‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 73 sur 140 · L'ART DE M. FÉLIX ZIEM · texte numérisé non relu

L'ART DE M. FÉLIX ZIEM

Antonello et les Holbein, cette science soigneuse des procédés semble ne plus occuper personne, on n'est plus sûr d'aucune couleur ou presque, on produit pour une durée minime, on joue avec les demi-tons les plus fragiles, on sacrifie tout à l'effet immédiat, et peut-être vingt ou trente années rendront-elles inintelligibles et misérables les trois quarts des tableaux qui nous séduisent aujourd'hui. Avec ce prestige du ton mourra presque totalement leur intérêt : et nous ne pouvons nous défendre d'un sentiment pénible en songeant avec une conviction presque absolue qu'un jour les plus beaux tableaux de M. Claude Monet n'apparaîtront que comme d'informes empâtements ternis aux jeunes gens qui viendront vers ce maître sur la foi des éloges de leurs aînés. Le sentiment de l'insécurité et du passager est, en art, ce qu'il y a de plus intolérable.

De toutes les considérations que nous venons de résumer, si l'on prend l'inverse-, il nous sera inutile d'expliquer plus amplement les raisons de notre admiration pour l'œuvre de M. Félix Ziem. Le vieux maître est de la race des paysagistes décoratifs véritables, de ceux qui n'agissent que dans une intention de synthèse, et qui fuient l'anecdote et le momentané comme les démentis mêmes de l'art. M. Félix Ziem n'a jamais abandonné le style et la composition ; et ce qui soutient secrètement ses plus étincelantes fantaisies de grand coloriste, c'est ce double souci de plus en plus délaissé. M. Ziem est de ceux qui peuvent tout oser, parce qu'une direction logique, une armature intellectuelle, ne permet jamais à leur sensualité de peintres de dégénérer en œuvres passagères, en régals de palette, en déjeuners de soleils. Son œuvre considérable joue sur deux thèmes, la Hollande et Venise, celle-ci surtout. Et de ces deux thèmes un développement régulier modifie magnifiquement l'origine, jusqu'aux plus irréelles et aux plus prestigieuses fantaisies.

Rien n'est rare comme -la filiation évidente d'un homme. Ce sont des lettres de noblesse; et notre époque est tellement plus démocratique qu'elle ne le pense même, qu'un de ses principaux caractères est de rejeter toute filiation. Chacun désire, comme signe premier de son talent, être complètement imprévu, et ce désir impossible et inutile a mené nombre d'artistes à confondre l'originalité avec la curiosité et la bizarrerie. C'est une immodestie prétentieuse et chimérique que l'on prend pour une vertu de personnalité. S'il est vrai que le grand artiste demeure sans relations véritables avec son époque, qu'il devance toujours, il est vrai qu'il a des relations avec les morts, et que pour lui les morts sont dç

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libres et vivants camarades. Il sait être lui-même sans les méconnaître, il se sent leur héritier, il ne les craint pas, il ne les admire pas servilement, il ne les fuit ni ne les pastiche, il traite avec eux de sincérité à sincérité. La peur des morts est une faiblesse d'esprit dans la tradition d'art comme dans la superstition, et notre temps en estinfecté. Il plagie ou il renie, au lieu de continuer la tradition en l'élargissant de toute sa sensibilité personnelle. Un artiste ne naît pas de toutes pièces, et le gage le plus honorable de sa valeur est d'évoquer la hautaine mémoire de certains de ses aînés : car son mérite n'est pas d'hériter des signes extérieurs de leur talent, et de parodier leurs œuvres, mais d'hériter de leur méthode et de l'adapter à sa propre nature. Notre époque, regardant superficiellement les anciens, n'y voit à prendre que des procédés matériels qui la conduiraient au pastiche, et elle s'en écarte. Si elle regardait avec justesse et intelligence ceux qui la précédèrent, c'est leur âme, leur façon de comprendre, leur respect de la vie et de la pensée qu'elle lirait à travers leurs procédés, c'est l'éternel effort humain qu'elle y saisirait, et elle ne pourrait qu'en profiter et en abréger utilement ses travaux préparatoires.

