H. DE RÉGNIER
Lorsqu'ils furent assis sur le banc de pierre à l'extrémité du parc, ils s'oublièrent, chacun, devant le crépuscule, dans un silence qui devenait lentement rêveur. Puis elle rit brusquement :
— Eh bien ! Raoul ! C'est tout ce que vous dites ?
Raoul de Vallonges sourit, lui prit la main comme un objet fragile :
— Pardon ! dit-il.
Made, ma p'tite Made, je vous enjoins d'admirer avec moi « l'horizon ensanglanté », Ethon, Eous, Phlegon et Pyroïs rentrent à l'écurie, et Ton va tresser de bigoudis leurs « crinières flamboyantes » ; le soleil, « fauve avec des tons d'écarlate », noie « ses couchants héroïques » dans « une mer de pourpre et d'or ». Ah ! Quel...
— Qu'est-ce qu'il vous prend ? — lui dit-elle.
— Quoi ! J'emprunte en votre honneur des épithètes « héliaques * (adjectif rare !) aux meilleurs fabricants, et c'est tout le succès que j'obtiens... !
— Mon p'tit Raoul, si vous m'emmenez au bout du parc, au risque de me « compromettre à jamais »,pour me réciter de vieilles métaphores...
— Il en faudrait peut-être d'inédites à Madame...?
— Dame !...
— Mais, « folle que tu es » — (Oui, je sais. Faut pas prendre l'habitude de se tutoyer. Mais c'était pour placer ce bout de Musset
2io l'ermitage
— un hiatus épatant !) — mais, la métaphore et l'épi thète toutes faites, c'est le salut ; cela aide à n'être pas sincère ; en reservant les éternelles rengaines, on reste gentiment en dehors de sa pensée... Parfaitement : Le Divin Mensonge f Le premier mot d'amour que le nommé Adam murmura à la jeune Eve était déjà un vieux refrain — d'ailleurs c'était le Serpent qui avait soufflé...
— Et peut-on savoir... ?
— Quel était le mot? — mais certainement : ïl dit : « Oh I demeurer toujours près de toi sans bouger... 1 » Trois minutes après... le flagrant délit était fondé, et la sincérité en gazouillis d'amour aussi...
— Ah !.., Pour changer î... Monsieur nie la sincérité... merci !
— Oh ! des personnalités ! Made, tite Made, vous avez un tour d'esprit concluant qui me désole ! Mais si, si, si, si, on est quelquefois sincère en amour... mais on Test moins souvent que -l'on ne voudrait, et l'on ne veut pas souvent, et c'est très difficile... Ah ! il est un genre de sincérité plus répandu, moins sujet à caution, et dont les amants peuvent faire toucher les preuves... mais je parle des sincérités de tendresse... Made — le pire est qu'elles n'aient pas lieu ensemble. Me comprenez-vous ? C'est très compliqué, seulement nous avons, ne fut-ce que d'avoir rêvassé, une habitude réflexe de la phrase à dire — comme pour les fables de La Fontaine — on joue un rôle même pour soi-même... et l'on s'en aperçoit bien à ce que cela devient gênant — et charmant — quand il faut aimer dans une langue étrangère l Oui. Il est très difficile, en anglais, par exemple — / love you — d'employer comme il faut, avec un accent pénétré, une sincérité de l'avant- veille, et de balbutier un sentiment qui sera sincère du lendemain en huit...
Vallonges se souvint-il d'anecdotes? Car il sourit en continuant d'une voix traînante :
— Dans le « concert des cœurs » chacun néglige les quantités et picore dans la partition des mesures au hasard — c'est de la musique d'Elmouth Surat, — mais, tout de même, cela ne dissonne pas tout le temps... de jolies mélodies s'ébauchent parmi les gargouillades, et puis — l'on se retrouve à chaque point d'orgue... et ainsi de suite...
— Point d'orgue est charmant î...
— N'est-ce pas ?
— Mais je vous ai déjà dit, Raoul, que vos variations filandreuses sur l'amour m'assommaient... vos théories...
— Madame préfère la « méthode expérimentale ? » Faut-il vous l'envelopper ?
SI QU'ILS RÊVER.YÏENTr \u CRÉPUSCULE 21 1
— Raoul t
Il mit sur la main qu'il tenait un tas de petits baisers en rond,
serrés :
— Là ! Je ne dirai plus rien 1 J'fais des excuses !
