LA MARE
C'était dans les bois déserts et silencieux où les rayons du soleil venaient à travers le feuillage sombre mourir sur l'épais gazon. L'eau des longues pluies hivernales s'était amassée dans le creux profond d'une très ancienne marnière abandonnée, et avait formé là une sorte d'étang naturel, dont nulle intervention humaine n'avait altéré la grâce par de prétentieux embellissements. Sur le penchant du ravin, des aulnes et des noisetiers ombrageaient la surface limpide de la mare ; des joncs et des roseaux croissaient dans l'eau transparente, et de grandes salicaires pourp.res y reflétaient orgueilleusement leurs sveltes épis violacés. La sérénité de ce décor captiva bientôt notre fantaisie et m'allongeant sur l'herbe douce et parfumée, je demandai à Psvché qui s'était arrêtée séduite par le charme de ce tableau :
— « Naguère, ô Psyché, tu célébrais de ta voix délicieusement musicale et lointaine les fleuves puissants dont la course majestueuse entraîne vers l'inaccessible Inconnu les barques pesantes et les songes ailés. Tu t'attardes aujourd'hui devant cette onde stagnante condamnée à la stérile immobilité, et je vois, dans son véridique miroir, la flamme de ton regard se voiler d'attendrissement. Cette fois encore, instruis-moi, Psyché, du mystère de ta contemplation, et révèle-moi par tes harmonieuses paroles quelles fibres nouvelles de ton être s'identifient à cette heure avec le délice de ce décor ? »
Elle sourit et très bas, comme se parlant à elle-même, elle répondit :
— « Les fleuves sont les grandes routes du Rêvé. Le long de leur cours paisible et aventureux notre désir s'enfuit, solitaire, et s'enivre d'espace et de changement. Mais cette mare étendue à l'ombre des aulnes et des noisetiers reflète un autre aspect de notre âme. Si la fuite incoercible du fleuve entraîne nos songeries vers un illusoire but inconnu, l'immobilité même de cette eau captive étrangement notre fantaisie. Le fleuve passe et emporte, très loin, la trame de regrets et de souvenirs dont est formée notre vie ; ses vagues mobiles ne traversent pas deux fois la lande stérile de nos désirs: Ici, l'eau demeure, semblerait-il, immuablement prisonnière de son destin, c'est le cadre qui change et se renouvelle. C'est
LE MIROIR DE PSYCHE ï5o,
le ciel qui réfléchit dans cette profondeur transparente le caprice multiple de ses nuages. Ce sont les fleurs qui pâlissent et tombent, prises d'un vertige mortel, dans le lit mystérieux de cette onde attirante, toujours semblable à elle-même au milieu de l'universelle transformation. Elle possède le charme terrible de tous les rêves qu'elle a reflétés et dont elle a gardé jalousement le fantôme enclos en sa nuit. Ainsi notre cœur silencieux assiste à la floraison des espérances qui s'effeuillent, telles des corolles mortes, dans le gouffre de ses regrets. Comme la frotte chimérique de ces nuages qui glissent en mélancolique ou lumineux arroi dans ce ciel pâle cerclé de rose et d'azur, la fantastique théorie de nos songes a défilé devant lui et ses fibres profondes ont tressailli de la splendeur émouvante de ces reflets. L'hiver est venu : les fleurs sont tombées, l'ombre et le silence ont enveloppé les nefs majestueuses de nos espoirs... Notre cœur impassible et muet s'est renfermé dans une factice résignation. Il a compris la vanité de l'effort, et par son acceptation dédaigneuse de la destinée qu'il n'a pas choisie, il a accompli le suprême renoncement. Mais en abdiquant l'Action conquérante et hautaine, il n'a pu s'interdire les voluptés consolatrices du Rêve. Comme cette mare limpide et sombre à la fois s'illumine des clartés d'or et de rose dont la caresse en passant le vol léger des nuages, ou tressaille au languissant baiser des corolles flétries qui tombent, une à une, sur ses eaux solitaires, notre âme insondable conserve en son obscurité silencieuse l'éblouissementdes merveilles jadis entrevues. C'est en vain que la Vie semble, dans ses cruelles étreintes, la modeler à nouveau et la plier à ses exigences : elle demeure incurablement elle-même et s'obstine à refléter l'Idéal qui la fuit.
« Il est pour nous des heures d'épuisement où les ailes meurtries de nos songes, lasses de se déployer dans le grand ciel vide, les laissent retomber pesamment sur nos cœurs. Rassasiée de suivre la course vagabonde du fleuve, notre pensée se laisse charmer par le contemplatif repos de l'eau mystérieuse qui semble dormir dans l'ombre des bois sacrés. Il semble doux alors d'oublier, miroir paisible des choses, l'agitation stérile de l'existence.
« Regarde, cette eau fascinatrice qui semble morte recèle en son sein muet une vie miraculeuse et splendide. Une volupté mortelle en émane, et plus d'une fois, pâmées sous les blancs rayons de la lune, les fleurs de sa rive ont désiré s'efieuiller, afin de sentir, en mourant, leurs pétales caresser une fois sa surface. C'est l'oubli tentateur de la Vie qui la pare à nos yeux d'une occulte et surnaturelle beauté. Elle ouvre un refuge mystique à notre âme, et il m'a
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paru, souvent, que ce ne serait pas mourir, mais continuer à vivre, d'une intense et merveilleuse existence, que de s'étendre parmi les iris pâles et les prêles chevelues pour glisser peu à peu et se perdre, sous la montante caresse de l'eau, dans la libératrice douceur du Rêve éternel. »
Telles, au bord de la mare que le soleil, à travers les feuilles luisantes des aulnes, parsemait de taches d'or glauque, vibrèrent dans l'air lumineux les paroles de Psyché. Et l'attrait de la Mort, tout à coup surgi de la force et de la beauté de la vie, nous apparut comme un grand ange pensif, allongé sous l'eau silencieuse et dardant sur nous, parmi les salicaires pourpres et les roseaux, les tentatrices étoiles de ses yeux sombres.
Camille Maryx.