‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 8 sur 140 · CELLE QUI RIT · texte numérisé non relu

CELLE QUI RIT

La plaine est douce. Une aube orange Du haut des deux prestigieux Tombe comme un voile amoureux, Tunique frêle qui s'effrange, Dentelle irréelle en suspens Aux quatre pans Des chaumières.

Charme pieux ! oh ! s'endormir!

Parmi les fleurs coutumières

Du beau royaume, plus beau qu'Ophyr,

Oui, s'endormir !

Sous les ombelles en parachute

Ecoutant de chute en chute

Un rêve enchanté d'eau qui lutte.

Or, soudain les clairons sonnèrent;

Des tonnerres

Sur la croupe des monts lointains qui frissonnèrent

Tonnèrent.

Et ce fut par delà les flots

Un rire — (fut-ce un rire?) — où tintaient des sanglots ;

Ce fut, à travers les nuées,

Sinistres buées

Crevant les fauves cloisons

Des horizons,

Un galop dur de cavales

Aux fuites rivales,

Sans brides ni mors.

Dans la foudre et dans la tempête Des cuivres ivres des trompettes, Sur son char, en l'éclat des ors Auréolant ses cheveux tors, La Guerrière apparut, farouche, Apparut, son rire en la bouche.

24 LERMITAGE

Son rire qui chantait plus clair

Que le galop des cavales

Rivales,

Plus haut que le char aux moyeux de fer.

Son rire qui heurtait les porches

De Celui qui voulait dormir

Au beau royaume, plus beau qu'Ophyr.

Dans le flamboîment des torches,

Apre ouragan précipité,

Elle passa, broyant les fleurs et les orges...

Et sur Pempire dévasté

De mon cœur désormais qui saigne

Le rire cruel se prolonge et règne.

Antoine Sabatier,

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