Ils se blottirent. C'était maintenant la lumière ambrée que laisse le soleil disparu. Elle souriait à quelque chose. Joli groupe pour un dessus de pendule. Mais Vailonges se sentit distrait, et, tendrement, par compensation, il prit l'autre petite main et respira la nuque blonde. Verveine et iris, décidément. La lumière s'affaiblissait.
Il songea : « Kérante a raison, je deviens phraseur. Mais aussi pourquoi s'obstinent-elles toutes à cette pudeur de mensonge sentimental ! Si Ton devait un jour s'écraser dans un vrai « Je t'aime »
— en voilà une illusion qui tient ! — se consolerait-on d'en avoir tant galvaudé... Il manque un verbe dans le dictionnaire Larousse... II y a aussi le mol sentimeniisme dont le besoin se fait vivement sentir... t »
Il se chatouilla doucement aux bouclettes de la nuque blonde ; Made sourit un peu plus en battant des paupières.
« Celle-ci — jolie chair et jolie vie, jolie élégance et sensibilité jolie — ne m'aime pas, et je ne l'aime pas. Nous nous «arrangeons» seulement ensemble... pour diverses raisons. Lorsque, devant ces vieux- crépuscules — affaire d'éducation — le vieux rêve humain et gosse de tendresse absolue surnage davantage, ce scrupule revient en hoquet de se jouer une comédie sans cesse, et l'on se dégoûte un peu, avec indulgence, en se disant que « c'est bien bon tout de même. » Lorsque le vieux rêve naufrage sous des vagues de Présent, (cette métaphore est d'un goût douteux), on se résigne très volontiers au harnais à grelot des « déclarations » classiques, et Ton jouit de tout ce matériel de son mieux. Ah la la ! Elle
— et Elle-s — « mécanisent », (et je prends ce mot dans un sens qui n'est pas du tout le sien), mécanisent presque tout l'Amour comme elles mécanisent la religion. A l'entrée des... sanctuaires elles disent « O mon chéri I » ou font un signe de croix — par habitude réflexe — et on leur tend l'eau bénite ; elles ont la foi tout de même quelquefois, mais elles ne s'en servent pas... c'est plus compliqué, mais c'est ce principe-là. — Elles vont à la messe pour regarderies
toilettes ; Elles abusent des liturgies d'amour pour ne pas s'avouer sensuelles. Chéries ! »
« Et je voudrais... »
« O de la vraie tendresse sincère... ! Je sais que j'obéis à un sentiment tout personnel et pas «-idéal » du tout : je pense tout simplement que puisque les « palliatifs » sont déjà exquis, le remède vrai à notre cœur énervé — la « panacée j> — serait incomparable. Les faux-amours déjà peuvent être si doux, donc un vrai... il n'y a pas de raison pour que ce développement finisse... c'est tout à fait une façon de rêver... un peu opportuniste... et il faut songer à tout cela lorsque l'on sommeille un peu, pour s'éviter les objections. Devant ce crépuscule, puisque, le ciel est maintenant vert-nii, je voudrais espérer humblement seulement un faux-amour sincère, imparfait, mais sans mensonge... Quelle fâcheuse organisation me fait aimer, toujours, la franche amertume d'un cynisme? Est-ce que je suppose peut-être, qu'en se dépêtrant des inutiles illusions auxquelles on ne croit pas, on fortifie d'autant celles auxquelles on croit ?
Je me souviens que les rapides « béguins » dont m'honorèrent parfois de jeunes personnes accessibles me plurent infiniment d'avouer sans accompagnement : « Je marche avec toi à l'œil ce soir », et, comme elles ne « marchaient » plus le lendemain — ou le surlendemain (soyons fats 1) — je savais bien que ce n'était pas « chiqué » — mais... celles comme ma petite Made, gentille, frivole, gracieuse, pas bien perverse et toute fredonnante, par éducation et par tenue ne seraient plus sincères en étant cyniques — c'est un point délicat et un cercle très vicieux. Pourtant... Je sais bien, moi, ce dont je me soucie en elle, et je pourrais le dire ; il suffirait qu'elle le sache en pendant et que nous le disions pour peut-être mieux réussir. Se tendre les lèvres, et bien sentir le baiser, et n'en pas conclure autre chose que la caresse de quatre lèvres, guérir les liaisons comme la nôtre de la manie de se crier uniques et éternelles, tandis qu'elles rêvent à un dédoublement prochain... Mais non. J'ai lu un jour dans la Petite Correspondance du « Journal » : « Dupont 293$. — Pauvre plante exilée rêve aux étreintes voluptueuses de son liseron. » — Et il n'y a pas moyen d'échapper à cette belle terminologie... on nous l'a apprise à l'école.