M. Félix Ziem donne, dans notre temps, l'exemple le plus parfait d'un artiste doué du sens de la tradition; la majesté paisible et louchante de Poussin, l'ardente poésie décorative de Claude Lorrain, l'orfèvrerie somptueuse et tristement noble de Watt eau, la féerique folie de Turner, la clarté égale et ordonnée de Van der Meer hantent sa pensée lorsqu'il peint. La nature créée, recréée par ces maîtres est une nature où il peut vivre à l'aise, où il sait contempler sans erreur le visage de l'Eté et le triomphe du Temps. Il n'imite pas ces hommes, il les comprend, les associe à sa nature, les continue et les aime. Il ne vient pas devant eux avec l'arrière-pensée de s'approprier des procédés. Il vient contempler librement en eux les âmes de quelques êtres qui rêvèrent ses rêves, et deviner en ces témoignages qu'ils en laissèrent l'émotion de leurs songes et la sainteté de leurs silences.

Rien d'eux n'altère sa personnalité : ce qu'il leur emprunte est tout intérieur, c'est un accord aisé de leur pensée avec la sienne au sujet d'un pays chimérique qui contente son cœur. Il n'est pas davantage esclave des lieux mêmes qu'il peint. 11 n'est pas, malgré l'apparence matérielle des maisons ou de la mer, le peintre de Venise ou de Dordrecht : ces villes ne lui sont que des motifs à édifier une Venise et une Dordrecht idéales, qui sont nées et qui s'évanouiront avec lui-même. C'est l'âme, c'est la vision de M. Ziem qui font le vrai sujet des toiles de M. Ziem, et qui empê-

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chent la monotonie d'envahir cette immense série de variations sur des thèmes restreints.

Grave, en une riche et étrange demeure, luxueuse de tapisseries et d'ors, accalmie d'années et de mémoires, le vieux maître romantique raconte, avec une vive et originale parole, cet instinct qui mena sa jeunesse vers la reine de l'Orient, à l'époque où Marilhat s'y venait à peine de diriger, où Turner n'était pas connu en France, où Decamps et Delacroix n'avaient pas encore touché au soleil barbare. Quand le jeune homme, partant avec le plus léger bagage, et vivant de portraits faits en route, eut vu la cité bleue et rose, il y resta. Ce grand éclair demeura sur lui ; là encore il va chercher chaque année un renouveau de joie libre, une respiration aisée de la vie.

La belle série sombre, toute d'or vert et bruni, des canaux et des moulins de Hollande, les quelques fulgurantes échappées sur Constantinople, cèdent dans la vie de M. Ziem à cet unique amour de Venise. Ce nom résume son existence et son oeuvre. Des dates, des titres, des tableaux, ne signifieraient rien, n'élucideraient pas ce tête à tête d'un grand peintre avec un des lieux les plus beaux et les plus passionnés du monde. Sagement il a pris un thème, et s'y est tenu, comme Claude Lorrain à ses aqueducs fuyant dans des campagnes azurées, comme Turner à ses architectures fantastiques et géantes, comme Corot à ses bouquets d'arbres délicatement ténébreux, comme M. Pointelin à ses plaines et à ses ciels où meurt l'immense mélancolie du demi-jour. Et ce thème de nature, il Ta interprété, y appliquant les ressources inépuisables d'un esprit inventif et logique.

