IV. NOTICES BIBLIOGRAPHIQUES
La Patronne, par Fernand Vandérem (Ollendorf, éditeur) .
Ce qu'une œuvre d'art peut présenter de plus extraordinaire, à notre époque, c'est l'absence de clinquant, d'oripeaux empruntés, et de ce ton particulier et indéfinissable que l'on ne saurait rapprocher que de celui des pitres de la foire, que Ton sent si bien dans presque tous nos ouvrages affamés ou impatients, enfin qui veut toucher ou surprendre à tout prix et sans plus tarder. Le courage ne consiste plus à élever la voix, à tonner, à pourfendre ; mais bien à mesurer son expression à la taille exacte de ce que Ton veut dire, et à maintenir son discours dans une tonalité justement appropriée au sujet. J'espère qu'un temps viendra où l'on restituera la qualité d'artiste à ceux qui auront excellé dans ces convenances supérieures.
Le petit livre qui me fait penser à cet heureux avenir est ta Patronne de M. Fernand Vandérem. On dit que c'est le premier de ses ouvrages et qu'il fut écrit avant la Cendre et 'Charité j il est un peu tard pour dire
M l'ermitage
que l'on y pressent les qualités qui marquent ces deux romans ; mais en tous cas elles y son t déjà très apparentes, et si je ne me réservais d'étudier prochainement et plus à Taise les quelques romanciers de notre temps destinés, à mon sens, à former une génération comparable en valeur à celle de MM. Paul Bourget et de Maupassant et à celle d'Alphonse Daudet et du Flaubert de Madame Bovary, je me serais donné dès aujourd'hui le plaisir de dessiner la personnalité très nette, quoique un peu subtile, de l'auteur de la Patronne.
Je mè contente donc de signaler dans cette notice qu'outre les qualités premières dont j'ai parlé plus haut, ce petit ouvrage peut donner lieu aux observations suivantes :
La pénétration psychologique très aiguë et très fine - que l'on y remarque est complètement débarrassée du caractère pédagogique qu'elle a .trop souvent revêtu chez les maîtres antérieurs, et même de celte allure d'étude, aride, sévère et stigmatisante qui fait la force du plus immédiat prédécesseur de M. Vandérem, qui est la qualité d'un moraliste maisexige du romancier ce quiestle propre de celui-ci — ne l'oublions jamais : — le revêtement d'un aurait sensible. « Elle vit plus longtemps que les actions, la parole que la langue a tirée d'un esprit, profond, avec la rencontre des Grâces », a dit, il y a plus de deux mille ans, Pindare. Aucun artiste ne doit perdre de vue cet élément du plaisir recommandé comme on le voit depuis fort longtemps dans les ouvrages littéraires. Je n'ose dire le mérite, car en vérité c'est un don naturel, donc la grande vertu dont est doué M. Vandérem, est de ne jamais manquer d'être attrayant dans les endroits même où il serre de plus près l'observation de la réalité.
M. Vandérem présente cette autre rare particularité de joindre à une intelligence vive et précise, je ne sais quel dessous de tendresse pudique ou retenue, de sensibilité inavouée et d'autant plus efficace ; enfin de sentimentalité, oserai-je dire, mais si sobre d'expansion et d'une tenue si peureuse du mauvais goût que des personnes pourraient passer sans l'apercevoir malgré qu'elle ait déposé subrepticement en eux ses fruits et son charme infaillible.
Encore sous cette contenance, nullement affectée mais adoptée spontanément, sembie-t-il, par un esprit doué d'un goût délicat, il y a une vitalité, une chaleur, une passion, qui ne font que compléter, je le veux bien, un tempérament convenablement ordonné, mais sans lesquelles nulle -œuvre n'a cet élan particulier qui fait franchir les bornes du temps.