On sait, on sait très bien qu'elle ne vaut, (à défaut d'autre), que comme... excitant, ou comme... reconnaissance, et,, intermédiairement, comme onomatopée, mais on la laisse envahir, cela devient trop sucré, et cela poisse. ... Il faudrait puisque Ton ne s'aime pas, se faire tous deux bons camarades, et que la volupté soit le plus profond des sports où l'on s'exerce ensemble. ...Non. On soupire*
SI QU'ILS REVERAIENT AU CREPUSCULE 2l3
Et Made, qui ne déteste pourtant pas combler les lacunes de notre amour par quelques manœuvres accessoires d' « infâme débauche», se fâche de bonne foi quand je suspecte la valeur de la sauce fade qui englue le passable accord de nos sensibilités et de nos chairs... et lorsque je constate les lacunes... »
Vallonges pensait des phrases dans ce genre-là. Gela ondulait un peu. Une rêverie n'est pas un raisonnement ; une rêverie est un état d'âme — je l'ai assez indiqué pour ceux qui « ont déjà compris », quant aux autres il y a déjà longtemps qu'ils ont trouvé que Vallonges était un insupportable raseur.
Made respirait très régulièrement. Verveine et iris. Vallonges s'enrêva peu à peu vers Celle, Celle avec laquelle il échangerait (conditionnel) le beau trésor de tendresse dont il ne pouvait bien trouver le « change » nulle part. Jamais il ne songeait tant à celle qu'il pourrait « aimer » qu'auprès de celles que, par intérim, il « n'aimait » pas -— il n'y a pas que lui. Made souriait toujours, toute alanguie pour elle-même.
Vallonges se secoua. « A quoi pense-t-elle ? » se dit-il, puis il précisa : « Dans mon Amour -Théorique on penserait ensemble. » Il se traita doucement d'idéologue, et baisa avec soin, par manière de ponctuation, les yeux tièdes de la jeune femme. Alors Made sourit pour lui.
Il la prit mieux dans ses bras. Les nuances vertes du couchant s'assombrissaient en gris rouilles. Il dit très bas : « A quoi pensestu ? » et elle répondit : « A toi f » Il eût certainement brisé un vase de Sèvres s'il en avait eu un sous la main; mais il se leva seulement avec une excitation exagérée.
— Made ! Made ! Je n'ai pas de chance. Si vraiment vous pensiez à moi, moi, précisément, je ne pensais pas à vous. Et nos âmes ont manqué là, s'il faut en croire d'excellents écrivains, une fameuse occasion de « s'étreindre avec délire ». Je pensais précisément, Made, à celle que vous n'êtes pas...
Il s'arrêta court, s'assit, et fit sa voix si persuasive qu'elle en tremblait :
— Made, voulez-vous jouer avec moi ?
Elle se mit à rire. Il baisa ses dents, mais ne lâcha pas son idée :
2i^ l'ermitage
^Made. J'ai été bien gentil ce matin. Je vous ai servi de partner au tennis. Et vous savez que j'ai horreur de ce jeu-là.. Je me suis appliqué à mes services, et nous avons battu, par six jeux contre quatre, Suzanne de Lxnières et Kérante. J'ai envie que ce soir, à votre tour, vous jouiez avec moi un petit jeu innocent.
Elle rit encore et frissonna un peu.
— Non, Raoul! Pas ça... ici!
— Oh Made ! Ce n'est pas du tout ce que vous croyez. Je voudrais seulement que nous jouions... — j'ai envie de fouiller dans votre âme à moi ce soir, Made — ... que nous jouions à être un peu sincères...
Elle cria presque :
— Non ! Encore t Tu veux toujours que Ton cherche ce que l'on pense. Il ne faut pas. Est-ce qu'on sait ce qu'on pense. On pense maigre soi. Pourquoi se gâter le peu d'amour que Ton a. C'est mal... c'est bête. — Dis-moi que tu m'aimes I
— Oh Made ! Je n'ai jamais rien dit d'aussi sévère pour l'hypocrisie de notre amour que ce que vous venez de dire,. Made. Made je t'ennuie... — Si pourtant nous trouvions un vrai amour derrière tous les mensonges que nous jetons dessus...
