CAHIER D EXPRESSIONS
— Hasardeux comme la restauration d'un monument antique par un architecte de PEcole de Rome.
— Aussi peu prémédité que le premier tutoiement entre amis.
— Plus enragé que la vache mangée par une génération de poètes.
— Un enfant si prodigue que tous les veaux s'enfuyaient à son approche.
— Ses insomnies étaient opiniâtres au point de réveiller le bromure qu'il prenait pour les combattre.
— Aussi modeste qu'une aumône faite dans la rue.
— Un chien si savant qu'il ne mordait qu'au latin.
— Sa main tremblait comme s'il eût essayé une clef, que dis-je ? la clef de son tombeau.
— Respectable comme un ami dont on vient de séduire la femme.
— Une commode plaquée comme un parvenu.
— Aussi faciles à confondre que- l'ivrognerie et le génie.
— Plus paré qu'une châsse en temps prohibé.
— Aussi intrigué que la mouche qui, marchant au plafond, se demande comment nous pouvons nous suspendre par les pieds au plancher.
— Douloureux comme le sourire de quelqu'un qui souffre.
— 11 supportait la contradiction à peu près comme un tigre royal.
— Toute l'éducation de cette jeune personne se bornait aux études nécessaires pour être nourrice.
— Une douleur qui tenait le juste milieu entre les tortures de la jalousie et la rage des dents.
— C'était un de ces romanciers qui semblent avoir mis en réserve toute leur imagination pour leurs rapports avec leurs créanciers.
— Plus scrupuleux que la nonne qui, ayant été violée, s'excuse de n'avoir pas appelé au secours en alléguant que c'était l'heure du silence.
— Si amoureux du panache que l'idée d'en voir se balancer cinq sur son char funèbre l'eût presque consolé d'y monter.
— Un homme si bête qu'on ne le comparait jamais qu'à la lune.
— Plus désappointé que le ver de terre qui, s'étant tranché le ventre pour se suicider, ne réussit qu'à en faire deux.
— Un rendez-vous aussi aléatoire que celui que les chrétiens tièdes donnent à Dieu pour leur dernière heure.
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— Bien qu'il fût l'offenseur, il refusait la plus légère réparation avec toute l'énergie d'un propriétaire.
— Son pur profil se dissimulait sous la voilette comme un basrelief du Parthénon sous l'épaisse couche de poussière des commentateurs.
— 11 serait demeuré au café jusqu'à la consommation des siècles.
— Aussi casanier qu'un revenant.
— Des nouvelles à peu près aussi fraîches que celles qui nous sont transmises du paradis par nos prédicateurs.
— Il courait comme si on lui eût donné l'adresse de la maison qui vend des chemises pareilles.
— Il règne dans certains pays d'Orient un despotisme absolu comme celui d'une idée fixe.
Paul Masson.
Aujourd'hui — Demain
Vers Jeanne,
épcrdument.
Aujourd'hui. L'Eté, las de sa gloire diurne, U abdique — affront &a\ur — dans une apothéose; Ma solitude, en vain boudeuse et taciturne.
Souffre d'avoir rêvé la mort sainte des roses.
Aujourd'hui. La douleur des siècles, que f assume, Énervant mon désir vain de ta chair ravie, Aggrave d'une obsession posthume Mon effroi d'avoir — seul — été toute ma vie En ce jour qu'un réveil de lune pâle inhume*
Demain. Mon cœur mourant espère en l'ombre atone.
Demain, il a percé sous l'apaisante nuit.
Aubal, il m' apparaît bénin et grandiose,
Efson rire d'été m'a lui.
Il vient paré de chants; il chante par les roses
Dont l'enfance pardonne
A ma douleur
En fuite devant leur splendeur.
Il s'avance en vainqueur, et c'est Toi qui le mènes,
Qui, fervente, pour Raffermir
Dans sa joie en éveil, éclates haut ton rire
Qui s'exalte gaîment à te proclamer mienne.
(i) Les Heures, recueil en préparation.
Ah! demain, c'est la mort des doutes et des craintes, Oest ma vie s* exauçant par la communion sainte Que nous sera le don ardent de ion étreinte.
Demain craintif: ma vie éperdue en ses fièvres ! Demain heureux : ma vie en spasme entre tes bras ! Demain divin : ma vie en éden à tes lèvres !
Mon cœur, qui défaillait, exulte en hosannas.
Georges Pioch.
il juillet 1896.
Proses nices
Par le sortilège d'une très méchante fée, la belle au château dormait, belle de langueur et de paresse, dormant de volupté inassouvie encore et d'amour qui n'a point vu le jour.
Une clarté incertaine flottait sur ses paupières abaissées ; ses lèvres fraîches palpitaient sans cesse, comme au vent léger frissonnent les pétales des roses, et ses pieds mignons dont le petit bout à peine dépassait la longue jupe de brocart, avec une grâce exquise, une paresse délicieuse, pendaient.
