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XVI PRÉFACE

Wilde soutenait, non sans quelque raison, peut-être, que notre aveuglement commence par lui attribuer à tort de prétendues qualités, innombrables, pour les admirer ensuite chez ce sphinx sans secret. D'autres moralistes, moins partiaux que l'ami du déplorable lord Douglas, malmènent aussi nos compagnes, dès qu'ils prennent de l'âge, stigmatisant — à qui vieux vieux — leur perversité, leur goût inguérissable du mensonge, leur despotisme, leur traîtrise, et le reste.

Soit. Mais avoue, du moins, hypocrite lecteur, mon semblable, mon frère, que délestées de tout cet affreux bagage nous les aimerions moins.

WiLLy.

P.-S. — Pendant que je corrige les épreuves de l'Ersatz d'Amour on m'apporte À quinzaine rendant compte du procès de la Petite Chaumière où M® Campinchi, éblouissant de verve narquoise, égaya l'auditoire aux dépens d'invertis « offrant des points vulnérables ».

Ce qui m'a frappé, dans cette affaire, c’est l'accord de l'accusation et de la défense, proclamant toutes deux que l'Homosexualité, qui sévit surtout en Allemagne, devrait bien y rester. M. le Substitut Guignard n'a pas ménagé « cette sorte d'Art (3) germanique... »

Est-ce bien de l'art ? Ou du cochon à

WiLLy.

Un visage de femme, peint par Nature elle-même, Est le tien ; 6 toi, le maïître-maîtresse de ma passion, Un doux cœur de femme aussi : mais la rouerie, N'entre jamais, dans ton cœur à toi.

Un regard bien plus brillant que les leurs,

Et dédaignant les artificielles œillades,

Un regard, dont le feu brûle les hommes et les femmes. Et pour être femme, peut-être étais-tu créé Lorsque la nature se ravisa soudain

Et corrigea son œuvre pour mon malheur...

SHAKESPEARE, Sonnet 20,

Le peintre Simon-Pierre s’avança prudemment dans le jardinet obscur où quelques lilas étiques tressaillaient par instants sous la bise de novembre. La rue Boissonade n'étant pas plus éclairée que le jardin ne pouvait lui envoyer le secours d'aucune lumière. Ses pas écrasant le gravier firent jaillir la concierge d'une cahute rustique qui servait de loge.

« Monsieur », cria cette femme, « 1l y a un soldat qui sort d'ici voilà un quart d'heure. Il était tout ennuyé de ne pas vous trouver. [l m'a donné ce rouleau pour vous ; et puis, il a dit comme ça qu'il reviendrait demain à deux heures pour vous expliquer.

— Un soldat ? Est-ce que c'était quelqu'un de mes amis ?

— Oh ! non; je ne l'ai jamais vu ici; dans mon idée, ça serait plutôt un petit gars de la campagne...

— Merci, je vais voir ça. Bonsoir madame Bouquet. »

Simon-Pierre se dirigea vers le pavillon de gauche, où un vague reflet bleuâtre indiquait le vitrage de son atelier. Il fit tourner la clef dans la serrure d’une petite porte, grimpa un étroit escalier et pénétra à tâtons dans une vaste pièce où il commença par buter en jurant sur un chevalet. Un instant après, 1l était installé

sur un profond divan, recouvert d'un cachemire de l'Inde assez crasseux, penché dans la clarté orange d'une lampe dont il avait confectionné lui-même l'abatjour, et défaisait le papier qui enveloppait le rouleau remis par la concierge. C'était un cahier couvert d'une écriture large et droite. La même main avait ainsi libellé l'enveloppe : « Pour mon ami Simon-Pierre, 20, rue Boissonade, Paris. »

Tiens ! mais ça vient de Marc Renneval ! songea le peintre. Des notes qu'il a prises « là-bas », sans doute... Pauvre vieux ! C’est vrai que je n’entends plus parler de lui depuis qu al est parti... Ah ! saloperie de guerrel...

[Il alluma sa pipe ; se rencogna sur les coussins plus ou moins turcs et laissa un moment sa pensée s'évader à l'horizon obscur où se recréait l’image de l'ami absent. Type curieux, dont il voulait précisément commencer une étude à la gouache peu de jours avant le cataclysme. Un grand gaillard de trente ans ; le masque anguleux et modelé nettement était pâle et rasé de près; le front laqué de cheveux noirs, divisés en bandeaux lisses, abritait deux vastes yeux clairs « couleur d'huître de Marennes » lui avait dit Simon-Pierre : et ces yeux acquerraient un profond mystère d'être clairs ainsi dans l’herbage des cils noirs et sourcils bas. Renneval était Breton par sa mère ; et l’on retrouvait certainement en lui des traces du celtisme originel. Mais c'était plutôt la Bretagne de Tristan Corbières et des « Amours jaunes » que celle de Botrel qu'il évoquait…

« Je ne le vois pas du tout sous l’uniforme de trouffon » songeait le peintre. Qu'est-ce qu'il peut bien fiche là-bas en ce moment ?..

Il secoua les cendres de sa pipe ; puis en alluma une

seconde. Il se cala commodément en arrière ; empoigna le manuscrit et se mit à lire. Deux heures se passèrent ; le silence était profond, rythmé seulement par la phrase lancinante d'un violon qui, dans le pavillon voisin, travaillait une sonate de Beethoven. Deux ou trois fois, Simon-Pierre laissa échapper une sourde exclamation de surprise; ou bien, il rapprochait le manuscrit de la lampe, les sourcils froncés comme s il croyait avoir mal lu. Qu' est-ce donc de connaître ainsi le visage de ses amis familiers, le son de leurs paroles, leurs gestes, quand tout ceci n'est qu'une écorce, une seconde pulpe, dérobant l’amande, qu'on ignore jusqu à la mort, parfois ? Simon-Pierre avait vu une centaine d'hommes et de femmes complètement nus ; jamais encore, il n'avait vu une âme dans cette nudité... Et cette âme était celle de son meilleur ami ; et à chaque lambeau de vêtement qu'elle laissait tomber devant lui, le peintre, affranchi de tant de préjugés, cependant, ne pouvait se défendre d'être gêné, déconcerté, confondu. Et il continuait sa lecture avec une avidité croissante.

Septembre 1913.

Il y a exactement un mois aujourd'hui qu'elle m'a quitté. Un mois que mon cerveau s'exténue à broyer le vide ; et que je trouve une sorte de plaisir cruel à remâcher un à un tous les détails de cette journée, dont les douze heures — bien insignifiantes — ont peut-être créé dix années d'amertume et de misanthropie. D’ abord, dès neuf heures du matin, le pneu que Je lui envoie après une nuit inquiète, où Je la revoyais constamment flirtant avec ce malfaisant Noriac:; et me témoignant une totale indifférence : ( Ma Rolande, je viens te demander de me rassurer. C'est sans doute une faiblesse de ma part ; mais je n'ai pas le courage de rester encore une semaime sans te’ voir, livré aux insectes rongeurs d'un doute, absurde probablement. À quoi bon se mettre un masque sur le visage ? Nous ne devons pas nous faire souffrir, Rolande ; c'est au dessous de la femme que tu es et de l’homme que je suis. Deux êtres comme nous devraient toujours se comprendre, pourtant, après quatre années de vies solidaires. Écoute : une heure seulement de ta présence clariñiera toutes ces choses troubles que tu m'expliqueras en toute simplicité. Trouve-toi à six heures au guichet du Nord-Sud Solférino, d'où tu

sors à cette heure pour rentrer chez toi ; nous marcherons un moment ensemble. Ce n’est pas trop te demander de ton temps je suppose. Si tu ne pouvais pas te trouver là, préviens-moi n'est-ce pas et fixe moi un autre rendez-vous. »

Les heures de la matinée, puis, de l'après-midi, tombent lourdement sans m'apporter de réponse. Je voudrais, à deux heures, aller chez mon imprimeur chercher des clichés: mais je n'ose m'’absenter par peur de manquer un télégramme. Évidemment, Rolande sera au rendez-vous. Elle est très ponctuelle : c'est une justice à lui rendre; elle ne laisse jamais une lettre sans réponse. Dès cinq heures, je m'’habille et m'achemine vers le boulevard Saint-Germain. Il pleut à seaux ; une de ces grosses pluies de l'été parisien qui écrasent les feuilles odorantes et fouette les trottoirs bleus. Je cherche des yeux une crèmerie tranquille où je pourrai l'emmener. Mais le boulevard Saint-Germain est dénué de ressources de ce genre Je prendrai un taxi et la conduirai rue du Bac ; voilà tout.

Il est six heures juste lorsque j'arrive dans le soussol de porcelaine blanche où s’engouffrent quelques silhouettes mouillées, traçant de petits ruisseaux sur les dalles. Rolande n'est pas là. J'attends devant la boutique aux journaux, lisant sans les comprendre les couvertures de tous les Fémina, Rire, Sourire et Écho de la Mode ; m'élançant du regard au devant de chaque jupe qui apparaît en haut des marches. Ce n'est jamais sa jupe ; ses jambes que je reconnaïîtrais entre cent autres. Et voici que le cadran marque inflexiblement six heures et demie ; puis, sept heures.

