CHAPITRE PREMIER
Historique.
Les exemples les plus ‘remarquables d’éruption précoce sont fournis par certains animaux, phoques, cochons d’Inde, chez qui les dents de lait tombent avant la naissance ; chez le lièvre, elles tombent peu de jours après, ce n’est pas chez l’homme une rareté anatomique, car de nombreux exemples en ont été observés.
La présence des dents chez le nouveau-né a de lout temps frappé l'imagination populaire. On a longtemps attaché à cette particularité la valeur d’un augure. Chez les anciens, c'était un préjugé fort répandu que d'heureuses destinées étaient réservées aux garçons porteurs de cette anomalie, tandis que chez les filles, ce signe était considéré comme d'un fâcheux présage.
La légende, en tout cas, s’est complue à en faire l'apanage d'hommes illustres. Ne faudrait-il pas attribuer une telle anomalie au jeune Hercule, lorsqu'il mordit si cruellement le sein de sa divine nourrice? Pline l'Ancien rapporte que deux Romains étaient nés avec des dents: Curius Dentalus et Papirius Corbon. Plus près de nous, Schenck et Haller en ont cité des exemples, et l’histoire veut que cette précocité d’éruption ait été constatée chez Richard: IT, roi d'Angleterre, Louis XIV et Mirabeau.
Jusqu'au milieu du XIX®e siècle, ce n'est qu'à titre de
* Curiosité que ces faits ont été rapportés.
En 1780, on peut lire dans la « Gazette de Santé », p. 145: « Le 13 du mois d'août, Madame de la Rerville accouche heureusement d’une fille bien portante ayant deux dents incisives à la mâchoire supérieure dont la sortie fut suivie trois jours après de deux autres de chaque côté de celles-ci, ce qui faisait le nombre de 6; mais cette enfant mourut dans les convulsions occasionnées par: cette éruption précoce. »
Capuron en rapporte un cas en 1820.
Joseph Frank, en 1828, a observé à Wilna un enfant qui serait né avec ses molaires.
En 1857, le « Dental News Letter » annonce qu'une femme de la partie occidentale de San-Francisco a mis au monde un enfant qui avait 12 dents au moment de sa naissance : « Toutes ces dents étaient très apparentes et l'enfant très disposé à mordre. » |
Longtemps encore les observations rapportées vont l'être d'une façon très incomplète ; si bien qu'il est difficile de se rendre compte, ainsi qu'on pourra le voir dans celles que nous avons réunies, s’il s’agit de cas d’éruption précoce proprement dite, ou d'élimination d'une ou de plusieurs couronnes dentaires. Pourtant, un essai de pathogénie va être tenté pour la première fois par Thore, en 1859, à la « Société de Biologie ».
A l’occasion d’une communication de Sappey, rapportant devant la « Société de Biologie » l'histoire du développement des incisives de la mâchoire inférieure chez un enfant de trois semaines, Thore réunit en un mémoire cinq observations de dentition précoce, ayant trait à des enfants chez qui cette éruption s'accompagne de phénomènes infectieux graves surtout du côté de l'appareil pulmonaire, entraînant la mort chez 4 de ces enfants. Thore distingue deux catégories nettement différentes d'éruptions précoces : l’une ayant trait à des dents qui ne tombent qu'à la deuxième dentition, l’autre au contraire concernant des dents qui tombent au bout d’un temps assez court, par suite
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d'un travail pathologique résultant d’une infection du folli- Cule dentaire: « qui en se développant outre mesure, par l'effet d’un travail inflammatoire, ulcère le tissu de la gencive en chassant la dent au dehors. Celle-ci, formée d’une faible couche de matière dure, réduite à l’état de simple cornet, ne tarde pas à tomber. L’inflammation alors s’arrêle ou persiste, envahissant la gencive et jusqu’à l’os maxillaire, et se termine le plus souvent par la gangrène du follicule dentaire qui apparaît au fond de l’ulcération et tombe bientôt à son tour ».
Et il ajoute que, bien que possibles, il ne connaît pas de faits scientifiquement établis, de dentition congénitale réelle, c’est-à-dire persistant jusqu'à la dernière dentition.
Ce mémoire de Thore resta un peu oublié, et les communications se suivirent, rapportant des faits isolés sans essayer d'en tirer aucune conclusion pathogénique.
En 1860, à la « Société de Biologie », Giraldès fait paraître la note suivante: « En 1859, j'ai reçu dans mon service un enfant âgé de 8 jours, venu au monde avec deux dents incisives inférieures. Des faits analogues ont été observés par MM. Cherchill et Witehead, et par d’autres. C’est donc sans aucune preuve que, dans une note sur un cas de dentition précoce insérée dans les comptes rendus de la société, on a avancé qu'il n’y avait pas, dans les annales de la science, des faits avérés de dentition congénitale. » Et Giraldès omit de noter si ces dents ont persisté ou si elles sont tombées prématurément.
Plus tard, Guéniol, en 1868, rapporte un singulier phénomène de dentition ou élimination spontanée de deux incisives moyennes supérieures chez un nouveau-né.
En 1875, dans l « Union Médicale », Dumas, Cordes et Tissier, en publient chacun une observation. La même année, Masse dans le « Bulletin de Thérapeutique », Mattei à l'Académie de Médecine, s'occupent de la question. Toujours en 1875, l'abbé Petitot dit à la « Société d'Anthropologie » de Paris que chez les peuplades indien-
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nes de l'Amérique arctique les enfants naissent souvent avec des dents, et Broca à ce sujet affirme leur fréquence parmi les populations européennes.
