I. MUSIQUE
Journal de vacances d'un mélomane. — Notices bibliographiques (livres de MM. Pierre d'Alheim, Hans de Wolzogen, L.-P. de Brinn'Gaubast, etc., etc. Articles de revues et publications diverses).
Qui ne connaît la scène ravissante du Faust de Schumann d'après Gœthe où les heures se déroulent si rapides du crépuscule à l'aurore ? Cette saison morose a passé de même, et, malgré les longs ciels pluvieux, du printemps à l'automne il n'y a qu'un rêve, moins poétique il est vrai que le nocturne d'outre-Rhin : depuis mai, depuis le concert annuel des Chanteurs- de-Saint-Gervais, le jubilé de Saint-Saëns pianiste et les dernières séances rétrospectives de la Société des Instruments anciens où s'épandaient allègrement les trilles pimpants et les cadences pompeuses de Rameau, précurseur de Gluck, — quelques mois se sont étendus, lande stérile silencieuse ; pour les Parisiens s'entend : faut-il nommer les prix de Rome (cantate) et les concours du Conservatoire, triomphe du mécanisme, « dés doigts, des doigts, des doigts ! » dirait Hamîet contempteur des mots ; faut- il citer « les écueils semés de casinos » où l'interprétation est toujours merveilleuse et le ténor incomparable?... Une exception qui confirme la règle : à Rouen, samedi soir, la Symphonie avec chœur (excusez du peu !), Beethoven sous l'habile direction de Narcisse Brument, des festivals d'ailleurs hebdomadaires, comme ici, à l'Exposition du Théâtre et de la Musique qui, plus proche, attire les badauds avec* les doubles flûtes du théâtre pompéien ou la tabarinade de M. Jules Hoche en plein parvis Notre-Dame; non loin, l'inévitable café-concert; au premier étage, des documents, des autographes, des portraits, (ceci n'est point une réclame). Le contraste le plus éloquent de la saison, ce fut, à Arras, la résurrection du vieux trouvère Adam de la Halle, de son Jeu de Robin et deMarion, première esquisse malicieusement naïve de notre opéra-comique, a genre éminemment national », — peu de semaines avant les vingt soirées cosmopolites consacréees aux cinq séries de la formidable Tétralogie bayreuthienne. Mais, vous savez, nonlicet omnibus adiré Corinthum... L'Art ressemble à la volupté sur ce point, et, pendant le silence des notes, les Parisiens bon gré mal gré casaniers n'ont d'autre recours que de chercher la musique dans la poésie : c'est ainsi qu'après avoir étudié les Poèmes de Mazel, j'ai appris par cœur le vibrant sonnet pour Sappho, de Marc Legrand, dans Y Artiste, et puis quelques périodes du Saton de Paul Adam, à la Galette des Beaux- Arts, celles, par exemple, qui commentent
noblement le Saint-Siméon Stjrlite de Brangwyn : Flaubert ne désavouerait point certains rhythmes ascendants, emblème de l'ivresse matinale et pieuse ; le baiser magique des belles phrases réveillent le délire harmonieux du Beau. A ce propos, n'est-il pas remarquable que le premier décoré parmi les poètes du vers libre soit un étranger converti « au doux parler de France » ? Décidément, celui qui tient le sceptre de la poésie française, c'est Swinburne... J'en ai toujours voulu respectueusement à M. de Goncourt de rester fermé à l'art des sons, l'art moderne par excellence, de même que la statuaire fut l'art antique : et j'aurais souhaité accorder plus tôt un buste modeste à feu Clara Schumann; mais lésâmes dévouées sont comme les gens heureux, sans histoire : quel biographe dira les heures données tout entières à la résurrection du génie défunt, le combat journalier pour l'œuvre posthume, la propagande acharnée dans sa discrétion, les concerts infatigables, les labeurs et les angoisses pour disputer à l'oubli la chère mémoire et, d'abord, les rêves de la jeune fille, la petite fleur bleue des amours allemandes, le charme attesté par la correspondance de Clara Wieck à Robert Schumann, puis les intimes joies de l'art dans la vie, du foyer artiste, des soirs d'hiver, de la collaboration par l'amour, puis la mort, le deuil prématuré, tragique, la lutte pour le nom ? Interrogez M me Louis-Lacombe, ou bien évoquez telle noble Muse de Fantin-Lâtour, effeuillant des roses sur un tombeau, cela sera plus instructif que d'observer que M me Schumann a écrit, comme son mari, un Concerto pour piano en la mineur...