C'est fini ; elle ne viendra pas. Je suis réellement grotesque à monter ainsi la garde sous l'œil apitoyé de la marchande de journaux... |

Je me jette dehors ; je rentre à pied chez moi — place Dauphine. Je dine comme un automate; de bon appétit, je crois, car la course dans la pluie m'a donné faim. L'idée me vient que peut-être Rolande a passé la journée hors de chez elle ; qu'elle a peut-être eu un empêchement de la dernière minute et n'a pu me prévenir à temps. En ce moment, il est neuf heures ; elle doit être retournée à son journal. Je me précipite au téléphone et demande sa rédaction. Oui, elle est bien là.

Veut-on bien la prévenir que M. Renneval la demande à l'appareil ?..

Trois ou quatre minutes — ou trois siècles — se passent. Puis, de nouveau, la voix indifférente, odieuse, de l'employée à l'accent méridional : « Madame fait dire à ce monsieur qu'elle regrette bien ; mais qu'elle est trop occupée pour venir en ce moment. » Et c'est tout. Voilà.

Et c'est la dernière nouvelle que j'ai eue d'elle...

Dans les tourments de l'amour, le pire est peutêtre celui du silence. Se heurter le front à une porte close, massive, muette. Ne rien savoir et supposer tout. Oh ! parbleu, il y a bien une explication : cet imbécile de Noriac, qui lui faisait une cour enragée ; et qui a peut-être réussi bien avant que je me doute de quelque chose. Les hommes sont si confants dans leur pouvoir !… C'est égal, Rolande n'avait rien d'une « petite femme » ; elle se devait à elle-même d'agir autrement.

Mon orgueil me défendait de lui écrire. Seulement, furtivement, hypocritement, je suis allé rôder devant sa porte et celle de son journal, aux heures où j'avais chance de la rencontrer. Mais le destin ne l’a jamais placée sur mon chemin... La dernière fois, en revenant chez moi, je rencontre mon vieil ami Simon-Pierre, qui m'arrête au passage :

« Tu as la mine toute défaite, mon pauvre vieux ! L'air de Paris ne te vaut décidément rien en été.

— En effet; ces chaleurs me coupent l'appétit. Je compte partir bientôt d’ailleurs.

— Aux îles Chaussey ? Comme l’année dernière, avec Rolande ?

— Non... » Je grimace un sourire de danseuse qui

vient de se heurter le pied ; et j'ajoute, l'air détaché : « Tu ne sais pas, au fait ? Je l'ai plaquée, Rolande.

— Ah ! bah ? Pour tout de bon ?

— Mais oui. Elle avait des manières qui me déplaisaient trop, à la fin.

— Ma foi, tu as bien fait. Cette femme-là se moquait de toi, en somme. »

Cette phrase me cause une impression désagréable ; et Je rétorque :

€ Oh ! quant à ça, non; elle m aimait réellement. J'en ai eu des preuves, sapristi.. Mais elle s'était mise à flirter avec Noriac.….

— Noriac et tant d'autres !.…

— Non, tu te trompes ; elle était très difficile pour les hommes qui l'entouraient.. Enfin, elle avait tout de même un genre qui m'agaçait ; et je l'ai laissé tomber en cinq secs. Ah ! je suis bien plus tranquille comme Ça, Va... »

J'ai eu hier une abjecte et violente tentation : celle d'écrire une lettre anonyme à Rolande. Une lettre lui donnant sur la vie privée de Noriac des détails assez honteux que je tiens d'un ancien secrétaire à lui. J'ai même commencé à écrire l'adresse; puis, j'ai déchiré l'enveloppe... Non, zut; pas de ça. Ce que je voudrais, en somme, c'est la tenir là, chez moi ; la ficeler sur ce divan, raser sa superbe chevelure blonde (un peu oxygénée) dont elle se montre si vaniteuse, la battre ensuite et la flanquer dans la rue. Ah ! ce serait fameux... Mais hélas, impraticable..

Non, décidément, j'en crève de rester seul ici, à tourner comme une bête en cage, dans ce Paris étouffant et désert. Une brusque envie, impétueuse, irraisonnée, m'a envahi la cervelle. Je vais filer en Allemagne : dans l'Allemagne du Nord, que j'ai seulement traversée en revenant de Suède. Je veux voir Lubeck, Brême, Hambourg, les villes robustes, au moyen-âge confortable et riche ; les ports grouillants qui sentent les épices, la saumure et le goudron ; voir une humanité différente: entendre un langage nouveau. Je voudrais d’ailleurs y faire plusieurs eaux-fortes en couleur pour le prochain Salon. J'emporterai aussi mon violon ; mon violon dont je me sers bien: ça je le sais. J'en jouerai le soir, dans quelque coin de salon, à l'hôtel. C'est généralement un moyen sûr d'attirer les femmes. Et si je repère une jolie Allemande (ou Polonaise, ou Russe) qui vient rôder autour de mon archet, je la prierai de m'accompagner au piano. Bon début pour une aventure. Il faudrait que je sois bien idiot pour ne lever aucune femme là-bas. Or, ceci c'est le remède sûr, infaillible, contre les pires déceptions sentimentales. En amour, la seule thérapeutique est l'homéopathie : chasser un mal par un semblable...

Dans le couloir du Nord-Express qui vient de franchir la frontière allemande à Herbesthal. Délivrés de la corvée de la douane, les voyageurs s’acheminent vers le wagon-restaurant, d'où s’exhalent des odeurs de sauce madère et des cliquetis de vaisselle. Je m’aplatis contre le mur tendu de cuir gaufré pour laisser passer une jeune femme qui fait de l'équilibre sur les boggies — et je reçois un choc en pleine poitrine ; cette stature haute et mince ; ce blond visage, d'une roseur un peu artificielle... est-ce Rolande ou sa sœur jumelle ?.. Non; celle-ci parle anglais à un vieux monsieur ; elle a le masque plus anguleux, les mouvements plus brusques.. Je respire. Mais mon cœur bat si vite que ma main tremble en cherchant la poignée de Ja porte vitrée.

Ah ! çà ! est-ce que l’image de cette femme va rester collée à ma peau comme une tunique de Nessus ? Qu'est-ce qu'il faut faire pour éliminer un pareil poison ?.…

Brême : la ville calme, douillette, fleurie, sous un ciel pâle, en nacre irisée. Un bref moment d'oubli béni dans les salles du Rathhaus, encloses de vieilles boiseries obscures, avec la spirale tarabiscotée de ses escaliers intérieurs et ces étonnantes caravelles de bois ouvragé qui pendent du plafond. Mon âme se dilate là-dedans comme dans un bain d'aromates très anciennes. Par contre, une vraie crise de désespoir total, infini, sans motif, parmi les délicieux ombrages du Bürger-Park. L'endroit est charmant ; et je voudrais le fuir comme un lieu empesté.

J'ai commencé une étude de la Rathhaus-Platz, dont les maisons joujoux de style hollandais, sont écrasées par l'énorme et bizarre Roland de pierre, qui pose ses pieds à plat sur le sol. Mais il faudrait bien rester quatre jours ici pour la finir.

Non ; décidément, je ne peux pas { tenir » un jour de plus. Comme un blessé, il faut que je change mon mal de place. Brême m'est devenu odieux ; et je m'imagine tout à coup que Hambourg me sera plus clément. Il y a là-bas un grouillement, une vie enragée, qui conviendra mieux à ma fièvre. Tout comme s'il s'agissait de sauver mon existence, je me jette sur l'indicateur ; je refais ma valise. Pourvu que je ne rate pas l'express de midi 45.

Hambourg ?.. Oui. Une vie intensive, grouillante, une grosse noce de parvenus, pressés de jouir, qui vous secoue les nerfs malgré tout ; Jusqu'à deux heures du matin, dans la Grosse-Bergstrasse et dans les rues avoisinant la gare, c'est un rutilement de lumières multicolores, un raccrochage incessant de cinémas, de « kabaretten », un flon-flon d'orchestres, un engouffrement dans les brasseries et les « automatt » d’un populo qui a trimé dur toute la journée et qui est décidé à s'amuser dur une partie de la nuit. Je me laisse aller à vadrouiller sans but, porté par le flot de cette humanité épaisse et robuste, — moins laide d’ailleurs, que dans l'Allemagne du Sud. Et puis, 1l y a la sombre pouillerie, amusante, de quelques vieilles rues comme l'Ebraergase : et le Fischmarkt ; et surtout la déambulation, assez éreintante, à travers ce monde qu'est le port ; cet archipel de grands bassins où des grues géantes grincent sans arrêt ; des cheminées de paquebots crachent ; des wagons halètent; des sirènes hululent, désespérées. La nostalgie de lire sur la carène rouge d'un navire qu'il vient de Rio-de- Janeiro, de Calcutta, de Hong-Kong... La soif impérieuse de grimper à son bord, parmi les hommes qui penchent leurs figures jaunes ou bistres par-dessus le bastingage ; et de filer avec eux...

Allons, il faut rentrer à l'hôtel — tout seul — tout seul.