Je ne me laisse par prendre à la description de la passion amoureuse ou de quelque autre, qui n'a rien de commun avec la passion que Ton sent chez Tauteur,meme dans les peintures les plus reposées d'apparence. M. Vandérem ne passe pas, que je sache, pour avoir décrit de gigantesques embrasements de cœurs, et cependant je ne puis ouvrir un de ses livres, même cette Patronne qui contient un si simple récit, sans y éprouver cette vibration particulière et comparable à la sensation que
l'on a de la présence d'une personne derrière un rideau ou une portière. On est certain qu'il y a quelqu'un là. La passion qui sourd, à chaque page, sans jamais d'éclat, dans la Cendre, est un exemple tout à fait frappant de ce que la discrétion des moyens employés peut produire d'intensité dans le résultat. A une personne qui me confiait ne pas comprendre du tout pourquoi elle s'intéressait à la Patronne, et qui n'avait pu se tenir de la relire plusieurs fois, j'ai cru pouvoir répondre :« Il est évident que vous ne vous échauffez pas instinctivement pour une espèce de pion naïf et mal élevé ni pour une intrigue dont le dénouement vous est fourni dès les premières pages — voyez à ces caractères un des côtés de la méthode de M. Vandérem, — rien ne semble fait pour vous retenir ; mais je vous défie de fermer le livre aussitôt commencé. Si vous ignorez pourquoi il vous intéresse c'est parce qu'il vous intéresse par des raisons qui ne sont pas les communes» ni surtout celles par quoi vous avez coutume d'être captivé dans vos lectures quotidiennes ; et je crois pouvoir vous affirmer que ces raisons sont ici la vraisemblance et la logique poussées à un tel point d'évidence,
— depuis les traits généraux jusqu'à la mesure des plus fines nuances,
— que vous y assistez comme à une scène de votre monde ou de la rue où donnent vos fenêtres, c'est-à-dire à un spectacle qui ne vous étonne pas positivement mais qui vous donne à chaque fois cependant le goût d'ouvrir les yeux sur votre monde et de regarder par votre fenêtre. J'ai toujours pensé que c'était là la marque d'un bon écrivain. Quand on joint quelques autres qualités à celle-ci, on peut s'estimer heureux.»
J'ai défendu avec moins d'assurance M. Vandérem, contre quelques objections qui me furent faites- au sujet de son style. On le dit moderne
— ce qui, d'ailleurs, selon certains, est une éminente qualité — - moderne même a-t-on osé, jusqu'à toucher parfois le style de M. Jules Lemaître. Sachez donc seulement que l'on dit cela, car pour la discussion d'une question aussi grave, il faudrait remonter aux principes ; je n'en ai pas la pla»:e et l'auteur de la Patronne n'en a que faire. Des écrivains de mérite croient puiser de la vigueur dans le langage quasi tout chaud qui est parlé à leurs oreilles ; d'autres placés à un point de vue plus abstrait, sont assurés que recourir aux* lois qui gouvernèrent la confection des grands chefsd'œuvre est le moyen le plus certain d'aviver leur organe. Entre les deux, mon parti est pris ; il est bien évident que celui que j'ai choisi est le bon, mais le dire serait m'exposer à être traité à nouveau d'esprit tendancieux, or je ne veux plus l'être même par un critique aussi excellent et gracieux qu'injuste par hasard, et pour prouver au contraire ma complaisance jusques envers une langue parfois chère à M. Jules Lemaître — et qui n'est pas, cette fois, celle de M. Vandérem — je vous avertis en un mot que « je ne ferai pas de boniment ». René Boylesve.
Paolo Verlaine e 1 poeti decadenti, par E. Ermini (Paravia, 1896).
Bonne étude sympathique, intelligente et suffisamment documentée sur l'œuvre de Verlaine, Un peu d'incertitude sur les poètes décadents dont
M. Ermini dit un mot, mais ce léger défaut n'empêche pas cette plaquette d'être, avec l'article de M. Montecorboli, la meilleure étude italienne parue sur Verlaine. S. A.
Les Sœurs de Napoléon, l'Impératrice Joséphine, la Reine Hortense, par Eugène Turquan (Librairie illustrée) .
De l'amas de contradictions et de mensonges que forment les Mémoires M. Turquan a tiré habilement la matière à façonner des effigies véridiques de ces gueuses couronnées qui servirent à la ruine de l'Empire. Bonapartes ou Bauharnais, elles se valent. Napoléon qui se connaissait si bien en hommes fut devant elles d'une faiblesse et d'un aveuglement inconcevables; il fut cruellement châtié et même alors il continua à pardonner.
Ces volumes qui contiennent de si extraordinaires aventures sont aussi passionnants et aussi mal écrits que certains romans, feuilletons.