L'œuvre de M. Ziem est immense. Son grand âge, sa vie fastueusement solitaire, depuis longtemps éloignée des salons, orne sa haute renommée d'un caractère de rareté, comme celle de M. Gustave Moreau. D'éclatants paysages révèlent encore sa vitalité exubérante aux vitrines de la rue Lafhtte ; quelques belles pièces de l'œuvre ont leur place dans nos musées, on sait des collectionneurs chez qui l'on en peut voir d'insoupçonnées et d'admirables. Chez lui, en un décor d'une richesse ombreuse, parmi de curieux objets et des chatoiements de soies orientales, demeurent des toiles préférées, des natures mortes d'un ton saisissant, des esquisses fougueuses, des figures violemment expressives. Mais M. Ziem est déjà un maître hors de notre temps, et si l'on entre-

prend de ressaisir un peu partout le prestige de son art, on découvre avec surprise qu'on demeure toujours au-dessous d'une évaluation équitable de ses travaux. Avant les impressionnistes, au plus mauvais moment de la peinture noire, en plein excès du fatal bitume, M. Félix Zietn parut en possession de cette palette flamboyante où. les bleus, les jaunes et les laques s'unissent avec une intensité incroyable.

11 fut un révolutionnaire, cet ami de Turner, uni à lui par un cuit j commun pour Claude Lorrain. Il fut, s'en souvient-on? le maître de ce délicieux Monticelii, à qui il n'a manqué qu'un peu de stabilité dans la fantaisie; un peu d'ordre dans l'imagination, pour être un homme de première valeur. Ces quelques noms encadrent la vie artistique de M. Ziem : ils complètent le sien, l'expliquent et le situent dans l'histoire du paysage décoratif. Bien avant Manet, bien avant M. Claude Monet, à l'époque où Gautier et les Goncourt cherchaient en vain au Salon un successeur de Rousseau et de Daubigny, la lumineuse féerie dos marines de M. Ziem leur révéla que la peinture avait trouvé un styliste. Ces avenues de clarté, ces ciels de saphir mourant sur des promontoires roses, ces fêtes de voiles, d'eau et de fleurs créèrent un enchantement nouveau.

Plasticien, M. Ziem l'est à un degré de maîtrise que Ton ne dépassera peut-être point. Gaufrées comme un cuir ancien, gravées sous des glacis, en pleine pâte, reprises avec des martres dures, grattées, ciselées, ses toiles d'une- manière précieuse évoquent la joaillerie la plus rare de Y Embarquement pour Cylhère, de la Baleine de Turner, ou de certains Gustave Moreau. De rousses et chaleureuses colorations s'y unissent à de profonds outre-mer, à des bleus-paon, à des ors fanés, à des scintillements d'argent, à des diaprures d'émail veiné, vers des jaunes chantants et francs, des roses tendres, des azurs d'une audace déconcertante. La matière de ces œuvres est merveilleusement variée, la constante justesse des valeurs y légitime toutes les fantaisies. Les motifs se développent avec une ingénieuse succession. Qui donc, passant au long d'une vitrine, ne s'est arrêté, stupéfait d'une impression aveuglante, devant les vues -de Venise de M. Ziem? Là, tout donne l'impression d'une vie agrandie, harmonieuse, pacifiée dans une lumière éternelle, féconde en belles formes et en proportions nobles. Des gondoles, riches d'hommes et de femmes aux costumes somptueux, érigent une fine et onduleuse silhouette noire'sur le frissonnement d'un satin liquide. Des tourelles de pierre violette et rose naissent avec sveltesse au milieu de la mer ; de grands vaisseaux

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d'or et de voilures diaphanes flotteru avec indolence parmi les oriflammes. Parfois le canon d'une frégate, annonçant quelque fête, fait jaillir du flanc courbe et gigantesque un nuage de fumée troué d'un éclair; de vastes drapeaux ondulent, des vols de goélands tournoient dans -la rade, les ramiers planent au-dessus des barques. Les palais et les dômes, altiers parmi les môles et les escaliers, dressent contre le brasier du soleil horizontal des masses architecturales que couronnent des théories de colonnettes et de statues. A leurs pieds une foule bigarrée se presse vers le canal, brûlant d'une incandescence d'été, où frémit le cortège d'un retour de régates; les galères surviennent, penchées sur Peau, berçant la majesté claire de leurs mâtures chargées de voiles sur le firmament bleu dont l'insondable sérénité pleut en flammes et en pierreries sur le paysage, sur la mer, sur la vie et sur les rêves. Des caravanes de nuées ornementales et transparentes montent vers le zénith et prolongent vers l'infini d'irréels palais aériens, se perdent, s'évanouissent, se volatilisent dans la fusion d'un soleil royal et total où brûle l'âme elle-même de la ville des fées. Le doge d'or, touché du suprême rayon occidental, descend comme une statue de lumière dans la pénombre des voûtes de Saint-Marc, les étendards se convulsent aux balustres des campaniles, tout s'endort dans le délire des éclats et des parfums, une âme somptueuse et exténuée de passion et de rêve traîne sur la nature comme un fantôme de paradis...

