CHER AMI
Je pense bien à toi dans les jours d'angoisse que vous traversez, et j'espère que l’accomplissement du devoir n'est pas trop dur pour toi. Nous autres, qui sommes neutres, hélas, nous ne pouvons que suivre de nos vœux la vaillante armée française, qui se bat si magnifiquement pour la cause du droit ».. Il y a encore, comme ça, cinq ou six lignes, se terminant par :
« Une bonne poignée de main, CHARLES. »
Je les parcours au galop : l’intéressant n’est pas là, je le sais ; avec quelques gouttes du ruisseau et la lame de mon canif, je décolle le papier vert moiré qui double le vélin dé l'enveloppe, et j'étale sur mon genou cette grande enveloppe toute dépliée. Bon Dieu ! quels petits caractères !.…. Il faut les fourrer dans un rayon de soleil pour déchiffrer.
« Mon ami adoré, je suis enfin au calme, et puis te donner mon adresse ! Voici mon odyssée : Lorsque j'ai décidé de déserter, le 29 juillet, ] ai commencé par aller trouver un maquignon juif qui m ‘avait offert cinq mille marks de mon cheval ; le salop m'en a débarrassé pour 4.000 — vu les circonstances. — Puis, j'ai retiré l'argent que je venais de placer dans une banque de Metz. Le 30, à la tombée de la nuit, j'ai fait un baluchon de ce que j'avais de plus précieux ; j'ai revêtu un vieux veston et un chapeau à mon fidèle Henkel ; je me suis collé une moustache postiche (avec des
poils qu'on se coupe, tu sais ? nous le faisions au collège..) et, dans le tohu-bohu du départ des réservistes, j'ai grimpé dans un train en partance pour la direction de Belfort. Personne n'a fait attention à moi, d'ailleurs. À Mulhouse, je t'ai envoyé une dépêche en anglais ; pour la France, c'était plus prudent. Arrivé à la frontière suisse, j ai vu que déjà, un territorial examinait les papiers des voyageurs ; alors, j'ai gagné la campagne ; et dans la nuit, j'ai passé tranquillement, des pantoufles aux pieds, à travers une prairie. Puis au jour, j ai repris le train pour Bâle. Je pensais m'arrêter là ; mais voilà que je tombe sur ma tante von Neubourg ! Il m'a semblé qu'elle m'a reconnu et suivi. Aussi, je suis allé à Schaffouse et à Zurich pour embrouiller un peu la piste, si par hasard elle avait mis un policier à mes trousses ; car mon excellente mère serait bien capable de venir me tomber dessus — et enfin, je me suis décidé à venir m'échouer ici, au National de Lucerne, devant ce bel horizon de montagnes, et ce lac de jade, si clair entre ses rives sombres, qui me font penser à tes prunelles, entre leurs étranges cils bruns...
Viens, Marc ; (la vie est là, simple et tranquille». comme dit Verlaine. Viens oublier la brutale folie des hommes, dans le Léthé de l'amour et de la radieuse nature. Ju es assez intelligent pour trouver un moyen encore meilleur que le mien ; j'espère, au reste, que tu n'as pas encore revêtu cet horrible uniforme rouge et bleu sous lequel en ce moment, de pauvres bougres aussi bêtes qu'héroïques, se font si bien hacher? Dis-moi tout de suite la date de ton arrivée ; je meurs sans nouvelles !
Écris au nom de Charles Rudy (plus de lieutenant von Rudorff, ici !) et puis cela attirera moins l'attention de votre censure.
Je t'embrasse jusqu au cœur ! CaRL. »
Tout le reste de cette journée-là, mes camarades m ont traité de dingo ; le fait est que je marchais comme dans de la ouate. Et puis, je me suis précipité sur mon crayon-encre, une enveloppe, décollée par son procédé ; et, au milieu d'une canonnade rallumée par nos 75, me voilà gribouillant une cinquantaine de lignes aussi fiévreuses qu'incohérentes… Je lui rappelle sa promesse de Coblentz ; cette fois, les temps sont accomplis, c'est bien mon pays qui est attaqué ! Qu'il comprenne donc ce que je dois souffrir en ce moment, seul dans la lutte. Qu'il ne reste pas l'étranger, le neutre, faisant de bons diners dans son hôtel à tziganes.. Il le aut d'ailleurs ; puisque je ne pourrais plus le revoir après la guerre, en ce cas ; il serait trop loin de moi... Et je lui donne des indications précises : le nom de mon ami, consul à Genève, auquel il doit s'adresser avec un petit mot prudent que je glisse dans ma lettre. Un gros obus allemand qui éclate non loin de mon abri, me fait bouler comme un lapin, tout aspergé de terre ; je crois qu un peu de sang coule de mes oreilles, assourdies.. Je me relève ahuri, meurtri, mais avec l'idée fixe de finir ma lettre ; et qu’on ne la trouve pas ouverte par terre, surtout... [Il faut lui expliquer que la guerre sera courte ; qu'il fera peut-être quinze jours de dépôt ; et un mois de front, au plus. Ce n'est pas si terrible que ça, la guerre ; c’est même fort intéressant.… |
Après nous être traînés deux jours durant sur ces interminables routes poudreuses où il faut tout le temps grimper sur le talus pour laisser passer des convois d'artillerie, nous traversons un village incendié, en enjambant des décombres noircis ; et puis, nous voilà à la lisière d'un bois, où l’on nous fait faire halte. Bien entendu, personne ne sait où nous sommes. Nous restons là, dans une attente énervante, avec des sifflements d'obus, et une grêle croissante de shrapnels, qui nous font nous aplatir, le nez contre terre ou sur le soulier d'un voisin. Qu'est-ce que nous faisons là en somme ? Des camarades opinent qu'on va attaquer. J'ai la gorge un peu sèche, la vessie émue, et je voudrais bien qu'on se dépêche, alors. Le lieutenant s'approche de notre côté :
« Silence, hein ! Approvisionnez ! «
Ça y est. Un claquement sec, unanime, assez impressionnant dans le silence soudain.