Moussorgski, par Pierre d'Alheim (Paris, au Magasine international, 1 896) : — On ne manquera point de comparer Moussorgski à Schumann : sa vie fut brève et triste; né en 1839, mort en 1881, il débuta par la carrière des armes et ne connut que tard sa vocation. A défaut d'une fervente compagne, il a trouvé dans M. Pierre d'Alheim un avocat chaleureux : ce nouvel ouvrage est un écho des conférences de l'hiver où la voix de M Ue Olénine collaborait si délicatement avec la conviction de l'écrivain, — une annexe au beau volume enthousiaste édité par le Mercure de France, au printemps. Moussorgski disait : « L'Art est le moyen de parler aux hommes ; il n'est pas un but (1). Je crois avec Wirchow et Gervinus que la parole humaine est soumise à des lois musicales, et je vois dans la musique, non seulement l'expression des sentiments au moyen des sens, mais surtout la notation du langage humain. » Nouveau point de vue : et le « grand enfant » s'est épanché dans les sept liederde la Chambre d'enfants, réalisme exquis où la déclamation l'emporte sur la forme. Sa compatriote ironiquement passionnée, Marie BashkirtsefT, s'écriait devant les haillons nocturnes : « Ça, c'est du Shakespeare !» ; de même il aima tout, la nature d'abord : en lui, la névrose moderne se greffait sur la
(1) Même philosophie de l'art chez le pensif Alfred Tonnelle (Paris, 1860),
mélancolie slave. M me de Krudner eût applaudi ; et ses impressions primesautières se versaient dans un art intense, pénétrant, spontané, vague, fébrile, frileux, sanguin, philosophique, intime, coloré, populaire, étrange, dont la polyrythmie fait l'essence : Après la bataille, le Dit de l'orphelin, la Ballade de la Mort, Sans Soleil, la Prière, poussent l'audace plus avant que les Deux Grenadiers épiques de Schumann, mais sans retrouver cette liberté dans le style : du Raffet sonore. On cite de grandes oeuvres, Boris Godounoff, le Complot des Khownski, que fait pressentir, au piano, la pittoresque Entrée des Bogalyrs à Kiew. Moussorgski figurait parmi les malades inspirés, les ratés de génie : félicitons son biographe de reviser
son procès.
Richard Wagner, V Anneau des Nibelungen, guide musical, par Hans de Wolzogen (Paris, Ch. Delagrave, 1896). — Plaquette précieuse même et surtout pour les sédentaires qui ne connaissent vingt ans de Bayreuth que de loin : à l'introduction sobre et ferme pour Tintelligenee de l'art nouveau, défiguré par les préjugés des pions ou des snobs, succède une longue analyse où l'exemple musical accompagne le résumé dramatique, et c'est une joie que de réveiller ainsi la muette mélodie des souvenirs, que d'évoquer insensiblement l'artiste selon son rêve, hors de toute réflexion abstraite, en enclavant le burg altier du poème dans les méandres du long fleuve symphonique, microcosme et miroir où se double le conflit poignant de deux âmes, l'Amour et l'Or. — De pareils opuscules sont suggestifs : en effet, sous les étiquettes parfois un peu systématiques et conventionnelles qui sont l'œuvre du classificateur, l'idée revit par la forme.
Richard Wagner, Les Maîtres-Chanteurs de Nûrnberg, publiés par Louis-Pilate de Brinn'Gaubast (Avant-propos du traducteur, traduction littéraire complète, annotation philologique) et Edmond Barthélémy (Etude critique, commentaire musicographique) ; édition enrichie de la musique des thèmes (Paris, E. Dentu, 1896). — Heureuse innovation de librairie, ces travaux, brefs ou compacts, illustrés de leii-motive ! Croquis ou portées, il y a dans l'illustration mariée au texte tout un avenir, une sorte de Worl-tondrama pour les yeux, synthèse visible ; les hommes sont tous de grands enfants : ils raffolent de l'image. Un exemple rapide éclaire
tout.