J'ai choisi comme gîte un vaste caravansérail où l'on dîne en musique et où l’on danse le tango, le soir, dans un étonnant salon, style « Secessionist ». J'ai trié du regard le public féminin qui m’entoure:; la vieille Anglaise et la mère de famille allemande y dominent, avec, çà et là quelques fraîches et garçonnières jeunes filles qui sautent comme des poulains échappés, toujours flanquées de quelque gars imberbe et niais. Une très jolie créole avec son mari. En somme, la femme seule est désastreusement rare en voyage.

J'ai cependant repéré une jeune Polonaise aux yeux nostalgiques, qui dîne seule à une petite table non loin de la mienne, et me regarde sans déplaisir. L’allure d'abord volontairement hautaine et indifférente, je lui ai brusquement adressé la parole pour lui demander si elle permettait qu'on ouvre la croisée: elle a rosi légèrement. Puis, sans la regarder, j'ai émis la réflexion que le voisinage de l’Alster pourrait bien nous valoir des moustiques. Elle m'a répondu que non ; elle connaît Hambourg depuis longtemps et n’y a jamais vu de moustiques. On se lève de table ; la voilà qui se dirige lentement vers le hall, après m'avoir adressé un bref signe de tête ; et s'enfonce dans un grand fauteuil à bascule, placé juste à l'entrée du fumoir qui est désert. C'est bien. Je monte chercher mon violon : je vais, sans ostentation dans un coin du fumoir et me mets à jouer en sourdine un andante de Beethoven. La jeune femme s'est tournée de mon côté, arrêtant peu à peu le mouvement de son rocking-chair. Je la

vois du coin de l'œil, qui écoute. Au bout de dix minutes, elle se lève, vient à petits pas s'asseoir sur un divan en face de moi, le menton dans sa main. Lorsque j'ai fini :

« Vous êtes artiste professionnel, monsieur ? » me demande sa voix chantante.

« Non, madame ; je suis artiste, mais peintre.

— Ah ! en vérité ? Vous jouez avec âme...

— Je n'ai rien d'un virtuose, certainement ; je n’ai pas le temps de travailler pour ça... Et puis, ça n’a pas d'intérêt de jouer du violon sans être accompagné...

— Sans doute. Vous ne connaissez personne qui puisse vous accompagner ICI ?.…

— Non; je ne connais âme qui vive à l'hôtel. » — Je me suis rapproché d'elle, et appuie mon violon sur un des coussins du divan.

« Et vous, madame, est-ce que vous êtes musicienne ?...

— Je suis cantatrice. Mais j'adore la musique instrumentale ; et je joue assez bien du piano.

— Eh bien. Je crois qu'il y a un bon piano ici, dans le petit salon ?

— Oui... Nous aurions pu jouer du Beethoven ensemble. Malheureusement, je pars demain pour l'Italie.

— Ah !.…

— Peut-être pourrions-nous toujours essayer ce soir la Sonate à Kreutzer ?

— Oh ! je ne suis guère de force pour déchiffrer, vous savez... »

Et puis, ça n'a aucun intérêt si elle part demain... »

Dans les promenoirs des music-halls, où se démènent des comiques encore plus idiots que les nôtres, Je crois ; des comiques qui martèlent avec une voix de sergent-instructeur de lamentables « mots d'esprit » ; dans les boîtes à tango où je me suis échoué, j'ai eu les sourires commerciaux de quelques pauvres grues, fraîches et saines sous le fard ; mais plus faites pour raccommoder des chaussettes que pour entraîner les clients vers les édens aphrodisiaques. L'une d'elles — dont la tournure me rappelait vaguement Rolande — a requis mon attention. Je l'ai invitée à partager une bouteille de « Sekt », des sandwichs au caviar et une assiette de crevettes-mayonnaise, qu'elle a engloutis avec l'appétit d'un soldat en manœuvres. Puis — en loyale marchande — elle a posé son bras nu sur le mien, en m'appelant « mein Schatz ». Son sourire docile m'a exaspéré. Je lui ai offert une gerbe de roses, qu'elle repassera pour trois marks à la fleuriste ; et j'ai filé ; — décidément, les salariées de l'amour m'inspireront toujours la même répulsion triste.

En entrant, ce soir, dans la vieille église Saint-Jacques, je me suis rappelé un petit modèle qui me disait :

« Il faut toujours faire un vœu quand on entre pour la première fois dans une église. Moi, ça me réussit généralement. »

Que le Seigneur Dieu m'envoie une femme et me débarrasse du souvenir de Rolande ! » formulai-je presque à haute voix.

Assis sur la terrasse de l’Alster-Lust, je bois mon « demi » à petits coups, tout en écoutant vaguement l'orchestre qui joue tantôt la Veuve Joyeuse, tantôt l'Ouverture des Maîtres Chanteurs. Autour de moi, des dames très bien empanachées de couleurs vives, raccommodent leurs bas. Il est bon d'affirmer en public la supériorité de la ménagère allemande sur toutes les ménagères d'Europe. En face de moi deux jeunes filles avec lesquelles j'ai commencé à échanger des œillades, distraitement. Soudain, l’une d'elles se lève et adresse de grands signes à deux étudiants qui viennent les rejoindre, les saluent d'un geste mécanique et s'asseyent à leur table. Ce sont les « Schatz » de ces dames.

Depuis un moment, je sens quelqu'un qui me regarde avec persistance ; là, de côté... Cette fois, ce n'est pas une femme. Je constate que c’est un officier, tout jeune, le torse cambré dans un dolman de drap gris-fer, la casquette plate à liseré rouge, enfoncée sur des cheveux d'un blond glacé. Il est remarquablement beau, ce garçon. Son profil me rappelle celui de Carpentier, en plus fin ; le menton plus nettement détaché. Le teint est celui d'une petite fille anglaise ; les yeux, d'un bleu lumineux, assez allongés vers les tempes,

sont, ‘hd exemple, un peu tannés aux paupières, et Ôôtent à ce jeune visage son allure presque enfantine. Dès qu'il voit que je me suis retourné de son côté, il se plonge dans sa coupe de « Pfirsiche Bowle » qu'il vide précipitamment. Un instant après, tandis que je contemple distraitement les astragales de roses rouges bordant la terrasse, je m'aperçois qu'il recommence à me fixer. Quel drôle de type ! Évidemment, ma qualité de Français doit se signaler ici ; et 1l est indéniable que la curiosité des Allemands a toujours été fortement requise par ceux de notre race.

L'orchestre vient d'entamer un morceau dont je n'arrive pas à me rappeler le titre. Je saisis le programme qui est sur la table ; mais voilà ! il est griffonné de manière peu lisible, et de cette écriture cursive allemande que je déchiffre difficilement. J’appelle le garçon ; peine perdue. Un garçon de café allemand n'obtempère à un appel qu ‘après un bon quart d’ heure de réflexion. Mais voici que le ] Jeune officier qui se trouve à côté de moi, s’est levé à demi ; il se glisse d'un mouvement preste jusqu'à ma table.

« Pardon, monsieur », me dit-il en un français que ne déforme nulle trace d’accent étranger, { y a-t-il quelque chose que je puisse traduire pour vous ?»

e le regarde un peu surpris.

« Ma foi, monsieur, puisque vous avez cette obligeance, pouvez-vous me dire quel est le morceau qu'on vient de jouer ?

— AÀh, ou... C'est la danse slave de Schubert.

— De Schubert, parfaitement... Je la connais très bien, mais je n'arrive pas à me rappeler. Je vous remercie, monsieur.

— ]l n'y a pas de quoi ».. — Sa chaise s’est tout doucement rapprochée de la mienne.

« C'est bien ennuyeux, n'est-ce pas, pour les étrangers, qu'on s'obstine à employer sur les programmes ou les menus d'hôtels, la vieille écriture gothique... Certains, chez nous, se servent des caractères romains pourquoi ne pas généraliser cela ?..

— Mais, : ici, ce sont les étrangers qui ont tort ! Ils n'ont qu'à savoir parfaitement la langue du ns où ils sont. Si vous, par exemple, alliez en France, vous ne seriez Jamais embarrassé.… »

L'éphebe à casquette et bottes vernies sourit négligemment.

« Oh ! moi, c’est différent : j'ai une mère Polonaise qui m'a élevé dans le polyglottisme ; et surtout, la culture du français. Mais je reconnais que la plupart de mes camarades ne le parlent guère qu'en théorie.

— Je crois que vous apprenez aussi le russe, dans vos écoles de guerre ?

— Le français et le russe ; oui. »

À ce moment, l'orchestre commence les premières mesures de la « Grotte Fingal » ; et nous écoutons sans souffler mot, comme tous ceux qui nous entourent. Mon compagnon a allumé une cigarette de tabac blond ; il me tend silencieusement son étui d'argent, et jy cueille à mon tour une « Batschari » après avoir esquissé un geste de protestation. Lorsque les derniers accords se sont éteints :

«€ On fait vraiment de très bonne musique, ici »; dis-je poliment, pour continuer la conversation.

€ Oh ! ce petit orchestre n'est pas épatant », rétorque-t-il avec la satisfaction des étrangers, toujours

empressés à placer quelque mot d'argot. « Si vous êtes amateur de musique, c'est dommage que vous ne soyez pas venu en hiver ; parce qu "en cette saison, on n'a plus grand'chose. Mais, à Paris, vous avez bien mieux : les concerts Lamoureux... » Son regard s ‘est fait i interrogateur.

