SCÈNE XI
M'"'^ RICHTER, DELGRAND BELGRAND, s'arrètaiit sous le tilleul.
Ce tilleul me fait penser à Hans Sachs. J'écoute dans ma mémoire sa voix qui chante : « Combien ce soir l'arbre embaume ! . . . »
MADAME RICHTER
« (Juel parfum doux et puissant!... »
BELURAND
Richter m'a invité à vous tenir compagnie. Nous allons passer des heures à nous expliquer nos caractères, en jouant à ce jeu inofïensif (pii n'empêche pas de penser à autre chose.
i/esbroi'fe 79
MADAME RICHTER
Vous êtes absurde, et nous ne jouerons pas au lialma... D'abord, on n'y voit goutte, on ne distingue seulement pas les pions jaunes des pions noirs... Et puis vous avez autre chose à faire que de m'expliquer votre caractère, que je connais.
BELGRAND
Je me demande ce que je pourrais 1)ien avoir à faire de plus intéressant.
MADAME RICHTER
Vous avez k rentrer chez vous, où il y a plus d'une heure que vous devriez être.
BELGRAND
Parce que ?
MADAME RICHTER
N'est-ce pas ce soir, à huit heures, qu'arrivait votre ami Jobclin?
BEL(UUND
Je le verrai demain à raul)e. Je ne suis pas si pressé.
MADAME RICHTER
Décidément, vous êtes un homme inimaginable... Voilà deux mois que vous vous trouvez ici dans la situation la plus fausse... à peine lionorable... au moins ridicule... vivant des complaisances de ces braves gens qui vous logent, à qui vous devez recourir même pour votre argent de poche, puisque vous avez refusé notre aide, que je vous ofîrais...
J'espère que vous avez compris pourquoi : je veux me pi^ocurer l'illusion que votre mari est le dernier homme de qui je puisse accepter un service.
MADAME RICHTEK
Et quand arrive l'ami qui vient vous tirer de cet embarras, vous ne courez pas d'abord à lui comme au sauveur... ne fût-ce que pour vous assurer qu'il est bien porteur des fonds dont vous avez un urorent besoin !
BELGRAND
Mais je m'en moque ! S'il les apporte, je pars, je vous quitte : je ne vois que ça!... C'est drôle, vous ne voulez absolument pas comprendre que les questions d'argent n'existent pas pour moi !
MADAME RICHTER
Oh! je m'en doute.
BELGRAND
Je suis exclusivement un sentimental.
MADAME RICHTER
De Paris.
BELGRAND
C'est la meilleure marque. Est-ce que vous prenez les boulevardiers pour des gens positifs et sans entrailles? Quelle erreur ! Vous n'avez donc pas lu Meilhac ? Le boulevardier, c'est l'homme sensible.
Jouons...
BELGRAND
Non... {Un silence. Il reprend, assez brusquement.) Avouez que mon aventure sent le miracle et la Providence. Je tombe ici un beau matin, comme un naufragé dans une lie déserte, et j'y trouve un foyer. J'étais déshabitué des soins maternels : je redeviens — â mon âge ! dans l'exil ! — l'objet d'une maternité ingénieuse et tendre... qui se trahit... tenez, jusque dans votre cuisine, aussi bonne que si maman l'avait faite, comme disent les Anglais...
MADAME RICHTER, avec une moue.
Maman ! . . .
BELGRAND
Oui, maman... Savez-vous que, dans les premiers temps, malgré ma qualité de Français, je n'osais pas vous faire la cour... je rougissais presque des désirs que vous m'inspiriez.
MADAME RICHTER
C'est que vous n'aviez guère lu Jean Jacques.
BELGRAND
Je le connaissais, dn moins, à force d'en avoir parlé. (Elle rit.) Oh! riez... Avec ça que ça ne vous arrive jamais, à vous, de parler des choses que vous ignorez... et d'en parler... supérieurement! C'est même en observant chez vous cette faculté, qui nous est commune, que j'ai constaté le mieux que nos personnes s'assortissaient, comme si le bon Dieu s'était amusé à les fabriquer l'une pour l'autre... Il suffisait d'une soirée plus engageante, de la menace d'une séparation prochaine pour nous révéler notre accord. Et nous ne sommes plus maîtres de le rompre, pas même de le dissimuler.
MADAME RICHTER
Tant pis... Car nous sommes peut-être faits l'un pour l'autre; mais nous sommes destinés ;i vivre à des centaines de lieues l'un de l'autre; et il vaudrait beaucoup mieux ne pas parler de ce qui ne peut nous mener à rien.
BELGRAND
Oh! si... à quelque chose, si vous vouliez.
MADAME RICHTER, avec un haussement d'épaules.
Arien qu'à soutïrir... puisqu'il ne s'agit pas d'une simple fantaisie... qu'on pourrait à la rigueur se passer.
BELGRAND, avec humeur.
Eh bien, c'est ce que je vous disais : je souffre... Je souffre à l'idée de partir... et j'ai le sentiment de rater ma vie en vous quittant.
