L'IRRÉVOCABLE
Notes d'une femme
La Fée aux Miettes était, le jour, une pauvre vieille désolée, la nuit, une femme rieuse et jeune.
Le jour, je suis, moi, une femme de trente ans qui regarde d'un œil vif, parle d'une voix fraîche, et rit en montrant de blanches dents.
Mafs quand personne ne me peut voir, je redeviens ce que je suis en réalité.
De tristes ruines.
Je connais un jardin enchanté.
Quand on le considère du dehors, il caresse le regard ; il a d'ombreuses allées de sable fin, des fleurs, de claires sources bouillonnantes, de belles statues, des gazons, de commodes bancs.
Mais si l'on y entre, on s'aperçoit que les feuilles des arbres sont desséchées, que les allées sont semées de pierres aiguës, rouges du sang des pieds qui ont passé là, que les sources, les fleurs, sont mortes, les statues blessées, les gazons flétris, les bancs rompus.
Vaine apparence, perpétuel mensonge.
Mais ils sont peu nombreux, ceux qui passent ces murs, et savent le seeret du Jardin. Il y a sur la terre, moi ; dans le ciel, vous, Dieu très haut ; et toi, mon bien-aimé, dans cet au-delà où depuis longtemps j'ai perdu ta trace.
Ce sont les trois personnes qui, seules, hantent le jardin enchanté et dévasté. Elles y errent, toujours, sans se rencontrer jamais.
Ne faites point de bruit.
Je pense que mon anneau de mariage est garni intérieurement de pointes aiguës. C'est mon doigt qu'il enserre et c'est mon cœur qu'il blesse ; c'est à mon doigt qu'il rayonne, et c'est mon cœur qui saigne, goutte à goutte, dans ma poitrine.
J'ai voulu ôter l'anneau, mais la blessure est la même.
l62 l'eRMITAGE
Mon mari est parfois surpris de mon immuable douceur. Il ne peut comprendre qu'après ses violences je l'accueille avec le même sourire, avec les mêmes affectueuses paroles.
Au ciel, on se reconnaît ; on aime là-haut ceux qu'on a aimés ici-bas.
Au ciel, je ne pourrai pas être à toi, mon bien-aimé. Devant Pautel, n'ai- je pas promis à Vautre un amour sans fin.
Un poète, interrogé sur son prochain livre, dit qu'il aurait pour titre : Chansons de la nature. J'avouai ne pas comprendre, et il reprit: « Eh ! sans doute ! il y a sur terre des jeunes filles à qui l'alouette parle d'activé gaieté ; les mères pensent à leurs petits en écoutant jaser les sources, et mainte vieille peureuse tremble au cri du corbeau. »
Hier — le printemps étant revenu — mon mari a prolongé noire promenade.
Il m'a conduite dans un bois où de frêles feuilles tremblaient aux pointes des branches, et nous nous sommes arrêtés près d'une cascade que les neiges avaient grossie.
Un oiseau voletait, çà et là.
Le temps. était léger. Dans le ciel, là-haut, flottaient de petits nuages blancs et roses, comme des signes d'adieu, en mer. Nos pieds foulaient des violettes, et, bondissante, l'eau chantait.
Tout à coup, mon mari me prit dans ses bras, et me questionna ardemment.
Je lui répondis : « Oui, je t'aime. »
Et à ce moment, mêlé au bruit de la cascade, j'entendis un éclat de rire.
Mon mari, pourtant, comme s'il n'avait rien entendu : «M'aimestu comme je veux? M'aimes-tu de toute la force de ton âme ?
— De toute mon âme, répondis-je avec l'angoisse de ce que j'allais entendre... »
Et de nouveau un éclat de rire tinta, mêlé au bruit de la cascade. Impassible cependant, mon mari reprit :
— Tu n'as jamais aimé que...
Je ne le laissai pas achever ; j'inclinai la tête en signe d'assentiment.
Et pour la troisième fois, le rire amer se prolongea en d'intolérables échos, infinis, me sembla-t-il, en puissance et en durée.
l'irrévocable i63
Oh! c'était 'loi!
C'était toi qui jetais ainsi ta moquerie sur mes mensonges. Je te reconnus ; et afin que mon mari ne put le voir je lui fermai les yeux de mes baisers.
Cependant ton rire, ton rire strident, ton rire aimé ne cessait pas — et je crus que j'allais mourir de honte et de douleur I
J'ai rêvé cette nuit que Ton célébrait mes noces d'argent.
J'étais assise à une longue table couverte de porcelaines fines, de clairs cristaux. Trente joyeux visages m'entouraient, — et, assis en face de moi, mon mari semblait radieux.
Or, un convive se leva, et prononça quelques phrases, où il priait l'assistance de boire à l'époux tendre et fort, à l'épouse aimable et fidèle. Tandis qu'il débitait ces sottises, je le regardais ; et quand il eut achevé, je portai mon verre à mes lèvres, en tournant les yeux vers mon mari.
Mais je ne le vis plus ; tu étais à sa place, souriant amèrement.
Alors mon verre tomba, se brisa ; personne n'entendit ; et tous continuèrent à manger et à rire.
Et moi seule, je te voyais, assis en face de moi...
Tu souriais amèrement.
Pâques
à Stuart Merrill
II est ressuscité
Est-ce le Christ, l'Espoir ou l'Amour ? Je ne sais ;
Mais toute la vie exulte
Et s'enivre de volupté,
Dans un tumulte,
Hors des ténèbres du Passé !
Le sang du reverdis éclôt dans les bourgeons,
Les cerisiers sont blancs d'une neige florale,
La brise du printemps fait frissonner les joncs,
Et rame de l'avril avec les lys s'exhale.
Les ruisseaux plus joyeux courent dans les prairies,
L'orge et le blé des champs s'étoilent de bleuets,
Les, mimosas dorés couvrent de broderies,
Dans les parcs odorants, leurs rameaux dentelés,
Les iris sont mouillés d'une rosée en pleurs,
Le parfum des œillets enivre les abeilles
Qui se roulent de joie en le pollen des fleurs,
Les capucines d'or envahissent les treilles,
Des rossignols, la nuit, chantent parmi les saules,
Auprès des grands bassins où la lune s'endort,
Et le matin, dans les vergers, à tour de rôle,
Disant l'hiver en fuite et l'adieu de la mort,
Les mésanges et les fauvettes harmonisent
Leurs lieds tendres et doux aux plaintes des roseaux
Dont les plumets bleuis que le soleil irise
Se penchent pour baiser le froid cristal des eaux.
11 est ressuscité !
Des hymnes de joie sortent des basiliques
Dont les portails sont grands ouverts,
Au souffle de l'été
Qui vient, suave et balsamique,
Par les prés verts.