‹ L'Ermitage - 1896 - volume 13Chapitre 89 sur 140 · LE PRESTIGE INTELLECTUEL DE LA FRANCE · texte numérisé non relu

LE PRESTIGE INTELLECTUEL DE LA FRANCE

outre-Manche... Faut-il citer des exemples? Edimbourg est assurément un des centres intellectuels du monde anglo-saxon, et les Edimbourgeois s'appellent modestement les Athéniens du Nord. Sidney Smith a été Tune des lumières et l'un des fondateurs de VEdinburgh Rev'mv. M. Chevrillon a écrit sur Sidney Smith et sur l'évolution de l'Angleterre contemporaine un ouvrage qui est un pur chef-d'œuvre. Or je ne sache pas que personne à Edimbourg soupçonne qu'un Français a écrit ce chef-d'œuvre récent sur l'un de ses grands hommes. »

Il y a beaucoup de motifs à cette baisse du prestige intellectuel de la France ; un des principaux est que la France cesse d'être sympathique au reste du monde, et ceci par la faute même de ceux qui devraient la rendre telle, de ses écrivains, surtout littéraires- M. Lavisse semble croire que nous sommes victimes d'un « système de calomnies bien organisé », qu'il existe « quelque part un bureau central de calomnies relié par des fils à des bureaux auxiliaires qui sont partout. » La vérité est plus simple ; c'est nousmêmes qui nous calomnions, et ce sont les poètes et les romanciers, dont autrefois la patrie pouvait se glorifier, qui aujourd'hui la déshonorent devant le monde. « Cette magnifique renaissance des études (en France) au lendemain de l'année terrible, dit la revue que nous citons, est encore ignorée en Angleterre. Des écrivains et des politiciens français semblent d'ailleurs avoir pris à tâche de discréditer et de calomnier la France aux yeux de l'étranger... S'ils jugent la France d'après la Terre, d'après les Demi-Vierges* d'après le Lys rouge, d'après Aphrodite^ est-ce la faute des Anglais s'ils sont victimes de préjugés ? Quoi d'étonnant si l'Angleterre croit avoir à reprocher à la France son indifférence en morale et en religion l'instabilité de sa politique, le cynisme de sa littérature ? »

Il est certain que les neuf cent quatre-vingt dix-neuf millièmes des romans français étant consacrés à la question de savoir si Pierre fera Paul cocu, il n'y a pas là de quoi enthousiasmer les masses européennes ; il y a même de quoi effaroucher certaines susceptibilités morales que nous avons l'habitude de bafouer mais qui n'en existent pas moins ; comme ce sont surtout les femmes qui lisent en Angleterre, ce relent libertin de notre littérature suffit à expliquer sa baisse dans ce pays. M. Saroléa raconte à ce propos une anecdote caractéristique : « Tout récemment, je proposais aux élèves de mon cours de littérature française à l'Université d'Edimbourg une critique de la critique de Taine sur Dickens et Thackeray. On sait que Taine reproche surtout au roman anglais d'être rop moraliste et de mêler trop souvent la prédication à l'œuvre

d'art. Une jeune fille de mon cours écrivit une apologie enthousiaste du roman anglais ; la conclusion était celle-ci : Le plus grand reproche que le premier critique français put faire au roman anglais et partant à la nation anglaise c'était d'être trop préoccupé des choses de la morale ; ce reproche était à l'honneur de l'Angleterre et l'on ne pourrait en dire autant de toutes les autres nations. » Et M. Saroléa ajoute : « La réponse et la conclusion étaient naïves, mais n'y avait-il pas là un fond de vérité ? »

Oui, un fond de vérité, et peut-être mieux qu'un fond. Sans entamer une discussion approfondie sur les rapports de l'art et de la morale, on peut dire en principe qu'il n'y a aucun antagonisme entre les deux, que le Beau n'est jamais immoral et le Bien jamais laid, donc que la Morale fait fausse route quand elle proscrit le nu, manifestation du beau corporel, et que l'Art fait fausse route aussi quand il rend séduisantes telles scènes de luxure ou de vilenie, ces scènes fussent-elles seulement mauvaises sans être délictueuses' Je n'ignore pas que ce critère est parfois d'application malaisée, et que si tout vrai chef-d'œuvre n'est jamais immoral, une œuvre d'art médiocre pourra encourir le blâme du moraliste sans perdre l'approbation de l'artiste. Dans ces cas ambigus, c'est à chacun, à chaque peuple notamment, à voir s'il préfère l'art même libidineux au moralisme même ennuyeux ; il ne serait pas d'ailleurs impossible que chercher à réaliser un idéal éthique soit faire bonne route au point de vue esthétique, un lien mystérieux semble bien unir l'amour du bien à l'amour du beau, et nous voyons les renaissances artistiques suivre les périodes d'ascension morale comme les décadences intellectuelles succéder aux dépressions d'énergie collective (i). Même en s'en tenant à l'opinion commune en France (car de tels problèmes ne pourraient pas être examinés aussi brièvement) et en admettant que la présence de tels ou tels grands artistes soit pour un pays une compensation suffisante à la baisse populaire des vertus morales, il faudrait s 1 assurer, qu'il s'agit bien

(i) Le mal étant à mes yeux l'absence d'amour actif, je vois dans Tégoïsme et la veulerie les éléments constitutifs de l'immoral ; ces éléments se trouvent bien dans la luxure maïs non dans l'ordure ; je ne considérerais donc pas Rabelais par exemple comme immoral. La question est d'ailleurs difficile. C'est l'ordure en effet qui par réaction olfactive a probablement provoqué le sens religieux dans l'humanité. II se pourrait donc qu'elle fût la limite de la morale naturelle ou sociale et de la morale supra-naturelle ou religieuse. J'ajoute que dans l'ordure écrite, la réaction dont je parle étant minime, par suite de la faiblesse et de la rareté de la mémoire olfactive, le sens de pureté religieuse est lui-même faiblement atteint. Il en est autrement de la mémoire et de l'imagination voluptueuses. De là se comprendrait une indulgence plus grande pour la littéiature ordurière que pour la littérature luxurieuse.

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