« Devant vous — le bois — 400 mètres — Feu à volonté... Commencez le feu ! »
Nous tirons fébrilement dans la direction de ce bois mystérieux, où l'on ne voit rien que de légères fumées filtrant des masses d'arbres. Les Allemands répondent peu. Nous avançons lentement, par petits bonds. Il s’agit d'enlever le bois, sans doute...
« Baïonnette au canon ! En avant ! »
La trombe rouge et bleue se précipite, butant, tombant, se relevant. Nous gueulons comme des sourds, soudain empoignés par l'espèce de griserie
LERSATZ D'AMOUR 195
préhistorique des mâles lancés au massacre. Nous voilà sous les arbres. Un bruit de machine à coudre, impitoyable ; nous sommes accueillis par une décharge de mitrailleuses. Le premier rang s’abat, roule ; nous passons par-dessus les corps culbutés. À mon tour, je m'aplatis, étourdi par le choc, avec l'impression subite d'être le seul survivant d'une troupe fauchée... Et puis, la troisième vague arrive et nous enlève, nous roule dans son flot. Et nous passons tout de même, Nous passons.
Une vingtaine de prisonniers — récolte de notre dernière attaque — sont rassemblés là, le dos rond sous la pluie ; tas morne et résigné, attendant qu'on le dirige à l'arrière. C'est la première fois que je vois des Allemands de près depuis la guerre ; et c'est avec une émotion âpre, bizarre, que je regarde ces hommes gris ; différents, cependant avec leurs calots, de ceux qui saluaient automatiquement Carl, lorsque nous sortions ensemble, à Metz, ou à Hambourg... Et cette langue, réentendue brusquement ! Est-ce l'hiver dernier, est-ce il y a dix ans que l'excellent docteur Hellmuth me souhaitait « Prosit Neujahr ! » en ajoutant : « Que 1914 voie l'amitié sincère, définitive de l’Allemagne et de la France !... » Où est-1l, maintenant, ce bon vieux type d'opérette ?.… Parmi les prisonniers, j'en vois un, dont la figure rougeaude, vernissée, aux cils d’albinos, me rappelle tout de suite Henckel ; et me voilà ramené au chevet de Carl mourant, avec le brave « bursche » navré, qui m'aidait à le frictionner au gant de crin... Comme c'est près tout ça ! Et que c'est terriblement loin...
Allons ! il faut — une fois de plus — réagir contre cet envoûtement mauvais. Quelques-uns de mes cama-
rades sont allés laver leur linge dans la petite rivière qui frétille entre des peupliers amputés par les obus. Je vais aussi y savonner ma chemise qui n'est plus à prendre avec des pincettes, depuis deux semaines que
Je la traîne sur mon dos en sueur...
A présent, c'est l'eau qui nous persécute. Les petites tranchées que nous avons dû creuser en hâte sont des couloirs de boue, où nos pieds font floc ! dans un bain perpétuel. Il faut rester là, des heures, immobile, le dos cinglé par des averses qui détrempent le linge, font des gouttières à nos képis. Nous reniflons de l'eau, nous pleurons, nous avons l'air de phoques... Ah ! un cabinet de toilette, sec, miroitant, chauffé, où l’on pourrait enfin se déshabiller, se fourrer dans une baignoire d'eau chaude, d'où l’on sortirait propre, étrillé, savonné ; puis, une chemise blanche... Et un lit ! oh ! un lit... Voici trente-deux jours que je ne me suis pas couché ; moi qui trouvais que c'était beaucoup de passer deux nuits de suite en chemin de fer ! — Oui, ce besoin-là passe avant celui de la nourriture: et cependant je reste tous les jours sur ma faim, étant donné l'intermittence des ravitaillements.… Pendant mes fiévreux et courts sommeils, la nuit, recroquevillé en boule sur une toile mouillée, j'ai souvent cette hallucination : un large lit moelleux, dans une chambre de « palace » dont le mobilier varie; et parfois dans ce lit, est une forme couchée, que j'étreins passionnément, mais sans bien distinguer ses traits, comme il arrive dans les rêves.
__… Au réveil, mes pensées ne font guère que de prolonger mon rêve. Je resasse dans ses moindres aspects, l'image de Lucerne, et de l'hôtel National, que je connais ; là, sur le quai, avec le Kursaal à gauche, et le lac en face... Que fait Carl, là-dedans ? Quels sont les gens qui l'entourent ? Ah ! le supplice, la malédiction de ces courriers interminables. Sa dernière lettre a mis trois semaines à me parvenir !… Trois semaines.
En même temps que le ravitaillement, arrive le courrier. Les hommes se pressent comme un troupeau de moutons, guettant l'appel des noms. Je suis un peu derrière les autres, je n'entends pas tout de suite :
« Hé Renneval, ta poule qui t'écrit de Suisse ! » crie un des hommes. « Et s’il sent bon, son papier !.. »
Je l'ai happé comme un dogue attrape un os. Seul, à l'écart, je décolle l'enveloppe ornée de son écriture sinueuse et féminine, me violentant pour aller doucement, sans la déchirer. Cette fois, non seulement Carl a écrit sur la partie interne, mais il a glissé une feuille de papier pelure entre l'enveloppe et la doublure recollée. Il va fort ! il va m'attirer une sale affaire...
Lucerne, 3 septembre.