‹ L'Ersatz d'amourChapitre 1 sur 18 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Le mois dernier, pendant une de mes haltes à Paris, toujours courtes car la vie y est devenue trop chère pour moi, j'ai rencontré un camarade, presque un ami, artiste véritable dont le snobisme boulevardier loue très haut, sans l'aimer, le talent d'une originalité plutôt âpre. Peintre, ou sculpteur, ou musicien, ne précisons pas.

Je ne m'écriai pas : quantum mutatus, retenu par la crainte de passer pour un poseur de latin, maïs j'eus peine à cacher ma stupeur devant l'effroyable changement survenu chez ce « sportif » robuste et sain que je retrouvais, après trois ans d'absence, cintré, verdi, secoué de tics nerveux.

Nous nous revîmes plusieurs fois. Il se confinait}dans un silence accablé : sûrement quelque tourment inexplicable le rongeait.… Peu à peu des fragments de confidence lui échappèrent, touchants d'ingénuité douloureuse : « Je suis un homme

i maintenant. existence gâchée à jamais. moi qui me sen- {ais fait pour la vie de famille... » Je m'efforçai de lui rendre courage, je suggérai même, un soir de pluie, qu'il devrait se marier, mais il m'opposa un refus violent : « Oh ça ! impossible », lancé avec tant d'amertume découragée que je n'insistai point. Aussi bien j'avais si peu de confiance dans l'efficacité de ce dangereux remède matrimonial !

Le malheureux finit par céder à cet irrésistible besoin de confession qui fait les Saint-Augustin et les Jean-Jacques ; le jour où je quittai Paris, il me remit un cahier de notes manuscrites : « Tenez, romancier que vous êtes, si vous voulez voir comment la vie d’un homme peut irrémédiablement dérailler à la suite d’une aventure absurdement invraisem-

blable, feuilletez ça. »

Page 1