MON AMI AIMÉ
Je suis bien attristé de voir d’abord que tu es parti ; puis, ton état d'esprit actuel. Comment, toi si affranchi, toi dont les lumineuses conversations avaient
éclairé ma route dans une direction si différente, c'est ainsi que tu envisages nos devoirs respectifs ?... Sans doute, tu m'avais prévenu à Coblentz, que tu « marcherais » dans le cas d’une agression sur ton pays: sans doute aussi, depuis que je suis en Suisse, je vois qu'on nous avait trompés lorsqu'on nous disait que le roi de Belgique avait livré ses casernes et ses forts aux officiers français dès le 30 juillet — et que des avions français avaient pris l'offensive en bombardant la gare de Nüremberg. — Tout cela c'était faux ; mais c'était pour justifier la déclaration de guerre à la France ; car tu ne sais peut-être pas que votre sacré allié le tsar, mobilisait contre l'Autriche juste en même temps qu'il proposait l'arbitrage de La Haye. Est-ce que l'Allemagne pouvait supporter cela, tout de même ?... »
Et l'arbitrage de l'Angleterre, deux jours avant, qu'est-ce qu'il en fait, alors ?.. Ah ! si je le tenais là L...
« … Quant à ce que tu me dis de la conduite des officiers allemands forçant des civils à marcher devant leurs troupes pour servir de bouclier, oui, ça c'est dégoûtant ; et la destruction ordonnée de Louvain encore plus, parce que Louvain était une très belle chose... Mais tu sais, vos moricauds ont ignoblement mutilé des blessés, dans les tranchées. Et certaines femmes belges ont crevé les yeux des prisonniers. »
Mais, nom de Dieu ! — criai-je à haute voix, comme s'il était devant moi — où est le rapport entre les actes isolés de brutes, mâles ou femelles, comme il en existe partout, et les mesures ordonnées à froid par les dirigeants; ceux qui devraient donner l'exemple de... du.
Je me rassieds ; et continue avidement ma lecture.
« Enfin tu vois que le monde entier est devenu criminel, hélas... Tout ceci pour te dire que ton idée de me faire un passeport lorrain et de m’enrôler en France ne tient pas debout, mon pauvre ami. Moi, le lieutenant von Rudorff, me vois-tu portant le sac sur une route d'Algérie ou du Maroc, en compagnie de ces voyous de la Légion ? Quand je t'ai parlé de te rejoindre, je n "envisageais pas nettement la chose. Elle ‘est inadmissible. C’est toi qui va venir me rejoindre ! Écoute, voici ce qu'ont fait des déserteurs avec qui j'ai eu l’occasion de parler ici. Tu te fais une petite blessure avec ta baïonnette ; on t'évacue. Tu grimpes en route dans un train en direction de la Savoie ou du Jura. Tu descends, le plus près possible de la frontière, et tu te sauves par la campagne ; ce n'est pas difficile dans le désarroi actuel. Tu achètes — ou tu prends — une blouse et un pantalon à un paysan ; et tu te glisses, comme moi, à travers les postes de sentinelles.… Et tu prends le train pour Lucerne; et tu tombes dans mes bras... Oh ! mon ami si véritablement cher, comme je te soignerai pour te faire oublier tes souffrances, tes privations ! J'ai de l'argent tant qu'il faut. Tu verras la douce vie que nous mènerons... L'hôtel est fort agréable. Nous dinons le soir, par petites tables, sur la terrasse où les fleurs embaument ; comme à l’Alster-lust de Hambourg, tu te souviens ?... Il y a ici deux garçons charmants ; les fils du prince de B., qui ont tiré leur révérence à la patrie guerrière, comme moi ; un autre déserteur autrichien, très chic, qui arbore des pyjamas japonais admirables.. »
C'est comme si je descendais lentement dans un gouffre de glace. Sans doute aussi, une certaine faiblesse physique ; car voici trois jours que je n'ai pour ainsi dire pas mangé... Carl !... L'étranger qui s'éloigne de plus en plus loin. C'est fini ; je ne le reverrai plus jamais. Et son hôtel à rastas ; et ces hommes « charmants » qui l'entourent, le frôlent.. Il doit danser le tango avec eux... Oh !!...
« Vise-moi Renneval qui se planque toujours pour lire les lettres de sa poule ! » gouaille un nommé Josquin, en s'avançant. (« Hé bien, vieux, elle te fait donc cocu, que t'as une gueule en fromage blanc ? »
— «Allons, fous lui la paix, hein », coupe la voix placide de Thomasset.