« Oui, en effet, j'y vais quelquefois le dimanche ; et puis à Colonne...

— Vous habitez Paris d...

— Dix mois de l'année, environ. »

Le jeune homme hoche le menton avec un regard et un sourire indéfinissables. Après un court silence :

« Alors, les ressources intellectuelles de Hambourg doivent vous paraître faibles. Cependant. oui, j'y pense ; il y aura demain un très beau concert donné par Weingartner, au Stadt-Theater. Vous avez bien vu les affiches ?

— Non, pas du tout. Qu'est-ce qu'on joue ?

— C'est un « Wagner-Abend » : le prélude de l'Or du Rhin, l'Enchantement du Vendredi Saint, Parsifal, la Mort d’Yseult…

— Sapristi, mais je vais my précipiter !

— Vous êtes très « wagnériste » ?

— Pas spécialement ; mais j'adore toute la musique réellement haute ; qu’elle soit russe, allemande ou française… La musique! quel merveilleux bain d'oubli...»

Il faut croire que j'ai mis une ferveur particulièrement douloureuse à cette phrase, car mon jeune Allemand me regarde avec un visible intérêt.

« Eh bien... je vous engage à prendre votre billet dès ce soir si vous voulez être bien placé. » Il hésite un instant, puis :

« J'ai le fauteuil 29 ; peut-être aurai-je la chance de ne pas être loin de vous ? Ces places-là ne sont pas enlevées trop vite...

— Certainement, je vous retrouverai avec plaisir. »

J'ai dit cela très spontanément. Depuis neuf mortels jours que je suis en Allemagne, je n'ai absolument communiqué avec un être humain que pour les besoins de la vie matérielle. Ce garçon est gentil et bien élevé : rien du genre « schneidig » de l'officier prussien, que je déteste, comme toute manifestation avérée de militarisme...

« I] doit être un peu tard ; je pense que je ferais bien d'aller au « Stadt-Theater ».

Mon compagnon consulte son bracelet-montre en or.

« Vous avez encore vingt minutes avant la fermeture du bureau. |

— Eh bien, je vais me dépêcher. Au revoir, monsieur ; à demain soir j espère ?

— Vous me retrouverez à 8 heures dans le vestibule. Enchanté, monsieur, d’avoir fait votre connaissance... »

Il s'est levé et touche sa casquette de sa main repliée. J'admire encore une fois la souplesse, l’aisance aristocratique de ses mouvements.

« Quel dommage que ça ne soit pas sa sœur ! » pensai-je en m'éloignant.

Huit heures moins trois minutes dans le vestibule d'une architecture somptueuse et outrecuidante, où la foule piétine sur place. Je reconnais de loin mon

officier de la veille et le rejoins non sans peine. Il est drapé dans un vaste manteau gris-clair, et exhale un parfum d'ambre très fin qui me surprend un peu ; car l'Allemagne est un pays où les parfums ne sont pas en honneur.

« J’ai le numéro 30, dis-je en montrant mon coupon.

— Parfait. Venez vite. »

… Assis dans les rouges ténèbres de la salle, je laisse mon cerveau exténué flotter délicieusement à la dérive, sur les vagues puissantes et szreines du « Rheingold », qui montent, déferlent, grandissent, comme de véritables masses aquatiques ; vous transportent dans un monde si loin de nous ; au bord du grand chaos primitif...

Lorsque les applaudissements ont fini de crépiter, nous nous taisons, mon compagnon et moi, le regard perdu chacun dans nos pensées, plus unis par ce silence que nous ne le serions par des paroles quelconques. Puis, ce sont les clameurs fraîches et sauvages de la Walkyrie lancées par une forte femme, qui a bien la voix allemande : un timbre solide et pur, sans le moindre chevrottement ; mais sans rien d'émouvant. Puis, les déchirantes, sensuelles, mystiques, lamentations d'Yseult devant le corps de Tristan. |

Ah ! là, tout mon être chavire ; et le sol se dérobe sous moi. Ne pouvoir être seul et pleurer !.. Quelle torture suis-je venu chercher là ? quel rappel de la passion impitoyable, despotique, méchante, dont je . parvenais à peine à étouffer les soubresauts qui font si mal :... « Tristan !... [ch komme !!... »

Soudain, je tressaille, interloqué. Une main est venue frôler doucement la mienne. Comment, il y a donc une femme à côté de moi ?.… Je me retourne à demi,

précautionneusement.… Mon compagnon, un peu penché demon côté, laisse errer au plafond son regard candide, indifférent. Peut-être son geste est-il involontaire ?

Mais voici que la main gagne insensiblement du terrain. À présent, elle emprisonne la mienne comme une chaude carapace ; deux, trois, quatre doigts s'agrippent aux miens, leur tresse une petite natte vivante... Deux mouvements tout à fait contraires en moi, à cet instant : D'abord celui de l'instinct, du subconscient : AAA ma main brusquement. Déjà une fois, il y a dix ans, un jeune camarade de l'École des Beaux-Arts, avait tenté de mon côté une caresse louche qui avait été repoussée avec indignation… Puis second mouvement, celui de la réflexion, du dilettantisme, pourrai-je dire : laisser ma main où elle était, et voir les événements. Ceci était assez imprévu, ma parole !... Quoique pourtant. Il fallait vraiment que je fusse un abruti pour ne pas avoir repéré la nuance, le détail insolite, chez ce trop charmant garçon, plus près de Lorenzaccio que de Siegfried, à coup sûr. Voilà donc à quoi rimaient toutes ces amabilités ! Voyez-vous ça, le petit vicieux ! — Après tout, Je m'en fiche ; je ne suis pas un Sage. Îl y a des moments dans la vie, de détresse totale, d’'esseulement, où l'on se met à bavarder avec son concierge : où l’on recherche la caresse d'un chien. Quand on meurt de soif, on boirait l'eau d'un marais. D'ailleurs, mon tacite acquiescement ne me conduira que jusqu'où je voudrai bien aller. Laissons s'ébaucher ce flirt singulier ; il sera toujours temps de battre en retraite.

Jusqu'à la fin du concert, nous restons ainsi mon

compagnon et moi, muets, corrects, le regard absent, les mains nouées d'une étreinte furieuse, sur le rebord du fauteuil. Maintenant, le sortilège musical est rompu ; mes pensées ont changé de cours... Dans la lumière réapparue, tout le monde se lève. Le jeune officier, un peu pâle, me dit avec un faible sourire : « C’est vertigineux, n'est-ce pas ?

— Où... On ne sait plus où l’on est. »

Nous nous frayons un chemin dans la foule dense. Il a passé son bras sous le mien, comme pour me guider, et me tient serré ( afin de ne pas me perdre ». Tout ceci est très bien fait ; d'une élégante hypocrisie qui me ravit. Je m'amuse comme au théâtre...

Nous voici dehors, dans la nuit où les canaux de l'Alster et de l'Elbe tissent déjà un petit brouillard froid. Le bras de mon compagnon presse le mien avec de courts tressaillements fiévreux. Je crois que nous avons marché jusqu'au Jungferstieg, le quai où papillotent des lueurs fauves. Où allons-nous, au fait ?

« Vous ne trouvez pas, me dit tout à coup une voix presque basse, qu'après une telle secousse, il n'y a rien de tel qu'une tasse de thé pour vous remettre les nerfs 2... »

Je bafouille une réponse indécise.

« Mais du vrai thé, par exemple; pas l'horreur qu'on vous sert dans les restaurants d'ici... J'ai chez moi du thé de Chine admirable ; le thé de la récolte impériale. Venez ; c'est tout près. »

Je m'arrête deux secondes sur place ; le temps que se livre en moi un nouveau et violent combat, rapide comme l'éclair. Parbleu ! je vois qu'on désire la solution du marivaudage... Est-il permis tout de même,

4 L'ERSATZ D'AMCUR

de violer les gens comme ça ! En voilà un satyre, ce petit bonhomme !.. Ou une bacchante, encore.

Évidemment, la morale la plus élémentaire voudrait que je le plante là ; et qu'après un adieu poli, je retourne me coucher à l'hôtel ; tout seul... Je suis à l'instant précis de le faire; et puis... je ne sais quelle force satanique me fait infléchir, les jambes molles, dans la direction où m'entraîne le jeune homme gris. Tant pis ! je me jette à l’eau. Pour une fois, je n en mourrai pas, tout de même ! Pure curiosité de dilettante, en somme. Lorsqu'on est en Chine, il est tout naturel qu'on fume une pipe d'opium. Au Japon, on rend visite au Yoshivara. Je suis en Allemagne, et le Hasard, dieu cocasse, me jette dans les bras d'un de ces émules du prince d'Eulenbourg et de Kuno de Moltke, dont les exploits néo-grecs firent les délices de tous les journaux satiriques, voici cinq ou six ans. Des caricatures du « Simplicissimus » et du « Muskete » sur les officiers de la Garde, s'évoquent à ma mémoire... Et voici que l’un d'eux m'invite à ( prendre une tasse de thé »; et il se trouve que c'est un éphèbe d'un extérieur très ragoûtant en somme ; pourquoi ne pas tenter cette expérience, où Je ne risque rien, enfin l Tant d'hommes l'ont pratiquée au collège, qui sont redevenus très normaux ensuite Ça me rajeunira, voilà tout.