En 1876, dans la « Gazette des Hôpitaux », Bouchut , parle aussi des dents chez le nouveau-né. Magitot, dans une leçon clinique publiée dans la « Gazette des Hôpitaux », fail une revue d'ensemble du sujet qui nous occupe, à propos d’un fait personnel. Il y revient dans les « Archives de Tocologie » dans un travail plus général intitulé « Contribution à l’étude des anomalies du système dentaire chez l'homme et les animaux ». Il consacre à cette question un passage de l’article « Dents », du « Dictionnaire encyclopédique des Sciences médicales. »
Pour lui, ces dents ne sont pas des dents supplémentaires, elles précèdent simplement les autres de quelques mois, et elles font partie de la même série dentaire. Les causes de cette éruption anticipée nous échappent entièrement. Enfin, la précocité d'éruption n’exerce pas nécessairement une influence ni sur la chute de ces dents, ni sur l'apparition de la seconde dentition. Magitot paraît raisonner beaucoup plus sur des données théoriques que sur des faits précis. Il groupe des faits totalement disparates et ne tient aucun compte du mémoire de Thore et des cas d'infection générale grave qui accompagnent parfois de telles éruptions.
Cette question, au moins en France, va, pendant quelques années, rester dans lombre. En Allemagne, cependant, en 1882 et 1883, Neussel, Heinemann et Kochmann publient quelques observations. En 1896, en Angleterre, Ballantyne en cite trois cas qui lui fournissent l’occasion d’une revue d'ensemble.
En 1901, à la « Société de Stomatologie » de Paris, une communication de Capdepont lui donna un regain d’actualité. A propos d’un cas de pseudo-éruption précoce, Capdepont tire de l'oubli le mémoire de Thore et fait sien-
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ne la théorie infectieuse déjà émise en 1859. Il la défend, la vulgarise, et crée le terme de « folliculite expulsive », pour expliquer les éruptions anticipées déjà signalées.
Sa communication soulève de grosses objections à la « Société de Stomatologie ». Rodier défend l'opinion de Capdeponi el rapproche des pseudo-éruptions précoces, des cas de « folliculite expulsive » fréquemment constatés pour la deuxième dentition, au cours des fièvres éruptives. Par contre, Pictkiewiez croit plutôt « à un caractère héréditaire de ces anomalies, dans lequel l’état général n’entrerait en aucune façon en ligne de compte » et il rapporte un fait ayant trait à trois filles, qui, sur cinq: enfants d'une même famille, naquirent avec des dents. Robin, enfin, dans une discussion très approfondie, démontre que, l'absence du tissu dentinaire constatée dans la dent présentée par Capdepont, est la preuve que le sac folliculaire n'existait pas, et qu'il ne pouvait pas y avoir par conséquent de folliculite expulsive, et c'esl justement cetie absence de follicule qui explique pour lui la chute rapide de ces dents, car « la couronne non protégée par le sac folliculaire a ulcéré les tissus mous en contact avec elle, créant un milieu favorable à l’infection, qui, s'étant produite, à éliminé la couronne ». Sébilleau, enfin, remarque que, si Fhypothèse de Capdepont étail exacte, les éruptions précoces devraient être très fréquentes chez les athrepsiques et dans tous les cas d'infection buccale du nouveau-né, alors que justement ces faits sont extrêmement rares. Cruet enfin, résumant l'impression gé- nérale, fail observer que, même exacte, la théorie de la folliculite expulsive n’est applicable qu'aux seuls cas où la dent vient à tomber ; tandis qu'il y a d'autres cas où ces dents persistent jusqu'à la deuxième dentition.
Capdepont ne se tient pas pour battu. Dans un deuxième mémoire, il rapporte trois observations de Brindeau et Macé, de Maygrier et Jeannin, et de Jeannin, et conclut en disant que « toutes ces apparitions prématurées de dents répondent à un même mécanisme, et qu'il ny a entre elles
que des degrés variables dans la localisation et la gravité de la cause première ».
Mais Robin, rapprochant les accidents de la dent de sagesse à ceux décrits par Capdepont, pense que « l'éruption prématurée serait un épiphénomène d'accidents dentaires par inclusion, déterminés par une cause mécanique (traumatisme, mastication, succion dans ce cas-là), agissant sur un. follicule tératologique. »
La discussion se poursuivit pendant plusieurs séances sans que la lumière fut faite sur ce point.
En juin de la même année, la « Revue de Stomatologie » publiait une observation de Lacasse sur un cas d’éruption dentaire précoce, qui peut se résumer en deux lignes: infection mammaire de la mère, infection buccale de lenfant, infection du follicule, folliculite expulsive, infection généralisée, mort. L'auteur conclut à un accident pathologique et non à une simple précocité de l’éruption dentaire.
À la « Société de Stomatologie », la discussion reprit à l’occasion d'un mémoire du Professeur Bar, « Sur quelques formes cliniques de stomatite chez le nouveau-né », et M. Bar fait très justement remarquer que le phénomène d'éruption précoce a surtout attiré l'attention de M. Capdepont. Il lui a paru si important, qu’il l'a considéré comme un. signe d'infection. Or, l'infection agit en nécrosant les tissus, en mettant à nu les couronnes dentaires, et en produisant une énucléation de la dent plutôt qu'une éruption vraie. Il existe d’ailleurs des cas d’éruption dentaire sans infection, de même qu’il peut y avoir infection buccale ne s’accompagnant pas nécessairement de la mise à nu de couronnes dentaires.
Dans une séance ultérieure, M. Galippe estime qu'il en est de la précocité d’éruption comme du retard de celle-ci : ce sont des phénomènes de dégénérescence au même titre, el à côté de la mise à nu d’une couronne par ulcération de la gencive, il faut envisager la possibilité d’une éruption précoce sans phénomène infectieux. M. Capdepont lui ré-