En ces songes sensuels et triomphaux se complaît la solitaire, hautaine et souriante pensée de M. Félix Ziem. Son œuvre et sa vie ne se différencient pas : l'une a fait naître et a nourri l'autre, une harmonie absolue résulte de leur identification. M. Ziem, ayant trouvé la patrie véritable de son corps et de son esprit, ne pouvait pas la copier, iffallait qu'il se mît tout entier en elle, et qu'elle se soumît également à lui. Patricien de l'art, il a réellement épousé Venise; elle est sa ville, il est son peintre. ïl n'y a pas d'exemple plus heureux de l'appropriation d'un homme à son œuvre, du choix sagâce d'un thème harmonisé au tempérament d'un paysagiste décoratif, et à cause de ce parfait concours de circonstances, M. Ziem a réalisé, en même temps qu'une vie logique, une œuvre homogène. 11 est sans trouble, il est sans découragement, il produit comme Théodore de Banville faisait des vers, par un jeu naturel et inné, une efrlorescence aisée de sa nature. Il ne perd pas de vue son idéal, il en a fait une partie de lui-même, il en a le gage immuable en un lieu de l'univers qui lui reste toujours accessible. Et de toutes ces conditions de bonheur se dégage, en

son œuvre, un sentiment de bonheur ; vraiment, « là, tout n'est qu'ordre et beauté, luxe, calme et volupté. » L'amertume qui fait le fond de l'art moderne, ici, expire par la seule vertu du style.

Au milieu de nous le vieux maître demeure, témoignage de l'activité de l'esprit, de la foi dans l'art, de l'amour respectueux des beaux spectacles, de la suprématie du caractère sur la virtuosité. Et de cette figure d'artiste, un sentiment de quiétude admirative se lève pour aller à notre rencontre. L'artiste met toujours sa vie et sa joie pour enjeu dans le duel de sa volonté et de la nature; M. Félix Ziem n'a perdu ni sa joie ni sa vie, et ceux qui cherchent exemple près de leurs aînés ne reviendront de son art et de lui-même ni avec tristesse, ni avec doute. Nous honorerons en lui un exemple d'harmonie, et il n'y a peut-être pas de mot qui fasse mieux révérer un homme.

Camille Mauciair,

Le Voilier

Le voilier qui rampe de si traînante allure sur la tranquillité de la mer appalie, on le chargea d'humbles ballots de piètre prix et depuis des semaines la distance £ 'emmure dans l'infini, % que mire aux vagues le ciel gris.

Les feux de ses marins devinrent couleur d'attente indécise et bleuâtre dans leurs faces vieillies. L'orage et sa colère n'y laissent pas de trace, pas plus que son sillage qui s'* éveille et s 'efface ne dérange la mer en sa robe à longs plis.

Pour que la fin des heures arrive un peu moins lente , Les marins jouent aux dès, ou devisent de la terre t de la terre connue que leur aventure tente, monotone aventure de toutes les années par le même chemin sans ombre ni mystère.

Nul n'attend le voilier aux môles d'arrivée, nul ne hâte d'un souhait sa marche inaperçue. Seules, au fond d'un port, des vieilles qui n'ont reçu de longtemps, des nouvelles, fixent au calendrier la date encor lointaine du retour régulier.

Elles espèrent, sans un frisson, l'heure d'automne qui ramènera leurs hommes, et ce jour-là, jour embrumé déjà par l'hiver aux doigts las, un maigre feu luira sous les basses solives près du coucou verni, au tic-tac monotone

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