Bijou, par Gyp (Calmann Lévy).
Ni Agnès de province, ni demi-vierge rastaquouère, Bijou est une jeune fille idéale. Elle est ingénument coquette, elle est « belle et pleine de grâce » et surtout elle est bonne. Avec tant de qualités comment ne pas l'aimer? Aussi tout le monde en est entiché. Le château où elle papillonne au milieu de parents et d'amis est une demeure enchantée. Cette folie amoureuse, un peu extraordinaire, gagne jusqu'à l'abbé, jusqu'au maître d'accompagnement et au fermier. Un pauvre diable de répétiteur achève par le suicide son roman de jeune homme pauvre. Mais lé plus fou de tous est un vieil ami de la famille ; malgré ses soixante ans, Bijou lui donne la préférence et, par bonté, pour ne pas le faire souffrir, elle l'épouse.
Le roman, presque entièrement en conversations, se déroule prestement dans ce décor de vie mondaine que Gyp excelle à peindre : bal, comédie, rallye-paper, promenades en charrette anglaise et en mail, rien n'y manque. On s'amuse, on soufire un peu pour varier les plaisirs. Le suicide final sera vite oublié ; chacun en rentrant à la ville oubliera de même sa passionnette. Mais Bijou sera-t-elle heureuse ? Ed. D.
La vo'x de la mer, un acte en prose par Henri Rainaldy (Société libre d'édition des Gens de lettres).
Œuvre de début, mélodramatique et inexpérimentée.
Méditation sentimentale sur Desbordes- Va lmore, par A. Van Bever
(Bibliothèque dé l'Association)..
Quelques pages admiratives, suivies d'une utile bibliographie.
Mais, que M. Van Bever me pardonne, espérons que le silence va se faire maintenant autour d'Elle ; on finirait par La prendre en grippe. Et malgré qu'on semble croire L'avoir découverte aujourd'hui, nous nous en tenons aux paroles de Sainte-Beuve et de Verlaine»
Des Enfants, par Paul Arden (Bruxelles, Lacomblez).
« L'âme d'un enfant est un clair miroir qui réfléchit les sentiments de ceux qui l'approchent ». M. Paul Arden a su regarder dans ces miroirs et saisir les mobiles reflets qui s'y jouent. Et il fait défiler devant nos yeux charmés une galerie d'enfants, parodistes ingénus de la vie.
Les récits de ce trop court volume, (qui est aussi un plaisir pour le bibliophile) sont d'une écriture limpide et condensée ; une délicate émotion les anime.
Beaucoup d'excellents écrivains sont restés gauches devant l'enfance et M. Paul Arden est des rares qui aient su accomplir simplement la difficile tâche de faire revivre en leur réalité ces jeunes êtres qm souvent déconcertent les hommes, faute sans doute aux hommes de se bien connaître eux-mêmes. Ld. D.
La vie et les livres, troisième série, par Gaston Deschamps (Armand Colin).
Je ne sais rien d'aussi distrayant que les articles de nos grands critiques sur M. Henri de Régnier, aujourd'hui qu'une unanime louange les a tirés de leur ignorance volontaire. Ils reconnaissent volontiers, il le faut bien, que le vers parnassien « grâce auquel, comme dit M. Gaston Deschamps, on peut fabriquer des vers à la douzaine comme des gaufres dans un gaufrier a ne suffit plus, et que les symbolistes « ont porté un coup mortel à la basse confection ». Mais M. de Régnier les amène a parler du rythme polymorphe et ils commencent alors à divaguer : il les amène encore à parler de ce qu'ils s'obstinent à nommer les décadents, et c'est alors de la folie, aggravée de méchanceté. Ils sont dans un cruel embarras. Or M. Gaston Deschamps,pour ne point être en retard sur ses confrères, inaugure à son tour M. de Régnier que nous, les cacographes décadents, nous admirions depuis beau temps.Et cet article n'a rien à nous enseigner : sa vacuité est désespérante. J'exagère : on y apprend que les premiers vers de l'auteur d*Arétkuse pouvaient à la rigueur être inscrits « sur les albums des jeunes filles, près d'un quatrain de M.Jean Rameau. Ce n'était pas effrayant comme du Rambosson... » (!) Parmi les morceaux composant le volume il y a entre autres une oraison funèbre de Verlaine, hypocrite et méprisante.Mais je me suis particulièrement attaché à certaines pages qui indiquent fort bien l'état de la critique d'aujourd'hui dans les vieux périodiques. Subissant l'opinion au lieu de la guider, elle se venge de son incompréhension et de son impuissance, en ricanant devant ce que l'avenir l'obligera à saluer. Ed. D.