Après la Tétralogie, les Maîtres : second tome de 427 pages, qui vaut encore à lui seul « toute une bibliothèque » : et n'est-ce pas la meilleure statue à dresser au maître de Bayreuth qu'un tel ensemble qui corrobore notre affection pour le musicien en révélant le poète ? Le succès rend exigeant ; à quand Tristan et Parsifall... Je trouve, à la première page, après le titre, des Recommandations au lecteur pour lire avec méthode cette édition : et, tout de suite, puisque Beaumarchais, précurseur du wagnérisme, a dit : « Sans la liberté de blâmer, il n'est pas d'éloge flat-
teur a , je reconnais dans l'ordonnance très légitime en soi du médecin une pointe de brusquerie qui pourrait bien lui aliéner quelques mauvaises têtes de malades ; amertume première, vite corrigée par la touchante Dédicace à la vivante mémoire de la collaboratrice défunte. Suivons donc Tordre non pas artificiel, mais naturel, des matières.
Traduire les Maîtres, (i) ? mais est-ce permis ?... Le fervent a des scrupules et cette citation du maître d'art les apaise : « Si j'avais la chance de montrer les Maîtres-Chanteurs avec une troupe intelligente déjeunes gens, je leur demanderais d'abord de lire et de jouer la pièce. Après,, je leur ferais étudier la musique... » C'est l'épigraphe de Y Avant-propos. Au risque de se répéter, — toujours discursif et touffu dans l'arsenal de ses preuves, le traducteur nous annonce une traduction ni littérale, ni rifié nitive, mais littéraire et provisoirement fidèle ; et il a tenu sa promesse. Besogne ici plus délicate encore : le Ring, n'était-ce pas une encyclopédie fièrement intransigeante, à la fois cause et application des théories wagnériennes? Mais les M eisier singer, comme Tristan, sont des œuvres spontanées, instinctives, écrites en l'oubli de toute doctrine : or, la longue et vaillante patience du traducteur ne doit et ne peut que nous fournir le « contenu intellectuel » de la synthèse sonore, le poète seul, ici rival de. Shakespeare, dont la pensée est destinée « à se fondre en musique », dans l'unité complexe de « l'art nouveau ». Le miroir incomplet d'une traduction doit donc être avant tout dramatique, évocateur des mouvements de la scène. Ce programme est la plupart du temps bien rempli ; et les Notes prouvent les dessous érudits de la prose scénique.
Quand l'Opéra montera les Maîtres-Chanteurs, le mélomane retrouvera les loisirs studieux du samedi 1 5 juin 1895, avant Rheingold, en comparant la version littéraire de Louis-Pilate de Brinn'Gaubast à la version musicale d'Alfred Ernst, toutes deux vivantes ; et nous reviendrons alors, à propos, sur le beau Commentaire thématique de Barthélémy, cette fois plus ample, qui réveille sous l'idée l'enchantement de la note, sur son Etude critique appliquée savamment à la Comédie musicale, au « rire wagnérien » qui redescend du Walhall à l'Échoppe, et qui veut nous réconcilier avec la vie en nous en présentant le tableau transfiguré : de là, cette « conversation idéale », cet art poétiquement réel, clair symbole synthèse eurythmique de tous les arts pour la refonte plus pure de la vie, qui sait associer la ligne expressive de Durer aux décoratives splendeurs de l'orchestration moderne. La mélodie transfigure la bonhomie : et les Maîtres ne sont-ils pas un retour volontaire à une forme plus absolue, à une plus musicale musique, qui restera dominatrice et haute ? Des problèmes là encore : et Charles Bonnier farouche ne regarde-t-il point la
(i) C'est la première traduction française intégrale.
partition tout entière comme les métamorphoses d'un thème Unique ?...(i)
En regard de Wagner-Sachs, nous aurons Don Juan, spirituel pendant du tragique Orphée : Gluck et Mozart, ces immortels! Et je m'en veux de n'avoir pas mentionné plus tôt le très louable travail de Maurice Griveau sur le Sens et V Expression de la musique pure (2) (Extrait de luRivista Musicale Italiana, 1 894).