Et puis, je ne veux pas rentrér seul, ce soir !.… Je ne veux pas... | mesure que nous approchons du but de cette course nocturne, des réalités se précisent dans mon esprit. Je ne me sens pas très sûr de moi, tout de même, quant au dénouement de cette aventure ; Y

ÉMERSATZ D'AMOUR 45

étant diablement novice. Peut-être serait-il bon de définir un peu le programme, afin d'éviter à l’un ou l'autre partenaire des surprises ennuyeuses >... Je toussotte ; et me mets à développer des phrases filandreuses autant que saugrenues sur l'amitié telle que je la comprends entre deux jeunes hommes. Elle ne doit pas être trop brutale, trop matérielle. Voyez les Grecs. Non, au fait ; les Grecs étaient des lurons qui ne reculaient devant aucune réalité. Mais, voyez les jeunes Anglais. ah ! c'est ça : les étudiants d'Oxford, Cambridge. Leurs caresses ont toujours quelque chose d'enfantin, d’inachevé.. Comme celles des amies du sexe féminin... Voilà ! l'exemple de Lesbos est parfait.

Mon compagnon me regarde un peu surpris. Il a compris, cependant.

« Bien sûr », réplique-t-il en pinçant les lèvres d’un

petit air prude. « Il n'y a guère que les professionnels et les soldats pour avoir ces habitudes grossières ! Entre gens bien élevés, on sait se conduire. »

La clef tourne dans la serrure. Une antichambre sombre, au rez-de-chaussée ; puis, une pièce où rôde le parfum d'ambre insaisissable. La lumière jaillit d'un commutateur. Mon regard de peintre saisit rapidement l'ensemble : je suis dans une chambre à coucher, toute en velours de laine orange pâle, souligné de boiseries gris-perle. Le plafonnier de verre dépoli fauve se tachète de hiboux noirs. Le lit, fort large, affecte la forme géométrique et massive qui caractérise le style décoratif allemand. Sur la couverture, s'étalent un peu indiscrètement, deux pyjamas : l'un, de soie vert amande à liserés violet sombre, l'autre, de soie blanche à liserés noirs. Cristi, 1l a pensé à tout, ce garçon.

D'ailleurs, je n'ai guère le temps d'analyser ces détails, car le maître de céans, qui a jeté sur un divan son manteau et sa casquette, se retourne, m'enlace comme une plante grimpante; et d'un mouvement adroitement calculé, m'applique un de ces baisers. À

Un Français n’y eut pas mis tant de hâte : et aurait commencé par m offrir le thé. Enfin; ne chipotons pas.

Je dois ici une confession sans fard. Certes, oui ; pour moi qui vivais en pénitence d'amour depuis exactement trente-deux jours, ce fut une joie fine et savoureuse, que l'étreinte de ce jeune corps flexueux, et le contact de cet épiderme délicat comme celui d'une femme, d'où montait un parfum rare; et ces lèvres dont on n'aurait su dire si elles étaient imberbes ou rasées, intelligemment ardentes, et exhalant un souffle frais. Tout cela constituait une clémente, une admirable illusion. Mais, voilà : il y a des moments dans l'amour où il faut bien descendre un peu des sommets. Car, ils nous la bâillent belle, en vérité, les poètes et les romanciers qui se sont toujours évertués à idéaliser les caresses sexuelles ! En réalité, certaines parties de l'être humain n'ont rien de pur ni de noble; c'est un long entraînement atavique qui nous accoutume à les envisager ainsi. La preuve, c'est qu'un adolescent vierge, mis en présence de ces réalités là, s'effare souvent, quelque peu rebuté. Moi, dans le cas présent, je n'étais pas plus « entraîné ». Aussi, je jure que tout ce que je fus amené àifaire, dans cet ordre, n'était que pure politesse ; afin, de ne pas rester trop en arrière... De même, un homme bien élevé déguste, le sourire aux lèvres, une tasse de thé

qui sent l'artichaut et du gâteau mal cuit dont il redemande une tranche, en le déclarant excellent. Et ceci avec une telle bonne grâce que la maîtresse de maison, qui ne s aperçoit de rien, est ravie de lui avoir offert un si bon goûter...

Une aube grelottante et froide s’insinue sur le tapis orange, par la fente du store. Très loin, la plainte d'une sirène désespérée raye le brouillard. D'un geste mou, J'atteins mon bracelet-montre.

« À quelle heure arrive votre ordonnance ? » demandai-je.

— Vers sept heures et demie », répond-il, en bâillant comme un chat. « Mais qu'est-ce que ça fait ? il est dressé à ne jamais paraître que quand je le sonne. Et avec cette fenêtre au rez-de-chaussée, vous pouvez fort bien filer dans la rue sans être vu.

— Et tomber sur le « polip » (sergot) ou sur quelqu'un qui sait que vous demeurez là ? Merci, cher ami, J'aime mieux m'éclipser maintenant. »

Je disparais dans le cabinet de toilette, où je m habille avec une hâte honteuse, ayant dans tous les membres la mauvaise fatigue d’une nuit passée en chemin de fer. Lorsque je reviens, mon... ami, vêtu du pyjama vert amande, est fort occupé à refaire sa raie, au moyen de deux brosses, devant la glace. Je le regarde. Assez difhcile à définir, ce galopin-là. Malgré son inversion, ses regards candidement sournois, 1l est certainement moins efféminé que ses congénères des bars montmartrois. De même que les boys anglo-saxons, les éphèbes

d'Allemagne gardent toujours quelque chose de la santé robuste, la mâle rudesse originelle...

« Vous ne reprendrez pas une tasse de thé avant de partir ? » s'informe-t-il poliment, C'est bien facile avec le réchaud à gaz...

« Non, merci... Je m'en vais... »

Il ouvre la porte; s’efface correctement pour me laisser passer dans l’antichambre. Là, il prend ma main dans les siennes et réfléchit :

« Quand nous reverrons-nous ?.. C’est embêtant, aujourd'hui je suis de corvée ; il faut que je conduise les recrues sur le terrain de manœuvre ; une scie... »

J'ouvre la bouche pour déclarer qu'en tous cas, moi je pars pour Lübek — ou ailleurs — lorsqu'il ajoute en pressant ma main contre sa poitrine et en appuyant sur mon visage un regard d'où montait vraiment toute la tendresse confiante et câline d'un petit enfant : « Mais nous nous reverrons à la fin de la journée !.. Cela me fera tant plaisir de causer un peu avec vous | car jusqu à présent, nous n'avons guère eu le temps de causer !.. Voyons, je passerai vous . prendre et nous diînerons ensemble. Oh, vous verrez ; je vous mènerai dans un endroit charmant qui vous plaira sûrement. »

Mon Dieu, s'il ne s’agit que de causer, évidemment, je ne demande pas mieux que de lui accorder cette soirée. Je ne puis pas le planter là comme ça, ce pauvre gosse...

« À quel hôtel demeurez-vous ? » demande-t-il.

— Au « Vier-Jahrzeiten ». Vous savez où c'est ?

— Naturellement ; eh bien, je serai ce soir à sept heures et demie, dans le hall d'entrée. »

Il déverrouille la porte, et au moment de nous séparer, après une embrassade pour laquelle j'avais fait bonne mesure, pensant que c'était la dernière, il s'écrie soudain :

« Ah ! Dieu, excusez mon étourderie... Où avais-je la tête ? J'ai oublié de me présenter ! Vous ne savez même pas chez qui vous êtes ! »

Tiens, c'est vrai, me dis-je. Mais qu'est-ce que ça fait ?

Le blond jeune homme s'incline légèrement en rectifiant la position à l’allemande.

€ Carl von Rudorff, premier lieutenant au 8° dragons.

— Enchanté.. Marc Renneval, artiste peintre. »

Nous nous serrons la main avec une gravité où il n'a vu sûrement aucune intention blagueuse.

Je constate avec un petit étonnement amusé que ce soir-là je fais une toilette minutieuse, tirant de ma malle la chemise à plis fins, le smoking à liserés de soie, le gilet de velours gris frappé, sur lesquels j'avais compté pour enjôler les Hambourgeoises. Je refais deux fois la raie de côté d’où part cette mèche noire, qui me compose une beauté à la « Judex » ou à la « Fantômas ».

Très bien. Il peut venir maintenant le petit Prussien. Curieux tout de même comme on devient « grue » dès qu'on se sent désiré par un être humain quel qu'il soit.

Enfoncé dans un des grands rockings-chairs du hall, je feins de lire attentivement le « Meggendorfer- Blatter » tout en guignant du coin de l'œil le cadran de l'horloge. Sept heures trente et une minutes ; le voici qui ouvre le tambour vitré, assailli tout de suite par les œillades aussi brûlantes qu'inutiles de trois ou quatre « backfisch » Allemandes, assises devant les tables à écrire. Nous nous serrons cérémonieusement la main. Puis, je le suis à travers un dédale de rues, tantôt éclaboussées de lumières, tantôt obscures ; et voici que nous nous arrêtons devant une voûte basse, faiblement éclairée par un fronton d’ampoules élec-

triques rouges, qui me paraissent dessiner le mot : Nirvâna. À la suite de mon compagnon, je descends une dizaine de marchés, tout en faisant la réflexion que les Allemands aiment vraiment s'amuser dans les caves.