Un brave garçon, ce Thomasset : il a été fraternel pour moi. Je dois être livide; car spontanément, les deux hommes m'offrent « un coup de gnolle » et ne me disent plus rien.
Tout le poids de ma vie sentimentale, éternellement ratée, descend sur mes épaules comme une chape de plomb. L'étrange fatalité qui s’est collée à mes talons, a toujours brutalement fauché les amours qui naissaient autour de moi; ou bien, elle goguenardait en prenant un visage de « sœur » comme Louise Fabry.. Et puis, là-bas ; il y a Carl. Carl que j'avais pris en passant, comme on fume une pipe d'opium, un soir de détresse, à Hambourg... (Ah ! cette soirée de Tristan et Yseult, au Stadt-Theater...) Je trouvais cela extra-
vagant, nouveau. Un petit officier boche ! c'était comique, hein ? Je l’appelais en riant : « l'ersatz ».… Pauvre imbécile que j'étais tout de même, d’avoir goûté à cet ersatz-là ! Et puis après, on en crève... On en crève, ma parole...
Le soldat râcla deux ou trois fois le parquet de ses lourds godillots ; avala un verre de porto, après avoir souhaité : « À votre bonne santé, monsieur ! » puis, s'essuya la moustache, et déclara :
« Alors, voilà donc comment la chose est arrivée. Faut vous dire que depuis deux, trois jours, je le trouvais tout sangé, ce pauvre Renneval. Il ne causait plus à personne ; 1l oubliait son manger... Moi, je me disais : « ça y portera malheur », parce qu’à la guerre, c’est toujours comme ça : ceusses qui s'en font trop, ils attirent le mauvais sort... Une nuit donc, voilà le lieutenant qui demande des volontaires pour aller cisallier les fils de fer d'en face. Renneval se lève tout de suite. « Moi », qu'il dit. On a eu de la peine à en trouver deux autres, parce que comme boulot, c'est pas le filon, non... Les voilà partis, en rasant la terre. C'était en plaine. Tout d'un coup, bon ! une lumière verte, une blanche, Les Boches envoyaient des fusées clairantes. Quand ils ont été repérés, qu'est-ce qu'on a pris comme pruneaux ! On voyait de loin Josquin et Pierrard — les deux autres — qui se sont planqués dans des trous ; ils ne bougeaient plus, allez. Mais Renneval, est-ce qu'il ne restait pas là, debout, tout tran-
quille, à faire son boulot !... Nous, on le voyait comme
je vous vois, tant il faisait clair avec ces fusées... On se disait : « Il est dingo, ce gars-là ! Il veut se faire bousiller, c'est pas possible. » Il avait retiré sa veste pour mieux travailler ; on le voyait là, avec sa chemise blanche, comme les ceusses qui rattachent les petits pois dans leur jardin, quoi ! On dirait que les Fritz se sont enragés ; tout le secteur y tirait dessus. Mon Renneval continuait toujours à cisailler comme si il était sourd et aveugle... Et pis, tout d’un coup, vlan ! il saute en l'air, à dix mètres de haut, ben sûr... Il a été écharpillé en petits morceaux, monsieur ! Après, l'est resté au moins huit jours accroché au poteau — enfin, ce qui en restait, quoi. Le pauvre gars ! qu'estce qu'il nous balançait comme odeur quand le vent soufflait de là... Moi, ça m'a fait quelque chose, parce qu'il était bien gentil, très donnant pour ce qu'il avait... Ïl m'avait dit une fois : « Thomasset, si je suis bousillé, tu prendras ce rouleau de papier qu'est dans mon sac ; et puis, à ta prochaine perme, à Paris (parce que j'ai ma sœur qu'est fruitière, rue Vavin), eh ben, tu le porteras chez mon ami Simon-Pierre, 25, rue Boissonade, et tu lui diras que j'aurais pas osé lui donner ça avant ; mais que maintenant que je suis mort, quil peut le lire; il comprendra... »
Pour moi, voyez-vous, c'est une femme qu'est cause de tout ça: autrement, il n'aurait pas été si c.… de rester là, debout sans bouger... Une personne qui lui écrivait de Suisse ; j'ai vu le timbre. Il était si chaviré quand il lisait ces lettres. Ah ! dame, les histoires de poules, ça cause bien des désagréments. »
Hambourg-Paris, 1922.
ACHEVÉ D'IMPRIMER LE 26 Mar 1923 PAR F. PAILLART A ABBEVILLE (SOMME).
BIBLIOTHÈQUE mi