Et c'était presque la nuit maintenant. Vallonges s'arrêta à sentir l'obscurité l'aider à affoler de curiosité la tentation de la petite âme de femme dont il câlinait le corps tiède.
— Ecoute ! — lui dit-il.
Made, mon cœur, je ne pensais pas à vous. Je pensais à Celle
que vous n'êtes pas — il ne faut pas que cela vous peine. Oh Made, mon amour d'aujourd'hui, combien vous êtes différente de celle que j'aimerais ! Vous êtes jolie et blonde. Je devine qu'elle serait moins blonde et moins jolie que vous. Mais la beauté importe assez peu ; je sais que la sienne serait un peu effacée, mais il y a longtemps que j'ai renoncé à préférer la beauté à la physionomie. Je sais que sa beauté serait de celles dont il faut lentement s'apercevoir, mais la douceur répandue en serait inoubliable, et votre beauté à vous, Made, votre chère fugitive beauté, ne se mêle pas à mes caresses — votre beauté n'est pas pour moi
N'avez-vous pas aussi senti, à l'heure unique de fatigue — « post coitum animal triste... » c'est du latin, — lorsque, jusqu'à la taille
sî qu'ils rêveraient au crépuscule 21 5
seulement, les chairs nues desserrent l'étreinte, lorsque les têtes, en souriant, s'écartent sur l'oreiller, tandis que les bouts des doigts s'agrippent et que profondément... — n'avez-vous pas senti, Made, le désaccord léger et cruel de nos corps — à cause de nos âmes ?
O Made. J'ai senti souvent que ce n'était pas la caresse que je vous faisais qui vous eût le mieux pâmée — et je ne savais pas. J'ai senti aussi, glacialement, que vos chères caresses n'étaient pas toujours celles dont j'aurais le mieux frémi — et vous ne saviez pas. On préconise, dans les livres erotiques, de toujours toucher la partie du corps où la femme porte les yeux... mais de telles précautions sont ennemies de cette exaltation que nous concevons devoir gonfler l'amour. Made, je pensais tout à l'heure à Celle dont les caresses seraient tout naturellement harmoniques aux miennes...
Et, parce que le crépuscule finissait, que les formes devenaient plus indécises, cette pauvre phraséologie atteignait presque, par l'intonation, à ce qu'elle voulait signifier, et Made un peu oppressée s'abandonna à répondre :
— Oh pourquoi dis-tu cela ! Je sais bien que nous n'arrivons pas toujours à nous oublier dans nos caresses — mais nos caresses... oh ! Je ne sais pas parler comme toi I Pourquoi leur en veux-tu d'être imparfaites, à nos pauvres caresses ?
— Je ne « leur en veux pas », ma câline. Je voudrais que nous essayions de les aimer dans leur imperfection, que nous ne nous épeurions pas devant des pensées que nous n'empêcherons tout de même pas de venir...
Et Made, dans l'obscurité, céda à la tentation de l'amertume franche des cynismes... mais sa voix hésitait, toute frêle :
— O Raoul ! Je ne pensais pas à toi tout à l'heure, mais... mais je ne pensais pas à un autre. Je t'aime de tout mon cœur — mais... mais je ne peux pas m'empêcher, comme cela, le soir, ou en m'endormant dans l'obscurité, de rêver à un autre que je ne connais pas, et qui serait, comme tu dis, celui que je pourrais encore mieux aimer que toi, celui, comme tu dis, dont les caresses seraient toujours fondues avec moi...
— O Made ! Quand on rêve en même temps on ne rêve pas toujours ensemble...
— Ne te moques pas... Il ne serait pas comme toi. Il ne serait pas aussi mince, il aurait les cheveux tout courts, il n'aurait pas ces mains blanches de malade que tu as, et que j'aime bien, pourtant — il aurait, comment dire... il aurait un peu plus l'air d'un officier...
— O Made ! d'un officier... ! « Ah ! que palme Us militaires /... »
Elle s'énervait un peu ; il la prit contre lui ; elle parlait tout bas en serrant un peu les dents :
— Et puis ! Raoul ! — je voudrais au moral aussi... pouvoir le comprendre. Cela m'effraye toujours que tu ne tiennes pas à tes opinions. Je voudrais... comment dire.. . qu'il considère un peu qu'il y a une « consigne » dans la vie — pas tant pour y obéir que pour sentir qu'elle est là... toi ça t'est égal que l'on agisse bien ou mal...
