SCÈNE XII BELGRAND, JOBELIN, HANS
Hans va, machinalement, rentrer chez lui, puis il se ravise, jette un regard désolé sur la fenêtre de Lili et va s'asseoir, puis s'étendre sur le banc devant la maison, où presque aussitôt il s'endort.
BELGRAND
Job ! Mon vieux Job ! Vous n'avez pas idée comme je suis content de vous revoir!
JOBELIN
Content, mais pas pressé.
BELGRAND
Allons, ne commencez pas à grogner. Je
02 l'esbhoife
ne fais pas ce que je veux. Je ne sais pas où donner de la tête.
JOBELIX
Ici?... Dites donc, c'est vrai que vous êtes l'amant de M'"^ Richter?
BELGRANL)
Ah ! toi, tu vas te faire mettre ma main sur la figure.
JOBELIX
Pardon, mon vieux, si j'avais su que ce fût vrai, je ne vous aurais pas posé la question aussi brutalement.
BELGRAXD. riant tics Tort.
Ah ! ah ! bien riposté !...
JOBELIX, sassej'ant sur le rebord de la fontaine.
Dites-donc... vous avsz encore fait des vôtres ici?
BELGRAXD
Naturellement : je suis conséquent avec moi-même, je suis un caractère, moi.
JOBELIN
Enfin, vous avez... esbroufe ces braves gens qui vous logent...
BELGRAND
Pardon, vous avez la galette?
JOBELTN
Oui.
BELGRAND
Alors, je paie, et je n'ai esbroufe per sonne.
JOBELIN
Raffut...
BELGRAND
Ne me parlez pas de celui-là, je vous en prie.
JOBELIN
Voilà votre reconnaissance?
BELGRAND
Voilà celle que je lui dois...
.lOBELIN
Je vous assure que vous êtes injuste pour Raffut. Il a pour vous, même en votre absence, des attentions, des délicatesses... Ainsi, pour vous venger du lâchage de Roseline, il a pris Lambercier comme tête de Turc. C'est gentil, lieinf
BELGRAND
Je m'en fous un peu.
Ail ça, dites donc... je me tue à vous donner des nouvelles fraîches de là-bas pour vous amuser, et ça a l'air de vous être complètement égal, comme si vous n'étiez pas exilé depuis plusieurs mois.
BELGRAND
Justement : je ne suis plus dans le train. Il n'est rien de tel que les voyages pour rectifier notre vision. Nous croyons qu'on ne peut vivre qu'à Paris. Quelle erreur!
Dans un trou d'Allemagne, on peut sentir, penser, agir bien davantage. Voyez Gœthe..,
JOBELIN
Ah! (joetlie, oui, mais pas vous... Je ne nie pas que votre universalité ne soit comparable à la sienne. Seulement la vôtre ne consiste qu'en un merveilleux pouvoir d'inventer ce que vous ne savez pas. Votre esprit se nourrit de chimère et de prose, comme le sien de poésie et de réalité... Vous avez comme lui le goût de la vie et de l'action; mais pour vous, vivre, agir, c'est tout bonnement ne pas savoir où donner de la tête. C'est pourquoi Paris vous est indispensable et le journalisme est votre élément ; vous êtes l'homme de ce métier baroque où rien ne s'actualise et ne se convertit en argent comptant, où la réclame est une monnaie, où la gratiùté s'appelle faveur, les Ijillets do théâtre services, et les billets de chemins de fer permis.
BELGRAND
Soufflez un peu.
JOBELIN
Je ne vous froisse pas ?
BELCxRAXD
Pas du tout. C'est flatteur d'être un type.
JOBELIN
Certes !
BELGRAND
Seulement...
JOBELIN
Seulement?
BELGRAND
Incomplet : il manque... la femme.
JOBELIN
Bah ! une Roseline de perdue, dix de retrouvées.
BELGRAND
Non, pas Roseline... La compagne au foyer, l'aide au travail, l'associée...
JOBELIN
Vous rêvez de M"^« Richter. C'est l'in-
fluence du cadre... Joli le cadre... avec je ne sais quoi... de comique plutôt que de sentimental... Au fait, c'est le décor du deux des Maîtres Chanteurs : est-ce que la soirée va se terminer par un charivari?
BELGRAXD, riant.
Ça, n'y comptez pas : la ville est paisible... Ah!... rentrons...
JOBELIN
Rentrons.
BELGRAND, apoirevant Hans Hirsch sur lo banc.
Hans!... Eh bien, qu'est-ce qu'il fait là?
JOBELIN, liant.
Il ne veut pas rentrer chez lui... ])arceque Richter y est présentement.
BELtJRAND
Richter?
JOBELIN
Dans la chambre de M"'' Lili Blumenthal.
ALINARI, ouvrant sa fenêtre.
Tu as entendu ?
Elle se précipite deliors.
BELGRAND
Richterest chez Lili? Quelle fripouille !... Pauvre gosse ! On ne peut pourtant pas le laisser là toute la nuit. {Il appelle.) Hans ! {Phii< fort.) Hans ! Hans !