt que de se prêter à cette parade inutile et dangereuse ? La satisfaction de la badauderie publique ne vaut pas la mort d'un seul homme, fût-il tambour-major, comme un de ceux qui furent insolés ce dernier quatorze juillet. Si l'on veut une revue à tout prix, qu'on la fasse à minuit, aux flambeaux, les picks-pockets au moins y gagneront quelque chose !
L'émission des Bons de l'Exposition a assez piteusement réussi. Grâces en soient rendues à tous les Immortels protecteurs du Beau et de la Nature, car il est possible que si l'Etat n'a que 1 5 ou 20 millions au lieu de 60 ou 80, il doive, ô bonheur, se contenter de bâtir en plâtre et bois les palais dont il menace d'encombrer les Champs-Elysées au lieu de les faire en pierre indestructible, et ces constructions légères ne pouvant qu'être ensuite rendues aux éléments, comme le White-city de Chicago, il en résulterait, ô derechef bonheur, que les bons grands arbres et les belles douces pelouses reprendraient possession des Champs-Elysées après l'Exposition, et que nous y aurions toujours gagné d'être débarrassés du Palais de l'Industrie !
La mort de Mores est héroïque certes, mais pourquoi chez nous l'héroïsme semble-t-il être l'apanage des explorateurs et des soldats ? C'est de colons hardis et de commerçants aventureux que manquent nos colonies. Envoyer i5.ooo marsouins à Madagascar est bien, mais mieux aurait été que i5.ooo capitalistes agricoles ou industriels y fussent allés d'euxmêmes; comme il n'y aurait pas de général Duchesne à leur tête, il n'en aurait pas crevé 6.000 dans la brousse, et tous seraient en train de faire fortune, surtout si l'on rappelait en France M. Laroche et son personnel. Mais il y a fort à parier 1° que M. Laroche ne sera nullement rappelé par son coreligionnaire M. Lebon, 20 qu'aucun Français ne se hasardera dans l'île maintenant qu'il courrait risque de marcher sur quelque compatriote à habit brodé, 3° que le commerce colonial continuera à décroître. Voilà que dans la République argentine où nous étions à peu près chez nous, les commerçants allemands no'us dament le pion. L'amusant est que ce dernier mois, quand on intitula un bureau du Ministère de la Marine Bureau de la Marine marchande, tout le monde crut que notre commerce d'outre-mer était sauvé ! Et les cris de désespoir qu'on poussa quand le nouveau ministre voulut changer cette étiquette de l'ancien ! Sancta simplicitas ! Sans compter que si réellement il y a un bureau au Ministère de la Marine qui s'occupe delà marine marchande, il faut sans retard le transférer au Ministère du Commerce...
Enfin, nous connaissons l'Académie Goncourt ! Mon Dieu, elle n'est
pas trop mal composée, étant donné que l'Académie Richelieu a déjà accaparé plusieurs célébrités indéniables. Mais elle n'en fait pas moins éclater aux yeux l'inconvénient i° des cénacles choisis par un seul en comparaison des compagnies recrutées par elles-mêmes ; i° des groupements professionnels en comparaison des réunions éclectiques- L'Académie française aura toujours pour elle la présence de ces évêques. généraux, savants et autres gens-non-de-lettres que les gens-de-bttres dédaignent si sottement. Quant à l'Académie Goncourt ou à toute autre confrérie plumitive, elle tournera vite à la boutique ou à la loge-de-concierge. Sans compter que le traitement attaché au fauteuil attirera peut-être certains, mais éloignera sûrement certains autres...
L'Académie Goncourt pourrait au moins avoir une supériorité sur la-pas-goncourt, et c'est la candidature de M. Rodenbach qui m'y fait penser, ce serait de se recruter parmi les étrangers. Serait-ce aller contre la volonté du testateur que d'en faire une académie exotique, une Académie française des petites Frances? Du moins il est regrettable que Goncourt n'ait pas pensé à ceci, et puisque nous en sommes aux réserves, qu'il n'ait pas, au lieu d'attacher à chaque fauteuil un traitement vraiment gênant, fait de toutes ses ressources une masse que son Académie aurait pu affecter à tel ou tel but. Avec 60.000 francs on peut encore faire quelque chose, et varier, à l'infini, chaque année : éditer somptueusement un chef-d'œuvre, exécuter en or et ivoire une maquette digne de l'être, essayer des fouilles sur un point propice, donner une série de splendides représentations théâtrales, bâtir un architectural édicule, un navire esthétique, que sais-je ?
A propos d'autochtones et de pérégrins, il faut bien espérer que les Universités, une fois indépendantes, feront appel aux savants étrangers et secoueront par cette concurrence l'apathie de nos professeurs français. Certaines facultés de droit ou de lettres sont chez nous navrantes. Du moins hors de chez nous, on fait appel aux savants français ou autres, et ceci montre une autre hauteur de vues que la façon jalouse dont les universitaires nationaux se réservent le bon râtelier fonctionnariste. Cela n'en vaudrait-il pas la peine, qu'Herbert Spencer, Lord Kelvin, Raentgen, Tolstoï, Garofalo, et cent autres habitent à Paris et y professent, même dans leurs propres langues ? Voilà un jeu de société tout trouvé pour nos lecteurs en villégiature : composer l'Académie Goncourt de dix écrivains français des autres Frances, et esquisser une université modèle où se réuniraient, comme au Paris du xme siècle, tous les plus grands savants
de la chrétienté.
Saint-Antoine.