Celle-ci, du moins, est d'une allure luxueusement raffinée. Nous sommes dans une immense salle, tendue de laine frappée, rouge-feu, à boiseries de laque noire et or. Au fond, comme une vaste niche, qu'encadre une vigne-vierge artificielle. La salle est divisée en une vingtaine de boxes abritant de petites tables, dont les cristaux s'irisent sous des jeux de lumières ingénieux et amortis. Un orchestre caché fait flotter dans l'air de voluptueuses cadences argentines. Je remarque déjà pas mal de monde : des officiers à monocle, de gros hommes très chics, le crâne tondu ras comme des bagnards, la moustache docilement retroussée à la Guillaume II ; plusieurs têtes de juifs ; et trois femmes seulement. En revanche, voici un joli jeune homme aux cheveux oxygénés ; puis un autre, au type oriental, qui pourraient bien en tenir lieu. Je crois que le jeune Carl m'a emmené dans un établissement similaire au « Como » de Berlin, ou au Maurice-Bar, de Paris. Notre entrée est remarquée. Je ne sais trop pourquoi, je retire tout doucement ma rosette violette, que je glisse dans ma poche.

Nous voici installés au fond d'un des petits boxes discrets, devant une table fleurie d'orchidées.

« Voulez-vous commencer par des huîtres de la Baltique ? » demande mon compagnon en me tendant la carte.

— Oui, mais ne vous occupez pas de moi; choi-

sissez, vous », dis-je, indiquant par là que j'entendais offrir le diner ; et prévoyant déjà une petite lutte au dessert qui m'ennuie d'avance.

Le vin — un Rüdesheim qu'on sert dans de grands calices vert sombre — est plus agréable que je ne croyais, et se combine excellemment avec le goût marin des huîtres. Devant moi, Carl, le buste droit, le petit doigt en aile de pigeon, se sert avec cette méticulosité qu'affectent les Allemands chics, pour se différencier de ceux, trop nombreux, qui mangent encore avec leur couteau. Jusqu'à présent, nous avons tout juste échangé ces quelques banalités qui ne sont destinées qu'à empêcher le silence.

« Vous m'avez dit hier que vous étiez peintre », dit-il, tout à coup. « Quelle genre de peinture faitesvous ?

— L'eau-forte en couleurs ; et puis, les 1llustrations. J'ai dessiné des costumes, dernièrement, pour le Vieux-Colombier.

— Ah! très chic, ça. Vous exposez au Salon d'Automne ?

— Je suis même du jury assez souvent. Mais vous êtes bien au courant de ce qui se passe à Paris ?

— Je suis abonné à « Vogue » ; et puis j'ai un tas de livres français chez moi. Vous verrez ma bibliothèque :; c'est fameux !...

— Attendez ; je parie que vous avez Claudine — toute la série — le Journal d'une femme de chambre — Aphrodite — Nana — les Demi-Vierges…

Carl ouvre ses yeux candides sur les miens.

« Mais oui, j'ai tout ça ! comment le savez-vous ?

— Cette malice ! ce sont les seuls livres français

qui se vendent à l'étranger. Et puis, je vais vous dire ce que vous n'avez sûrement pas : l'Œuvre entre autres Zola ; tout Balzac ; En Route et La Cathédrale de Huysmans — Jules Renard — Albert Samain :; et le Jean Christophe de Romain Rolland...

— Sauf Balzac, dont j'ai lu des extraits au « Gymnasium ?, je ne connais pas les autres livres que vous me citez, en effet. Ce sont des ouvrages secondaires, sans doute ?

— C'est ce que nous avons de mieux comme littérature contemporaine. Mais ça n'amuse pas les étrangers. »

Il me regarde avec l'attention un peu inquiète des Allemands, qui se demandent toujours si on se moque d'eux : et préfère piquer sa fourchette parmi les anchois que lui présente une vasque de cristal.

€ C’est charmant, ici », dis-je en regardant autour de moi. C’est décoré avec goût. »

— Vraiment, cela vous plaît ? Et vous devez être difficile ! Oui, c’est bien 1ici., Et puis, c'est comme il faut. On y voit très peu de «( cocottes ».

Non, il n’a pas souri en disant cela... Il dit ce qu'il pense. Maintenant, c'est le tango à la mode qui vient frôler nos oreilles, tandis que nous mangeons un poulet au paprika délicieux et infernalement épicé. LS

« Cette musique est agréable parce qu'elle ne vous casse pas les oreilles », laisse tomber le jeune von Rudorff. Il ajoute avec un sourire câlin : « Évidemment, ça ne vaut pas la Mort d’Yseult.… Vous vous rappelez ? » Pour mieux réveiller mes souvenirs, son pied, après avoir buté contre le montant de la table, vient doucement frotter ma bottine. Je lui rends sa

pression poliment, mais un peu froidement. C'est vrai ; j'oublie toujours.

À mesure que l'heure s’avance, il me semble qu'on s'échauffe dans les boxes avoisinants. Il y a un incroyable va-et-vient de seaux à glace, d’où pointent des bouteilles effilées ; les bouchons de champagne pétaradent sans arrêt. J'entends des rires un peu brutaux ; des chuchotements énervés. Juste en face de nous, un capitaine de vaisseau, très digne, très raide, se confectionne des boissons étranges assis sur le divan, tout contre lui, l'adolescent au profil égyptien boit dans son verre avec une paille. L'atmosphère se fait lourde dans ce soussol, où pèsent des odeurs de victuailles, de tubéreuses, de narcisses et de tabac turc. Carl qui boit sec, bavarde, les yeux phosphorescents dans la pénombre ; mais je commence à être un peu étourdi et ses paroles m'arrivent embrouillées dans un nuage de musique...

Nous finissons nos « eis-kaffee » lorsque soudain les lumières baissent. La niche du fond s'éclaire en vert pâle. Une silhouette jeune et svelte y apparaît, nue sous un léger pagne en voile d'or. Le visage est blanc de craie ; les traits s'y dessinent exagérément, au pinceau, sous une courte perruque noire, poudrée d'or. Conduite par une mélodie au rythme d'Extrême Orient, la voici qui ondule, se pâme, se crispe, rebrousse ses membres reptiliens. Un religieux silence a succédé au brouhaha de tout à l'heure.

«Elle est vraiment jolie, cette danseuse», dis-je à Carl.

Il s'étrangle à demi dans sa coupe de champagne, pouffant de rire.

« Mais c’est un danseur ! se récrie-t-il. Il est vrai que de loin... C'est Léo ; un charmant garçon. »

Sapristi, c'est vrai que nous sommes à Sodome ici...

À présent, l'être ambigu, qui avait disparu un instant revient, sans son voile, ceinturé et couronné de pampres. C'est une danse de bacchante qu'il dessine devant nous. Îl se tord et bondit presque au milieu de la salle, parmi les spectateurs, qui ont avancé leurs chaises, et dirigent sur lui le jet ardent de deux cents prunelles au moins. Je distingue devant un gros juif — un marchand de fourrures ou de diamants — dont l'expression bestiale est celle d'un Arabe devant des Ouled-Naïil. Pour un rien, il crierait ( you-you » d’une voix enrouée. Et ce capitaine de uhlans, apoplectique à éclater.

« C’est le capitaine von Weckenrode », me dit Carl tout bas. « Un rude saligaud. Croiriez-vous qu'il couche avec des soldats ? »

Les danses sont finies à présent. L'orchestre entame, un fox-trott et voici des couples qui se lèvent. Les trois femmes de la salle — qui se trémoussent et rigolent pour vingt — ont empoigné d'autorité des cavaliers. Je vois le correct officier de marine enlacer le petit Levantin, et commencer avec lui le dandinement rapide et glissé sur le parquet de l'allée centrale. De même, le capitaine von Weckenrode avec un gaillard au crâne ras, qui porte un lorgnon ; ils sont gravement burlesques. Puis, deux jeunes étudiants, rituellement balafrés.… Plusieurs de ces Allemands dansent très bien ; mais ils ont quelque chose d'un peu automatique.

« Vous ne voulez pas faire un tour ? » propose tout à coup Carl, en posant sa main sur la mienne.

— Âh ! non, merci. Je ne me donnerai pas le ridicule de danser en public avec un homme... »

Il ne souffle pas mot. Le fox ayant pris fin — au bout d'un grand quart d'heure — les couples passent et repassent devant nous. Des officiers échangent de petits saluts souriants avec Carl, et mé regardent curieusement.

« Vous avez des amis ici, Carl ?

— Pas un. Des camarades seulement. Je ne vois tous ces gens-là que pour le service. »

La musique attaque un tango. Je vois un long capitaine blême, à monocle, se précipiter au-devant de mon compagnon.

« Da ist der schoner Carl ! Komm, du Süsser !

Carl se lève à demi, très perplexe, en me regardant. Il meurt d'envie de prendre le bras qui s’arrondit devant lui, et la danse le tente comme une petite pensionnaire. Mais il n'ose pas.

« Erlauben Sie, Monsieur ? » me demande avec un sourire à claques le type qui a saisi son regard.