— Made ! Celle que je pourrais aimer s'abandonnerait avec moi au charme de tout ce qui t'effraie. Elle aurait, avec moi, plus de confiance dans les instincts que dans les convenances, et elle me regarderait sérieusement...
— Vois- tu — il ne jouerait pas au tennis comme toi. Tu es adroit et indifférent, il aimerait les mouvements violents pour eux-mêmes. Il rirait un peu fort lorsque tu souris...
— Made. Celle que j'aimerais ne jouerait pas les mêmes musiques que toi ; nous aurions de longues soirées où les dernières notes deviendraient, naturellement des baisers — et ses baisers ne seraient pas semblables aux tiens, aux délicieux tiens — ses baisers feraient oublier ses lèvres, les tiens, les parfumés tiens, imposent les tiennes... *
Et maintenant ils étaient émus tous deux de l'incomparable amertume de leur résistance — ce leur était une forte volupté que d'être là dans une étreinte dont ils secouaient l'apparence. Elle s'effara :
— Oh ! nous nous aimons tout de même ! pas ?
— Oui. Nous nous aimons peut-être même mieux en ce moment, car nous nous pardonnons à chacun ce qui nous manque. Nous avons joué... mais notre enfantillage est profond — et les phrases qui me viennent ne sont pas trop pompeuses. Le petit détail qui me fait imaginer « celle que je pourrais aimer » assise près de la table avec l'ombre légère de ses cheveux sur son front blanc — résume tout le mystère de nos vies. Et cela n'empêche pas d'être douces votre grâce de femme et mai grâce d'amant, et cela n'empêche pas d'être belles nos luttes d'amour, et saintes nos sueurs de volupté...
— Raoul I Je t'aime !
— Nous nous aimons autant que l'on peut s'aimer sans s'aimer... Ils sentirent tous deux qu'il fallait cesser tout de suite. Les
phrases signifient quelquefois bien plus que l'on n'aurait voulu. Vallonges pensa : « C'est déjà bien joli d'avoir réussi sans brusquerie « ce petit bout de dialogue... on a si peu l'habitude ». Ils se levèrent. « Et à quels tous petits détails : tennis, musique, cheveux... « nous avons eu recours pour traduire ce qui est sans doute la plus
S£ QU'ILS RÊVERAIENT AU CREPUSCULE Zl'J
« immense préoccupation de nos âmes... I » Made s'appuya contre lui. Dans un long baiser sur la tempe il sentit battre sa vie contre ses lèvres. Verveine et iris. Elle l'embrassa aussi, dans les moustaches, un baiser de tendresse. « Allons, pensa-t-il, il n'y a rien de cass é mais ces jeux-là.., c'est bête, on risque...» — Et Vallonges fit amende honorable au Divin Mensonge. « Rentrons ! »
Tout le long de l'allée, ils rirent plus qu'il n'était besoin :
— Et le colonel qui m'attend pour faire son whist.
— Et la vieille tante Linières qui va me dire : « Ma petite Madeleine, il ne faut pas rester dehors au coucher du soleil sans être bien couverte. »
— Et Kérante qui va me dire : « Cette conduite est scandaleuse!» Ils s'arrêtèrent au bas du perron. Vallonges lui prit les deux
mains dans les siennes II allait faire nuit tout à fait :
— O Made ! Petite Made chérie, aimons-nous longtemps et bien fort.
Et il jugea que l'émotion qui l'envahissait était de tout à fait premier choix.
Mais, en s'asseyant à la table de whist il fut brusquement secoué de douleur : « Pourquoi est-ce que je ne peux pas... oh ! aimer celle-là qui en vaut bien une autre!... A Paris tout cela s'emboîte mieux... on n'a pas le temps de s'ennuyer ensemble... mais que vaut un amour où l'on craint de s'ennuyer ensemble... ! » Il distribua les cartes. « Oh chère petite Made ! chère petite Made ! » Mais il ne s'émouvait pas ; il rangea ses cartes. « Faire au moins mieux semblant de s'aimer... est-ce que je ne préférais pas les petites filles aux mains sales d'autrefois ? — Non. Verveine et iris. Les baisers sont meilleurs... et le reste commence à me passionner beaucoup moins — pas par impuissance... »
Vallonges fit une fâcheuse impasse. Son vis-à-vis se fâcha. Made fut prise d'un fou rire si joli... Vallonges eut très envie d'elle.
Jean de Tinan.
Poèmes