Il était écrit qu'ainsi, toujours jeune et toujours belle, elle dormirait, jamais vivante si ce n'est lorsque quelqu'un l'éveillant doucement obtiendrait enfin la rare faveur de son amour.
Alors seulement elle se lèverait, à jamais tirée des langueurs d'un éternel sommeil.
Aux antiques tapisseries, les nobles preux, descendus en la lice pour y combattre devant les yeux de leur bien-aimée, sommeillaient aussi dans une invincible torpeur.
Le temps passait. — Le soleil joyeux, coiffé de lumière, vêtu de lumière, ruisselant de lumière, glissant ses rayons roses au milieu des molles ténèbres, lui sourit doucement :
« Belle enfant, disait-il, lève-toi, car voici l'aurore. Vois, la cime des arbres frissonne à mes baisers, et les derniers morceaux de la nuit, çà et là épàndus en plaques sombres, s'évanouissent à chacun de mes regards. O Belle entre toutes les belles, daigne te lever, car je suis le roi de l'univers, et je t'aime. »
Mais la belle au bois dormant ne se leva point.
Alors, les amoureux énamourés, pâles et roses en même temps, pâles d'amour, roses de joie, s'en vinrent déposer à ses pieds l'hommage de leurs admirations.
« Vois, disaient-ils, comme notre moustache est retroussée d'une façon galante et comme notre rapière démesurément longue fait à notre côté le plus bel effet du monde. Souviens-toi des sérénades qui pleurèrent sous ton balcon par les nuits d'été où le cœur aime à s'envoler selon l'essor de l'harmonie. Les meilleurs musiciens de
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la contrée les exécutaient, et, pour fils de rois que nous fussions, nous nous sommes ruinés, afin de t'être de quelque agrément. O Belle entre toutes les belles, daigne te lever, car notre amour est plus grand que la terre et l'univers tout entier. »
Mais la belle au bois dormant ne se leva point.
Et Sespalagni, le vieux rusé aux doigts crochus qui compte plus de coffres en ses palais et plus de richesses dans ses coffres qu'il n'y a d'étoiles au firmament, vint à passer auprès de la princesse. Occupé qu'il était à supputer un gain, — peut-être compliqué d'une escroquerie, — il ne remarqua point la dormeuse ni le palais enchanté. Et, d'un geste machinal ayant fait sonner dans ses doigts des écus, de beaux écus d'or au son clair, il allait s'éloigner ;
Mais la belle enfant s'éveilla.
De erras B.enu co^ame
Sévèrement, sévèrement jusqu'au haut de la gorge, tout de brocart et de pierreries, le corsage montait. La sveltesse de la poitrine se devinait sous la chasteté de l'habillement; et la jupe aux fines arabesques voilait jalousement jusqu'à l'extrême bout du pied. Voile sérieux, voile grave, bouffant à l'ordinaire non sans modeler aux bons endroits, par un placage de bon goût, les formes exquises... Et telle, si jolie, c'était d'or et de diamant qu'était tressée la robe en laquelle se présenta, demi souriante, la plus belle des femmes.
— O la belle robe! disent-ils, furieusement enthousiastes, à cause du bon goût de leur amie, et aussi à cause de sa beauté...
— Allons donc! un chiffon, dit-elle avec la moue qui dédaigne... Et s'étant éloignée, elle revint.
Comme des papillons posés sur une fleur battent de l'aile, prêts à s'envoler, de vaporeuses mousselines frémissaient tôTit autour d'elle. Qu'elle fît un mouvement et on la voyait toute, bien qu'elle fût fort décemment habillée ; et toutes ces ailes, bleues, roses et blanches, voletant follement, avaient l'aspect le plus gracieux du monde. D'or et d'argent, qui sont trop lourds, il n'y en avait point, et il semblait qu'elle fût vêtue d'un rayon de lune ironique^ d'un impalpable éther ou d'un chaste éclat de rire, qui sont vêtements fort seyants pour une jolie personne...
— • Oh i l'invraisemblable costume, dirent-ils, stupéfaits qu'elle eût pujeur inspirer un nouvel enthousiasme supérieur au premier,
PROSES NICES 2^7
et tous n'eurent que des louanges et faillirent mourir d'admiration.
Mais elle eut un haussement d'épaules qui disait » Qu'est-ce que cela ? »
Et s'étant éloignée, elle revint.
Et les papillons blancs, bleu pâle et rose tendre ne voletaient plus autour en un joyeux essaim, mais la ligne pure de sa beauté descendait simple et solennelle, de la nuque blanche aux talons mignons, esquissant avec une belle impudeur la pointe rose des seins et le mystère précis de la hanche.
Et la belle sourit enfin d'orgueil satisfait, car elle était nue...
Alors nul ne dit une parole; mais ils pensaient...
Ile jSfp&DÏIj^Iï!