Annoncé, mais point reçu l'Histoire de la musique allemande, par Albert Soubies (Paris, Quantin, 1896) et Rose Caron, monographie par Eugène de Solenière (Bibliothèque de la Critique).
Lu avec intérêt, à travers les revues, la Préface pour Orphée, de Julien Tiersot (Ménestrel), Y Etude de Gustave Robert sur la Symphonie en ut mineur avec orgue de G. Saint-Saëns (Guide musical), Wagner d'après H.-St. Chamberlain, par Henry Gauthier-Villars {Revue blanche, du i5 juillet 1896), alerte portrait du « Drame wagnérien », qui accuse, sous le domino rieur de l'ouvreuse, le dessin précis d'une compréhension très fine et très sûre. Mais M. Gaston Lemaire criera-t-il avec Viviane et moi : bravo, Willy?...
P. -S. Enfin, j'ai ouï parler d'une Association Berlio^ (Paris, 17, rue Guénégaud), auditions et publications artistiques (3) : j'y reviendrai, car elle me captive. Encore et toujours, fidèlement, j'adore Berlioz qui adorait Gluck, et les vieux Maîtres d'art de Nuremberg ne me font jamais oublier mes chers Troyens à Carthage : non delenda Carlhago...
n . , Raymond Bouyer.
Parts, août'Septembre 1896.
II. — AUTOUR DES THEATRES - Bibliographie : La Figurante, par François de Curel (Stock, éditeur).
«Tenez, voilà, moi... je n'ai pas comme vous, la chance de guider les foules,... mais à l'occasion je suis très sensible au plaisir.de faire manœuvrer deux ou trois personnes, et lorsqu'elles sont arrivées précisément au point qu'avait marqué ma volonté [il pousse doucement Françoise dans les bras d'Henri) je suis fort satisfait. »
C'est par ces mots qu'Antoine terminait la pièce de M. de Curel à la Renaissance, en mars dernier, Antoine aujourd'hui promu à la direction
(1) Bibliographie : cf. nos articles sur les Maîtres-Chanteurs dans I'Ermitàgr d'avril 1895 et dans I'Artiste de mars 1895 (le Mois musical), à propos du intacte joué quatre fois aux Concerts- Lanaoureux.
{2) Cf. I'Artiste de juin 1895 ; — et le n<> de mars 1896 (notre article détaillé sur La reprise de /'Orphée de Gluck, Paris, 177^, 1859, 1896).
(3) Annoncé Le Cycle-Berlioz,
de l'Odéon et qui va révolutionner officiellement notre endormi théâtre de la rive gauche. M. de Curel sera de la lutte sans doute, et nous nous en réjouissons. Il est banal maintenant de dire qu'on le compte parmi nos dramaturges de grand avenir. Chacune de ses œuvres : L 'envers d'une sainte, les Fossiles, l' Invitée , V Amour brode et cette Figurante qui paraît aujourd'hui en librairie, fut une révélation, une nouveauté, quelque chose de personnel et de non entendu, enfin une rareté. On parle des Fossiles pour la Comédie-Française ; je n'y vois que cet inconvénient, une nouvelle affirmation de l'inattention du comité-récepteur.
Avec le nouvel Odéon, théâtre d'essai tant demandé, la Comédie-Française pourra sans danger pour sa gloire, emprunter à Antoine son goût et son adresse, Antoine sera le peintre, le comité de la rue Richelieu se chargera du définitif encadrement et de la pose du tableau dans la galerie. Alors nos jeunes auteurs pourront produire sans se préoccuper de faire selon le genre de la maison.
Mais revenons à la Figurante ; ce n'est pas la meilleure pièce de M. de Curel, Y invitée reste pour moi le chef-d'œuvre ; mais la Figurante contient fort nettement les défauts et toutes les qualités de cet écrivain.