Je réponds que ça m'est totalement égal. Carl jette en hâte sa cigarette : et le voilà parti. Je suis des yeux la lente promenade onduleuse qu'ils dessinent devant moi. Carl sinue avec une grâce, une souplesse, qu'il doit sûrement à son origine demi-slave. Les yeux amincis par une griserie béate, 1l ne paraît pas voir le visage allumé de son danseur, qui lui heurte les flancs avec des mouvements de faucheux. Je ne sais trop pourquoi ce spectacle m'horripile; et je me trouve l’air idiot sur ma chaise. Je me lève et m'élance vers une des femmes qui fait tapisserie. Elle ne se fait pas prier ; nous filons à notre tour. Ma danseuse est une blonde frisottée, pas laide en vérité; mais elle danse comme une poupée de boïte à musique; et

chaque fois que je change de pas, me marche sur les pieds, avec un « Pardônn » souriant. Je déploie cependant mes effets de tango savant et hautain, me sentant très regardé.

La danse finie, nous revenons à nos places. Carl, surexcité, me saisit le bras. « Vous dansez joliment bien ! » s'écrie-t-1l. « Rudement mieux que cette andouille de Kænig ; et que la femelle que vous aviez, d’ailleurs. Dieu, qu'il fait chaud et qu'on a soif... Voilà le barman avec des cocktails. Holla ! Ober ! »

L'homme à veste blanche glisse jusqu'à nous, et abat d’un mouvement giratoire sur la table, son plateau chargé de hauts verres et de glace pilée. « Sherrycobbler ? manhattan ? rain-bow ? night-cap ?

— Rainbow, décide Carl. C’est ce qu'ils font de mieux 1CI1. »

J'avale avec une hâte fiévreuse le breuvage frais et sournois. Ça n'a l'air de rien; mais ce que ça peut vous taper, ces drogues-là... Encore un tango ; l'Irrésistible. Carl me prend la main d'un geste implorant : « Et celui-là, voyons, vous allez bien le danser avec moi ? >

Cette fois, tout de même, j'aurais l'air de m'obstiner dans üne bouderie sotte. Je me lève et nous voilà partis à travers l'ondoyante cohue. Réellement, je sens que nous faisons un couple parfait, Carl et moi. Souple comme une balle élastique, il dédouble mes pas, les reflète à la manière d'un miroir ; les pressent’ d'avance, dirait-on. Je risque des fantaisies qui sont immédiatement comprises et suivies. La joie de la belle danse me prend ; notre double image, renvoyée par les hautes glaces, me jette au passage un sentiment

de satisfaction esthétique. Deux ou trois couples se sont arrêtés pour nous regarder.

« Hein ! nous faisons sensation ! » s’exclame mon compagnon, en se laissant tomber sur le divan, à côté de moi. « Mais quel partenaire vous êtes ! Merveilleux, oul... »

Les fox-trotts succèdent aux tangos et aux maxixes brésiliennes. Machinalement, entraîné par la griserie de la danse — et par celle des cocktails — j'ai recommencé à tourner ou glisser avec Carl. Autour de nous, cela tourne tout doucement à l'orgie. Les gens se renversent sur les divans, avec des rires pâteux, se chatouillent, se bombardent de mimosas et de narcisses ; divaguent à haute voix. L'éphèbe oriental est vautré sur les genoux du capitaine de vaisseau ; les deux étudiants s'embrassent à pleine bouche. Quant au capitaine von Weckenrode, après avoir longuement tangué avec Léo, le danseur de tout à l’heure, qui est revenu vêtu d'une blouse russe de soie rouge, il a carrément entraîné celui-ci derrière un des rideaux de velours qui ferment le fond de la salle. La chaleur est lourde, aggravée de cent parfums. Soudain, Carl prétend qu'il ne peut plus danser ainsi. En un dlin d'œil, il déboutonne son dolman ; et son torse apparaît en chemise de soie mauve pâle. Puis il m ‘empoigne l'épaule, car un tango commence ; un tango dont ]; Je trouve le rythme particulièrement voluptueux..

Positivement, la taille de ce garçon semble fondre sous la pression de mon bras, comme l'échine d'un chat. Sa danse maintenant se fait plus onduleuse, plus pâmée; je sens son souffle frais sur mon menton, son flanc se moule au mien, et la chair que je palpe

sous la soie si légère m'ôte complètement la sensation de tenir un homme dans mes bras. Les sens éperonnés par l'énervement de cette soirée, je resserre âprement mon étreinte.. Au « corte arrière » il se couche littéralement sur moi. Toute l’ancienne volupté de cette danse des bouges sud-américains, apprivoisée pour les salons, ressuscite en ce moment. Des applaudissements éclatent derrière nous quand nous nous immobilisons.

« Viens, Marc ! viens avec moi... » souffle-tl, la voix changée, en m'entraînant du côté d'un des rideaux.

— JÎci ? tu es fou, je crois ! » Je me défends brusquement, rendu au sentiment de la réalité. Mais je suis haletant, la gorge en feu ; et j'avale un « flip » glacé pour me remettre.

Décidément, cela devient dégoûtant, ici. Les hommes qui sont soûls, le plastron fripé, se précipitent au lavabo, d'où l'on entend des bruits immondes. Le gros von Weckenrode manipule sans vergogne un jeune mulâtre devant moi... Non, je m'en vais. Mais Carl, la tête perdue, esquisse une sorte de danse russo-orientale; pour lui tout seul, les bras repliés derrière la tête ; et les exclamations fusent autour de lui :

«€ Ach ! Schatz ! Wie reizend ! Du süsse Prinzessin ! »… Je fends cette troupe de porcs, et lui tape sur l'épaule :

« Dis donc, Carl, il est déjà trois heures et j'ai un mal de tête fou. Si on s’en allait ? » |

«€ Oh ! non, pas encore ! » jette-t-il en se retournant. I] n'est pas jour. On me regarde avec goguenardise. J'ai un instant l’idée de filer tout seul : mais voilà :

dans cette nuit déserte, comment retrouver mon gîte à travers ce dédale de rues auxquelles je n'ai fait aucune attention ?

« Voyons, Carl. Dans cinq minutes ? »

Il me lance : « Ah ! tu m'emm... » et va me tourner le dos.

J'ai vu rouge à ce moment-là ; d'autant plus que le rire d'un des muffles qui m'’entouraient m'a fouetté la peau. Je saisis le bras de Carl et, en homme habitué au hSiERe je lui tords le poignet en arrière.

oute, mon petit, Je n'ai pas l'habitude qu'on se Fees de moi. Je m ‘en vais ; avec la petite femme que j'ai fait danser ; ça m'est HART Mais je te conseille de ne jamais m aborder si tu me rencontres ; parce que Je te flanquerais une bonne giffle. »

Il m'a regardé fixement, pâle. La douleur a dû être cinglante, mais il n'a pas desserré les dents. Je le vois s'immobiliser net, comme un cheval de sang, dompté sous le caveçon.

« C'est bien, dit-il brièvement. Je te suis. »

Il réenfile son dolman sans mot dire ; et fait seulement une grimace de douleur en passant le poignet dans la manche. j'appelle le garçon et lui présente un billet de banque qu'il refuse en disant : « C'est payé ». ce qui me fait jurer de dépit. Âu vestiaire nous reprenons nos vêtements en silence. Et nous montons les marches ; et l'air coupant, salubre, virginal de la nuit s'élance dans mes poumons...

Ïl me semble que je suis sur un sommet à trois mille mètres, où l'on a un peu de vertige : et que je marche dans les nuages. Carl, heureusement, m'a pris le bras, et me guide silencieusement. Je trouve que j'ai été un peu brutal tout à l’heure, et voudrais lui dire quelque chose... Cependant, au milieu de cette sorte de brouillard, je m'aperçois que nous tournons au sud du quai Alsterdam.

« Où me conduis-tu, lui dis-je en m'arrêtant.

— Chez moi, parbleu.

— Ah ! mais non ! tu es malade, mon petit. Je veux rentrer chez moi, à l’hôtel ! J'ai besoin d'être seul. Je suis souffrant.

— Mais tu es soûl, mon pauvre ami ! tu feras encore des bêtises. Viens chez moi, je te ferai de la camomille.

— Carl, tu ne me connais pas ! J'ai décidé que je n'irai pas chez toi cette nuit — et jen'i-rai-pas. Lâchemoi le bras, ou je saute dans le canal ; et toi avec. »

À la lueur blême d'un réverbère, je vois encore le regard indéfinissable de mon compagnon se coller à mes prunelles.

« Cristi ! tu es un homme excessif, toi... Eh bien, c'est convenu, je te ramène à ton hôtel. Vois-tu la

Lombards-brücke, par là ? C’est bien le chemin ? Alors, suis-moi.. »

Nous revenons sur nos pas, et nous contournons l'Alster, puis nous continuons à marcher. Oui, nous voici bien devant le pérystile du « Vierjahrezeiten » qui dort, enveloppé de ténèbres. Je sonne ; on ne répond pas. Carl cogne à la porte avec le pommeau de son sabre... enfin le lourd panneau s’entr'ouvre, et dans la lumière crue, jaillie du vestibule, apparaît un portier bâillant.