Il aime le cliquetis des lames que Ton croise, le combat terrible éclos par hasard au détour d'une ruelle pour l'ombre d'un soupçon, pour la fantaisie d'une fanfaronnade, pour le bonheur de taire vibrer la voix métallique des épées. Nul ne le vit sans la rapière au flanc, le poing à la rapière. Et don Alonzo est très arrogant. Et sa pointe est une dangereuse partenaire qui sait prendre toutes les voies, que la ruse ou la force la conduise, tromper tous les obstacles, pour trouer enfin la poitrine qu'elle eut dessein de viser.
Il porte très crânement sa moustache en croc, et son manteau flottant retombe à la façon d'une draperie sur son éternelle rapière. Combien ont connu la vigueur de son bras et l'impassible résistance de tous ses muscles, combien se sont permis de le coudoyer ou de l'offenser d'un mauvais regard en passant ? c'est ce qu'on ne saura jamais; car la tombe est pour toujours muette. Mais on sait quel est l'homme, et qu'il n'est pas superflu de mettre ordre à ses affaires si Ton eût la fantaisie de sourire en le voyant passer quelque soir au clair de lune, le poing sur sa rapière, la taille haute et dressée orgueilleusement.
Donc, à cause de son humeur batailleuse et de son habileté à la bataille, il a l'universelle admiration faite de respect et de crainte. On dit du mal de ce brigand, et on l'adore, car il a vraiment noble tournure. A cause aussi de ses bras vigoureux, il a l'orgueil d'un à qui rien ne résiste, et son humeur est en effet de ne se laisser arrêter
par quoi que ce soit. Lui qui connaît l'ivresse de s'ensanglanter les mains, l'acharnement des durs labeurs, le triomphe enfin de la victoire, — il passe avec un grand dédain pour tous ces hommes abâtardis, vieilles machines rouillées qu'il mènerait à sa guise et qui ne sont bonnes qu'à de très menues besognes.
Or sur les rives fleuries de la rivière, la frêle mandoline vibrait ; les purs accords, grattés par la main d'un frêle jeune homme, montaient lentement dans le ciel comme un encens parfumé. Et c'était un impalpable charme que ces notes titillantes douces comme des caresses, savoureuses comme des baisers qui naissaient et s'accouplaient pour mourir, laissant la place à d ? autres bientôt remplacées aussi. Et comme une grêle d'oiselets qui se lèvent tumultueusement, des trilles joyeux frissonnaient, bientôt suivis de sanglots déchirants ou de langoureux madrigaux. Et la musique était si douce qu'Alonzo n'avait jamais rien ouï de pareil et une grande tristesse l'accabla à cause d'une envie qui germait en lui.
Et lui, à qui jamais rien ne résistait, il pensait que mieux cent fois que ce frêle jeune homme — que sans doute il eût d'un souffle ébranlé— il tirerait de la mandoline les accords sonores et langoureux. Point. Dans ses mains malhabiles l'instrument ne rendait que des sons grinçants, des notes piaillardes et absurdes et refusant de s'accoupler en accords. La voix ébréchée des vieilles fées qui sont très laides eût été mélodieuse en comparaison. Et vainement le frêle musicien lui montrait comment il s'y fallait prendre ;Aionzo était décidément si maladroit et prenait un air si fort piteux que le maître, en considérant son élève, ne pouvait retenir un sourire de pitié...
Or son humeur n'est point de languir dans une éternelle attente. L'obstacle qui ne s'abaisse pas bientôt pour vous laisser passer, tout homme brave sait ce qu'il doit en faire... Cet homme qui, tout en souriant, fait éclore les plus divines mélodies, alors que lui n'engendre que d'informes grincements, cet homme-là est une honte et un défi porté à sa bravoure. Et, l'ayant provoqué ettué sur-le-champ, le spadassin s'éloigne satisfait, l'esprit tout bourdonnant de délicieuses harmonies, et le cœur léger, la moustache en croc, et la main sur la garde de sa rapière.
Marcel Réja.
Au fil du Vent
Sur mon front a passé le vent de la vallée, Onde mourante, au flot déferlant, furieux, Et, roulée en sa vague au chant prestigieux, Mon âme, esquif désemparé, s'en est allée,
O folle d'infini! vers l'océan Amour Toujours le vent vainqueur t'emportera tremblante, O folle d'infini, ma Psyché, barque errante Sur un fleuve grondeur ou berceur tour à tour.
Car, dans Vhymne confus qu'avec ses flots il roule Sanglote la douleur et chante le baiser; Car sa voix qu'il épanche et ne peut épuiser, Sa voix, qui parjois hurle et d'autres fois roucoule,
A pris ses sons gris-perle aux aveux murmurés El ses cuivres sanglants aux passions farouches ; Elle a cueilli les voix montant de mille bouches Comme un encens sonore en les deux apurés.
Léon Deshairs.