Ne vous payez donc pas de mots. Votre vie, c'est votre métier... le journal où vous rentrez en maître, puisqu'on est venu vous relancer jusqu'ici... Paris... Paris, qu'il est si amusant, si passionnant de mener du bout de la plume,.. Ah! rappelez-vous que vous vous êtes présenté à moi comme un de ces héros de romans naturalistes qui révent de le conquéiir à la première page du livre, et qui, a la dernière, y régnent.
l'esiîroufe 85
BELGRAND
J'ai dit ça !... Hein? le suis-je, vieux-jeu, romantique!... A nous deux, Paris!... Seulement j'exagère, j'embellis, je mens... Si vous saviez ce qu'il y a de vrai là-dessous ! Qu'est-ce que je suis? Un déclassé. Fils d'un coulissier enrichi, que j'ai ruiné jusqu'au dernier sou. Il a fallu vivre. Je n'étais qu'un fêtard, moins nul, l'imagination et la parole faciles : j'ai su taper mieux que les autres, j'ai dû aussi davantage et on m'a traqué avec plus d'acharnement. Alors, j'ai rencontré Raffut, Léon Raffut, un ancien camarade d'enfance, du même monde de bourse, comme moi fils à papa, mais pas ruiné. Il venait de fonder son journal, le Raffut. Il m'y essaie. Il paie mes dettes, je m'engage à les rembourser en copie. Je fais de tout. J'augmente mon avance au lieu de la rattraper. Il m'y aide, canaille ! Je suis l'indispensable et l'irrégulier, le franc-tireur du journal. Connu? Certes. ..
MADAME RICIITER
Redouté?
Suspect... D'ailleurs, je ne compte seulement pas assez pour qu'une lille de théâtre me reste attachée par l'intérêt... Celle pour qui j'ai fait mes dernières bêtises, Roseline Denis, m'avait pris en attendant. Aux termes de notre... bail, il était convenu qu'on se lâcherait, de droit, à l'amiable, le jour où elle trouverait ce qu'on appelle dans ce monde-là une position sérieuse.
MADAME RICIITER
Elle a trouvé?
BELGRAND
Oui... Encore un camarade d'enfance à moi, Lambercier, le fils du fameux, une des trois ou quatre grosses fortunes de France... un serin qui avait été mon soutïre-douleur au collège et en admiration devant moi, et qui l'a prise pour maîtresse uniquement parce qu'elle avait. été la mienne... Voilà mes « victoires et conquêtes ». Voilà la vie
de chien que j'ai vécue... et que je vais recommencer à vivre demain !
MADAME RICHTER
Mais je le sais bien!... Mon pauvre ami... Est-ce que vous croyez que vos plus pompeuses paroles m'ont jamais fait illusion? Je remettais ail point. Il suffit de savoir une fois pour toutes que vous anticipez les dates, que vous parlez de l'avenir comme du présent, f|ue vous supposez toutes vos ambitions réalisées et tous les problèmes résolus
Je crois tenir...
MADAME RICHTER
Et vous ne tenez encore rien ! C'est précisément ce cjui vous rend intéressant à mes yeux. Quel cas voulez-vous que je fasse de l'intelligence et de la célébrité de Richter, qui ne me doivent rien? J'en profite, sans y avoir contribué. J'étais faite jwur m'attacher â un homme obscur, nouveau, grandir
88 1- ESBROLFE
avec lui et jouir de l'œuvre â laquelle j'aurais collaboré. Des affinités de caractère ont préparé entre vous et moi la sympathie? Soit! Mais ce qui surtout la rend étroite et forte, c'est que nous sentons quels associés nous aurions pu être. Et si je vous parais ce soir plus vibrante ou plus émue, ce n'est pas, comme vous dites, parce que la température est plus engageante, mais parce que je pense que votre ami est venu vous chercher et que votre carrière interrompue va reprendre.
BELGRAND
A quel prix? Si je pars! A mon tour, je vous dirai : pourquoi me dites-vous cela et où cela nous mène-t-il?
MADAME UICIlTKll
Hélas! neuf fois sur dix les sentiments humains aboutissent ninsi au contradictoire et à l'impossible. C'est même de la que vient toute la soulïrance humaine.
Eli bien, si, j'avais tort! Cela nous mène tout de même à quelque chose... à la même chose, vous comprenez?... Vous croyez que nous nous aimons parce que nous étions faits pour nous associer ? Soit ! L'association est impraticable? Tant pis! L'amour subsiste. Il se moque de ses origines et de sa fin : il n'exige que sa satisfaction, qui est toujours la même, et toujours possible... Je vous ferai observer que nous avons beaucoup cherché ensemble pourquoi nous nous aimions ; mais un point que nous avons laissé hors de conteste, c'est que nous nous aimons en effet. Et nous avons tous deux l'esprit trop net pour ne pas voir d'abord où cela nous conduit logiquement.
MADAME RIOHTER
Non.
BELGRAND
Oh?
MADAME RICIITER
Un jour peut-être... sans doute... je par-
90 l'esbrolfe
tirai d'ici... rien qu'avec la robe que j'aurai sur le corps, et mes bijoux personnels dans mon petit sac à main... Je partirai d'ici pour aller... ailleurs, loin, recommencer ma vie du commencement. . . Mais la. . . passade. . . l'adultère sur place et sans lendemain... enfin la bêtise... inutile... jamais!
Elle lui l'ait signe de ne pas répondre, on entend en effet des voix. C'est Jobelin et Hans qui sortent de la brasserie.
liELGRAND, reconnaissant la voix de Jobelin. bas.
Tenez, c'est Jobelin, justement. C'est lui qui nous interrompt : voilà du symbolisme, ou je ne m'y connais pas.
MADAME RICIITER
Allez... Bonsoir...
Elle rentre chez elle.