Le principal défaut, c'est la ténuité du sujet principal, l'exceptionnalité de la donnée. Un autre défaut c'est la langue : défaut pour beaucoup de critiques, car j'admire pour ma part la force et l'élégance de la phrase de M. de Curel. Quand on fait parler des paysans à peine dégrossis il est bien ridicule de les enchevêtrer de phrases académiques, car ils ne parlent pas bien parce qu'ils ne pensent pas bien ; mais si vous mettez en scène des gens instruits et délicats, il est tout naturel d'épurer le plus possible leur dialogue. Ils pourraient parler ainsi, les petits ouvriers ne le pourraient pas logiquement.
Voilà donc un défaut qui passe au rang de belle qualité, à côté de la vigueur des caractères, delà claire ordonnance des actes, de la vive réalité moderne exprimée. N'est pas loyal qui veut ; M. F. de Curel l'est tout naturellement. On dit qu'il écrit facilement ; cela n'a guère d'importance, saut que nous devrons à cette vertu un plus grand nombre d'œuvres.
Telle que nous la pouvons lire et sans se documenter sur la façon de vivre et d'écrire de son auteur, la Figurante est un pur joyau, serti dans l'or brillant de notre langue harmonieuse. Qu'importe les réserves qu'on pourrait froidement échafauder ! nous avons tant d'œuvres où tout est à reprendre, laissons-nous pour une fois aller à la complète admiration.
C'est encore la plus belle joie qu'un critique puisse se donner.
Jacques des Gâchons.
Note. — M. Jules Lemaître quitte les Débats, mais nous le retrouverons aux Deux-Mondes, par bonheur. C'est M. E. Faguet qui le remplace. Je suis de ceux qui conservent une dent à ce professeur qui a nié un jour le
talent de Balzac. Mais il fut au Soleil un spirituel causeur ; oublions son crime pour ne tenir compte que des belles phrases qu'il nous lira, chaque lundi, cet hiver.
Je n'ai reçu ni le Cuivre, ni Ubu-Roi. Je pense qu'on vous en parlera ailleurs. G.
III. V ACTUEL EFFORT EN ANGLETERRE Une revue « jeune » ; The Savoy.
II est un fait bien évident, c'est qu'on lit, sinon beaucoup plus, du moins beaucoup mieux en Angleterre qu'en France. Gela tiendrait, me semble- t-il, à ce que les journaux quotidiens de Paris dispensent chaque matin une plus que suffisante provende de littérature facile, hâtive, trop souvent imbécile ou sale. A Londres, point. Les quotidiens se contentent d'informations extraordinairement complètes, renseignant sur ce qui se passe, se dit ou se fait dans le monde entier, sans publier beaucoup de vraie littérature.
Ce soin est réservé aux revues et magazines infiniment nombreux et divers. Et, ce qui pourra peut-être étonner, ces revues sont lues. Le dimanche, alors que tout est clos, qu'aucune distraction n'est permise, sinon se promener au long des rues tristes, vides, qui semblent ce jourlà s'allonger sous tout le poids de leur ennui, quand seulement sont ouvertes les églises, où Ton est surpris de voir relativement si peu de gens se rendre, l'Anglais reste chez lui, et c'est là que pendant les longues heures dominicales, on consomme en famille, du thé et de minces tartines, des revues et des livres. Il y a cependant certaines heures où les églises étant fermées, s'ouvrent les bars, tavernes et débits de gin et de whiskey ; mais ceux-là qui les fréquentent ne lisent guère. Ils passent leur dimanche à espérer l'heure où s'ouvrira leur bar favori, puis absorber précipitamment — pour rattraper le temps perdu — des pintes d'alê et de « scotch whiskey » innombrables ; si bien qu'à l'heure où le barman impitoyable s'écrie : « Time, please, gentlemen » et où s'écoulent les buveurs, l'étranger étonné se demande si soudainement la vieille Angleterre ne s'est pas mise à flotter pour être bien mieux la reine des mers, un peu plus encombrante et gênante encore ; et si tous ces gens titubants et écœurants ne sont pas de pauvres passagers qu'un violent mal de mer oblige à répandre sitôt ce qu'ils viennent si rapidement d'absorber.