L'Homme orchestre, par Catulle Mendès (Ollendorff).
Le titre de l'ingénieuse fantaisie symbolique par laquelle débute ce nouveau recueil est bien le surnom qu'il conviendrait d'attribuer à l'auteur d'Hespérus, de Gog, et des Mères Ennemies. Une fée Ta vraiment, à sa naissance, touché de son aile. Poésies épiques ou badines, nouvelles, romans, drames, comédies, courrier de théâtre, tous les genres
lui sont familiers. Sa virtuosité a su réussir également dans tous. C'est le type de l'homme de lettres par excellence, qui sait faire tout ce qui concerne son état.
Mademoiselle Clémence, par Emile Pouvillon iOllendorff).
Très personnelle et curieusement fouillée, cette monographie d'une vieille fille de province à qui ne font pas trop de tort les ■ souvenirs de Balzac, de Flaubert et de Goncourt qui ont traité le même sujet de magistrale façon.
En Villégiature, par Lucien Descavés (OllendorffJ. Ce recueil de nouvelles., du genre pince sans rire, est assaisonné d'une gaîté pessimiste et amère, où se retrouve, avec joie, la note humoristique du très spirituel Jean de Y Echo de Paris,
Pour un mari, par Marc de Chandplaix (OllendorffJ.
C'est un roman à l'intention des pensionnats suburbains et des abonnés aux feuilles illustrées. L'écriture en est déplora blement facile, autant que les pseudo-plaisanteries au moyen desquelles l'auteur a vainement tenté de relever la saveur du récit. L'éditeur veut bien charitablement nous avertir que la scène se passe à Madagascar, notre dernière conquête. On ne s'en douterait guère. Notre curiosité piquée par ce mirage de lotisme, a été très cruellement déçue dès les premières pages. Je ne puis parler que de celles-là. Trenmor.
Le Magasin d'Auréoles, par Hugues Rebell (Librairie du Mercure de France),
M. Hugues Rebell ressuscite, après Anatole France, le conte du xvm e siècle. Comme le plus sûr moyen de parcourir le monde est encore de s'attacher à une courtisane dont. la vie diverse embrasse toutes sortes de vies, ce sont des mémoires de filles que nous donne M. Hugues Rebell. Le Magasin d'Auréoles est l'esquisse de cette si piquante Nichina dont le Mercure de France nous a donné deux parties et qui demeure le chef-d'œuvre de l'auteur. Il s'y mêle des prétentions philosophiques. M. Rebell, comme son ami M. Maurras, est un catholique ennemi du Christ. Entendez qu'Alexandre Borgia et Léon X sont leurs prêtres, somptueux et cruels. C'est pourquoi ils haïssent, par dessus tout, les sévères et ennuyeux puritains. Le Magasin d'Auréoles est consacré à bafouer l'un de ces Tartufes tête-ronde. C'est bien fait. Mais par delà le père de Débora M. Rebell est-il sûr de n'avoir pas raillé Pascal, M. Arnaud, M. Ollier, tant d'honnêtes gens?
La forme de cet opuscule est, au surplus, vive et courante — à peu près parfaite. g t
Petit voyage en Grèce, par Jacques des Gâchons (Ollendorffi).
Badinage très gentil et sans prétention, où se retrouvent la bonne grâce et l'optimisme de son aimable auteur.
La république mystérieuse des Elfes, Faunes, Fées et autres semblables, par Robert Kirk, traduit de l'anglais par Remy Salvator (Bibliothèque de la Haute-Science).
Œuvre curieuse du dix-septième siècle auglais, très adroitement reproduite en français.
La Passion de N.-S. Emile Zola ou un Messie devant les Jeunes, par L.-Pilate de Brinti'Gaubast (Collection bibliophile de Y Aube).
Spirituelle et mordante plaquette où l'auteur dit carrément son fait au candidat perpétuel à l'Académie française. T.