PRÉFACE XV
Un adolescent aux grands yeux dilatés par la morphine se dandine au milieu de la salle : sous son veston, il a le buste nu, zébré d'oripeaux, ses jambes sont également nues dans des sandales. Et au rythme à la fois sourd et sauvage d'un piano et d'un violon, postés à chaque bout de la pièce, il se met à se contorsionner comme une bayadère, étendant les bras, fordant les poignets, se déhanchant, se couchant, puis se redressant d’une brusque détente... Il danse, infatigable, se tortille, cambre sa croupe, jette les jambes en avant, en arrière, exécute le grand écart, se courbe, se balance, tout le corps ondulant, puis, pris d’un vertige, repart. En d'autres lieux, ce convulsionnaire aura mimé son hallucination sans l'entrave des vêtements.
Des groupes de jeunes gens arrivent à chaque instant. Aprés avoir roulé la nuit durant dans la fange berlinoïse, ils viennent continuer leur orgie ou leurs rêves déments dans le petit café qui n'ouvre ses portes qu'à l'heure blafarde où les, bouges ferment les leurs. L'un d'entre eux, retrouvant un ami, se précipite sur lui et avec frénésie, sans souci de l'assistance — mais pourquoi donc se génerait-il > — l'embrasse à pleine bouche.
Je sors. Un Schutzmann placide arbente le trottoir à quelque
dix mètres : la Potsdamerstrasse est presque déserte, la « konditorei » semble dormir.
Comme tout cela est foncièrement allemand, echt deutsch ! Parbleu, je sais bien que les folies encarnavalées du Bal Wagram ne sévissaient pas à Berlin et que le « Palmyrium » de la Place Blanche n'avait rien à envier aux « Trois Étoiles » de Hambourg. Mais, sans aucun chauvinisme, je trouve le vice, chez nous, plus restreint, moins provocant : et surtout les malheureux qui s'y adonnent ne cherchent pas à l'étayer d'hypocrisies pseudo-scientifiques.