C'est donc le dimanche qu'en Angleterre il y a le plus d'ivrognes et le plus de lecteurs. Si singulière que paraisse cette déduction des précédentes lignes elle n'en est pas moins certaine.
Laissant les buveurs à leurs beuveries et à leurs épanchements nous dirons quelques mots seulement de « ceux qui lisent » et de « ce qu'ils lisent ».
Avant tout, le lecteur anglais ne veut pas être choqué. Il ne se paie pas d'excuses fallacieuses et ne saurait goûter le charme des gaudrioles libidineuses et des gauloiseries sonores et odorantes à l'usage des commisvoyageurs et autres espèces de même intellectualité. Nuls suppléments, nuls contes de débauches, d'imaginations plates et putréfiées, nulles publications séduisantes et insinuantes ; — il y a cependant les « penny dreadful ». —
L'abondance et la qualité des périodiques supplée à ce manque de littérature tentatrice. Il se publie à Londres et dans tout le Royaume Uni, entre beaucoup de belles et excellentes revues, quelques recueils luxueux ayant un réel souci d'art et auxquels le public fait toujours un très chaleureux accueil.
Au mois de janvier dernier, s'aanonçant comme trimestrielle, sous la direction d'Arthur Symons, parut une revue nouvelle : The Savoy* Aussitôt elle fut reçue avec un très vif intérêt dans le monde littéraire ; attaquée par quelques-uns, soutenue par beaucoup d'autres. Les noms des collaborateurs qui s'étaient groupés autour de M. Arthur Symons éveillèrent la curiosité du public ; jeunes pour la plupart ils s'étaient déjà signalés par des tendances particulières, des idées originales et des formules différentes de celles de leurs aînés, en somme c'était un mouvement semblable à celui que suscita le « Parnasse Contemporain » de Lemerre, ce ou The Germ » des Rossetti dans les premiers jours de l'Ecole préraphaélite.
La génération nouvelle, arrivant après Tennyson, Browning, Rossetti, Morris, Swinburne, bien que respectueuse de ces glorieux aînés, cherche ailleurs sa route vers l'art. Eprise à la fois de Balzac gigantesque, des splendeurs grandiloquentes de Flaubert, du tourment de style des Goncourt, de l'impeccabilité douloureuse de Baudelaire, de la naïveté délicate et charmante de Verlaine, elle est retournée vers Keats et vers Shelley, elle a voulu pénétrer les mystères de William Blake ; et lasse enfin de la desséchante et uniforme influence protestante, elle est attirée vers le catholicisme cérémonial, vers les somptuosités du rite, la douceur mi-obscure des nefs et la glorieuse souveraineté des cathédrales gothiques, exilées en les villes stupidement modernes, parmi les maisons d'une banalité désespérément semblable et les rues sans pittoresque.
Non point qu'il faille entendre par là que tous ces jeunes gens se sont incorporés dans une cohorte compacte où l'individualité disparaît, mais seulement j'indique la direction commune du mouvement qu'ils tentent, prenant chacun sa voie et chacun assumant son effort personnel.
Comme il est fort- difficile à un « jeune », s'il est original et personnel, de trouver un organe pour publier ses idées, M. Arthur Symons a pris l'initiative d'une revue qui serait fondée pour être l'expression adéquate d'efforts risquant sans cela de se disséminer. L'éditeur Léonard Smithers
qui, à son goût très sûr de bibliophile chercheur d'éditions rares, joint l'audace éclairée d'un ferme novateur, accepta la partie publicative de la revue, tandis que M. Arthur Symons se chargeait de toute la rédaction et en fait prenait la conduite de la nouvelle publication. Il fut convenu que la revue serait trimestrielle, et les trois premiers numéros parurent en effet à trois mois d'intervalle.
Malgré les critiques malveillantes, les attaques même, The Savoy eut un très favorable accueil ; et, insoucieux des malveillants, s'annonça bientôt comme mensuel ; même, au troisième numéro, sous un extraordinaire Pégase, chevauché par un étrange poète, qu'avait dessiné M. Aubrey Beardsley, apparut la devise quelque peu frondeuse mais significative : Ne Iuppiter quidem omnibus placet.
