DE LA FRANCE
A propos dhtne nouvelle Revue franco-anglaise.
Le prestige intellectuel de la France à l'étranger est-il en hausse ou en baisse ? Une revue que vient de fonder en Ecosse M. Charles Saroléa, la Revue française d'Edimbourg, ne répond pas à cette question d'une façon flatteuse pour notre amour-propre national.
Ainsi parie le programme de ce recueil : « Il faut avoir le courage de le dire et de ne pas se lasser de le redire : depuis un quart de siècle la France subit une éclipse et nulle part autant qu'en Angleterre. On ne connaît plus la France, ou plutôt on la méconnaît, c'est-à-dire on la connaît mal. On ignore les grands hommes qu'elle possède, les grandes choses qu'elle produit ; on n'observe plus ses mouvements d'idées, ses courants d'opinion. » Un article non signé du premier numéro sur le Commerce des idées entre la France et l'Angleterre confirme ceci : « La France a cessé d'être un facteur dans l'évolution littéraire. Depuis Sadowa et Sedan, le courant des études, l'exode des étudiants se portent de plus en plus vers l'Allemagne ; Carlyle, Froude et Freeman saluèrent avec joie l'abaissement de la France et virent dans cet événement l'avènement de l'hégémonie politique de l'Allemagne, et dans cette hégémonie l'expression dLune hégémonie intellectuelle et morale. « Dès 1888, M. Augustin Filon s'était exprimé dans le même sens : « Les Français qui vivent à l'étranger savent trop combien la culture française est déconsidérée en Europe. On ne nous cite plus on ne nous compte plus ; nos vrais livres ne passent pas la frontière, et les journaux étrangers ne laissent parvenir jusqu'à leurs lecteurs que des échos de coulisse ou de cours d'assises. Il semble que ce ne soient pas nos généraux mais nos écrivains qui aient été battus à Sedan et à Reichshoffen. On ne se contente pas de s'apitoyer hypocritement sur notre décadence, on cherche à oublier ou à ignorer que nous avons tenu l'hégémonie intellectuelle et pensé pour le genre humain. Ce sentiment n'est peut-être nulle part plus accusé qu'en Angleterre. »
Ces constatations sont aussi graves que lamentables. Je n'ignore pas que dans notre spécial milieu de la littérature nouvelle, les
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relations entre les deux pays restent assez étroites. L'influence de Baudelaire, de Verlaine, de Mallarmé s'est croisée, comme des rides dans une onde, avec celle de Keats, de Swinburne, de Walt Whitman. Le noble engoûment pour le Cycle d'Arthur a resserré des fraternités esthétiques. Dans le domaine d'art, peinture, art décoratif, la pénétration a été réciproque et profonde. La renaissance poétique dite symboliste a été parallèle dans les deux pays, favorisée en Angleterre par la race celtique et l'éducation française des nouveaux poètes, en France par l'origine anglaise ou américaine de plusieurs, notamment de deux d'entre les meilleurs, MM. Vielé- Griffin et Smart Merrill.
Pourtant il ne faudrait pas se faire illusion. Le monde .des poètes, surtout des nouveaux poètes, est en somme un monde restreint, et par la difficulté que nous avons, nous qui ramons sur la galère d'or et de pourpre symboliste, à percer l'obscurité mallarméenne, je me demande ce qu'il y a de sérieux dans l'influence qu'on prête au poète de l' Après-midi d'un Faune en Angleterre. En outre, il semble bien que la grande masse des lecteurs anglais se désintéresse de plus en plus de ce qui s'écrit ailleurs ; au point de vue de la culture internationale, un peuple comme l'italien actuel atteste une autre souplesse, une autre bonne volonté d'esprit que les trois ou quatre pays de langue anglaise; il n'est point rare d'entendre aujourd'hui un sujet du roi Shakespeare affirmer naïvement (n'est-ce point le maire de Chicago qui le fit avec ampleur ?) que pour la littérature comme pour tous ses autres produits le monde anglais pouvait se passer du reste de l'univers. Et ceci n'est peut-être pas aussi absurde qu'il semble. La nature a bien horreur de la perpétuelle autofécondation, mais le monde anglais, de par ses foyers multiples, Royaume-Uni, Etats-Unis, Austrâlasie, Sud- Africain, peut se suffire à lui-même pour cette fécondation croisée qui est la condition de tout développement, biologique comme social. Ainsi firent, d'ailleurs, la Grèce antique^ l'Empire Romain, la Chrétienté médiévale.
Or c'est surtout la France qui souffre de cette recrudescence dHnsularisme, car de toutes les littératures, c'est la nôtre qui influait le plus continûment et le plus profondément sur l'esprit anglais. La Revue d'Edimbourg ne nous laisse aucune illusion à ce sujet : « Oui, tous les jours, le prestige de la France diminue dans le' monde, et surtout dans le monde anglo-saxon. Oui, il n'est que trop évident que les vrais livres français ne passent plus la Manche... Symptôme plus significatif encore, même les livres français qui parlent aux Anglais de leurs propres écrivains restent inconnus