« Au revoir, mon cher ami, dis-je soudain correct, en tendant la main au jeune homme. Merci pour cette excellente soirée. Je te... je vous écrirai. »

— Attends, dit-il d'une voix douce; je t'accompagne jusqu à ta chambre. Tu es un peu étourdi par ton mal de tête... »

Il m'a repris le bras et m'enfourne dans l'ascenseur. Je ne veux pas me livrer à une lutte devant le portier ; d ‘ailleurs, j je n'ai qu à lui fermer ma porte au nez, Je suis chez moi, en somme.

Nous voici au second. Nous enfilons le corridor obscur ; je tâtonne les portes et fais craquer une allumette-bougie. 102, c’est ici. Je tourne la clef. Carl se faufile, leste comme un chat, dès que la porte est entrebâillée. « Veux-tu bien foute le camp ? » criai-je, furieux. Il m’empoigne à bras-le-corps, le visage contre le mien. « Chut ! ne fais pas de scandale ; tu vas ameuter les voisins... méchant garçon. »

Je ne sais quelle rage sensuelle et violente me prend. Je voudrais étouffer ce galopin ; le mâter, le mordre... et l’embrasser en même temps.

Une brise très douce rabat sur moi, par courtes cadences, l'odeur des sapins. Dans les allées, peu hantées du parc Hagenbeck, je marche lentement bâllant à chaque pas. De temps en temps, je m'arrête devant les petits paysages artificiels créés pour les bêtes exilées : le bassin entouré de roches plates sur lesquelles se traînent de gluantes otaries ; les marais où viennent boire les hérons et les grands flamands roses ; les éboulis de rochers, hérissés de cactus, le long desquels descendent majestueusement des lions et des panthères. Je m'échoue devant une buvette où je me fais servir un « demi » de Pilsen que j'avale d'un trait (car j'ai le gosier en feu depuis hier), et je rumine mes pensées, accoudé sur la nappe à damier rouge. Je suis un peu étourdi, comme au sortir d'un rêve abracadabrant. C'est si insolite, ce qui m'est arrivé là !

Ce matin, en me quittant, Carl m'a dit : « Je serai aujourd'hui à 4 heures au coin de la Hafen-Thor, si vraiment ça t'ennuie que je vienne encore te chercher à l'hôtel. Nous pourrons aller faire une petite promenade en bateau. » J'ai allégué qu'il vaudrait mieux remettre cela au lendemain parce que si mon mal de tête augmentait, je me reposerais, dans la journée.

Il m'a répondu, de sa voix douce et tenace : « Eh, bien, je serai toujours à 4 heures au coin du pont ; et si je ne te vois pas, ]j irai à l'hôtel te dire un petit bonjour. »

C’est bien : il attendra : et je lui enverrai un mot poli, mais distant. La petite fête d'hier m'a dégoûté de lui. Il est vrai que j'ai été moi-même dégoûtant pour finir; mais précisément, j aime mieux ne pas avoir à me rappeler ce souvenir-là..

Je regarde autour de moi. On dirait que c'est un fait exprès: rien que des couples énamourés. De grandes et fortes gaillardes en blouses rose-berlingot et vert salade, se vautrent sur l'épaule de solides gars, au crâne rasé, en leur tenant la main, devant les hautes chopes de bière. Quelles gueules ils ont tous !... Ils m'agacent ; et en même temps, l'image de volupté banale et vulgaire qu'ils dessinent à mes yeux, excite mon envie. Qu'est-ce que je fais là, seul et dépareillé, parmi ces amoureux ? Une chape de glace me tombe sur les épaules, car voici que je me remémore quel beau couple nous faisions, il y a deux mois, assis sous les ombrages du Pré-Catelan… Assez ! je ne veux plus de ces souvenirs-là !… Et soudain, cette vérité éclate à mes yeux; cette chose inouïe, merveilleuse : c’est pour la première fois depuis deux jours que je pense à Rolande ! Elle s'était envolée de mon esprit dès l'instant où y est entrée l’image de Carl... Je n'ose m'arrêter à cette constatation. Je ne puis donc rien, tout seul ? Je suis donc un fétu de paille ballotté sur l'eau ? Réellement, j'ai peur... En ce moment, je suis comme un malade qui sent tout doucement revenir une crise de souffrance dont le souvenir l'épouvante ; une crise qui aurait cédé devant la bienfaisante mor-

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phine. Je ne veux plus affronter cette souffrance-là. Je sais où est la morphine ; et je vais de ce pas la chercher. Il faudrait être un imbécile, tout de même, pour me condamner à cette morbide pénitence de Trappiste !.… Trois heures dix ; je me lève et me dirige vers le tramway en sifflant un motif du Rheingold.

Au fond, elle est cocasse, cette aventure-là ! Moi qui avais demandé au Seigneur de m'envoyer une femme: et voilà ce qu'il m'envoie !.…. Comme l’a jadis affirmé ma vieille tante, qui présidait les Mères Chrétiennes de sa paroisse. « On peut s'en remettre à Lui ; 1l sait bien mieux que nous ce qui nous convient ou non. »

Moi j'avais cru qu'une femme était ce qui me convenait le mieux pour faire l'amour. Il paraît que je me suis trompé, puisque le bon Dieu me gratifie d'un officier allemand :; et il y met de l'insistance, encore ! Car vraiment j'ai fait ce que j'ai pu pour refuser son cadeau ; mais non, la volonté céleste est là pour le replacer toujours entre mes mains. Après tout, ici, nous sommes au pays de |” « ersatz ». On mange des huîtres, arrosées de sauce poivrade : ce ne sont pas des huîtres, mais je ne sais quelle combinaison de pied de veau et de gélatine. Le homard en mayonnaise n'est jamais du homard, mais de la pieuvre ; le miel, de la cire à frotter, et ça ne l'empêche pas d'être très bon. Moi, j'ai comme maîtresse un « ersatz ». Or, l'ersatz peut être très agréable au goût, mais détraque un peu l'estomac. Le tout est de ne pas en faire sa nourriture habituelle, et n'en goûter qu'en passant. Je me remettrai aux produits naturels dès que je reviendrai en France.

BIERSATZ D'AMOUR 67

À 4 heures exactement me voici au coin du vieux pont. Carl y est déjà, adossé à un des piliers. Je remarque qu'il a un monocle à l'œil, et cela m'ennuie un peu. Il le fait d’ailleurs tomber pour me tendre la main avec empressement.

« Bonjour, Marc... Comment va la tête ?

— Très bien, merci. J'ai pris de l’aspirine.. »

Il tient ma main dans la sienne et me regarde un instant. Son visage est frais et reposé comme celui d'une petite fille en vacances ; ses prunelles de turquoise transparente se mirent dans les miennes avec l'expression d'affection presque naïve qui m'avait déjà touché une fois... Le jeune Giton de la nuit dernière a fait place à un bon petit adolescent germanique, prêt à chanter de tout son cœur des hymnes devant l'arbre de Noël.

« Comme c'est joli aujourd'hui cet effet d'éclairage mélancolique, dis-je en lui prenant le bras à mon tour. Regarde donc... »

Nous/nous accoudons au parapet et restons un instant silencieux. Devant nous, la vieille porte à tourelles trapues enjambe de sa masse d'un gris opaque l’eau plate et sereine au ton délicatement soufré, sur laquelle glissent doucement des bateaux, des bateaux sans fin. Les lointains semblent de la vapeur bleue découpée sur le ciel beige. Une sirène gémit au loin.

« Est-ce que tu trouves que ça ferait un joli motif d'eau-forte, Marc ?

— Oui; j'en ai déjà commencé un croquis, d'’ailleurs. Mais je ne sais pas si j aurai le temps de faire une aquarelle très poussée, comme il faudrait pour la recopier ensuite... »

Carl attache sur moi un regard inquiet.

« Si tu as le temps ! mais bien sûr, voyons !.. »

J'élude la réponse en demandant où sont les bateaux. : Là-bas, au bas de l'escalier. Mon compagnon choisit une grande barque dans laquelle est un gamin aux pieds nus qui empoigne les rames à l'avant. Lui s'installe sur un coussin par terre et s'accote contre mon genou. Je suis à l'arrière, laissant pendre ma main au fil de l'eau.

€ Tu n'auras pas froid ? s'informe Carl. Ton paletot est bien léger... Veux-tu prendre mon manteau ?

— Mais non, je n'ai pas froid. Je suis très bien. »

Je tapote amicalement sa main gauche ; mais il la retire avec un mouvement de douleur, sans rien dire. Diable, c'est vrai, j'oubliais le poignet que j'ai assez vivement molesté hier. Pauvre gosse...

La barque glisse doucement, rythmée par le ploc ! sourd des rames. Les quais s'éloignent ; après eux, voici d'autres quais, des docks où s’amarrent les grands paquebots. Nous sommes en pleine eau maintenant. Un soleil rond se montre derrière un ciel jaune pâle en verre dépoli.

€ Tiens ! remarque Carl, en ajustant son monocle, est-ce que ce ne sont pas tes couleurs nationales qui s'avancent là-bas ? »

C'est ma foi vrai. Un petit morceau de la patrie débouche de l'Elbe ; un bateau venant du Havre sans doute.

« Salut à la France ! jette mon compagnon — en exagérant le salut militaire. »

Je lui envoie un petit coup de genou dans le dos :

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