Quelques mots maintenant des collaborateurs : tout d'abord M. George Moore, qui, quoique un aîné, a aimé assez ses jeunes amis pour leur apporter la faveur de son grand talent depuis si longtemps incontesté ; M. Arthur Symons que les ennuis d'une direction sans aucun doute lourde, n'empêchait de publier à chaque numéro des vers charmants, des contes, des critiques en une prose à la fois forte et exquise ; M. W. B. Yeats que les lecteurs de cette revue peuvent connaître par l'article du mois dernier ; M. Ernest Dowson, le délicieux poète ; M. Lionel Johnson, érudit critique et poète austère, M. Selwin Image aux poèmes catholiques doucement mystiques ; M. Havelock Ellis, le philosophe à la science solide et documentée ; M. Edmund Gosse, éloquent et spirituel ; M. Vincent O'Sullivan l'irréductible baudelairien ; M. Osman Edwards, un des jeunes écrivains les mieux renseignés sur la littérature du nord, qui contribua pour sa grande part à soutenir en Angleterre, Ibsen, Bjornson, Sudermann, et qui maintenant mène campagne en faveur de Verhaeren le splendide, son dieu présent; M. Aubrey Beardsley, dont les poèmes et les proses complètent si parfaitement les dessins, et tant d'autres Bernard Shaw, Edward Carpenter, John Gray, Frederick Wedmore, et M. Edgar Jepson, aux pseudonymes par trop modestes.
La partie d'art n'est en rien inférieure à la partie littéraire ; M. Aubrey Beardsley nous donna, avant que la maladie ne l'en vînt empêcher, ses nombreux et extraordinaires dessins. Son art, merveilleusement déformateur, est expressif et significatif jusqu'à incommoder. L'exagération d'un détail que lui seul a perçu, l'amplification d'un geste, une disproportion de formes, des moyens infatigablement variés font de lui l'artiste le plus original, le plus personnel entre beaucoup. L'imitation ne peut atteindre à tant d'habileté et de talent et on a pu avec justesse l'appeler le divin Beardsley. 1
Les lithographies de Charles H. Shannon,sont complètement différentes, mais leur légèreté de trait, leur élégance, leur grâce séduisent par un effet
CHRONIQUES 23 g
tout différent aussi. Et rapidement nommerai-je Charles Conder, Joseph Permeil, William T. Horton, T. R. Way, Albert E. Sterner, Will Rothenstein, J. Lemmen et le caricaturiste si spécial Max Beerbohm. Les deux derniers numéros ont contenu des reproductions de dessins inédits de William Blake qui étaient destinés à illustrer l'Enfer de Dante.
Rien n'est négligé quant à l'exécution et à la reproduction des illustrations ; l'impression est au-dessus de toute critique, un format commode et un papier luxueux font de The Savoy la revue la plus complètement intéressante qui se publie actuellement.
C'est, je crois, le plus absolu témoignage qui lui puisse être rendu, et d'ailleurs, ne devait-on pas s'y attendre après avoir lu les noms des nombreux collabrateurs, connaissant M. Arthur Symons, comme un épris et un soucieux d'art véritable, sachant quel dévouement leur ami M. Léonard Smithers apporte en l'administration de The Savoy, et quelles ressources il sacrifie pour sa parfaite réussite.
Avec sa nouvelle forme mensuelle, un peu moins volumineuse et moins chère, mais avec les mêmes tendances et le même soin de publication, The Savoy sera certainement une puissance considérable aux mains de la jeune génération. Son influence déjà sensible, s'affirmera et s'affermira de plus en plus, et moins douloureux et épuisant sera l'effort et le triomphe du nouvel Idéal.
Nos vœux, certes, nous les donnons avec joie, car à qui irait notre sympathie sinon à ceux qui combattent pour la même cause, à ceux qui veulent le même vouloir, à ceux qui espèrent la même espérance.
Henry D. Davrày.