SCÈNE II
Les mêmes, PAMPIX, puis FAGETTE, M'»« FAGETTE
JOBELIN
Ah! voilà Pampin...
PAMPIN, serrant la i.iain à Jobelin, puis à Raffut.
Vous n'attendez pas Belgrand? Il a pris la peine de me faire téléphoner qu'il serait en retard : jugez !
FAGETTE, do ranticliambre.
Ils ne sont pas rentrés?
MADAME FAGETTE
C'est fabuleux!
m"*" DItliNXICU (['hotognipliic .\ailar)
RAFFUT
Les Fagette ! Déjà !
JOBELIN, à Panipin.
Mon petit, mais ils vous collent à la roue de derrière !
PAMPIN
Hélas !
Fagette entre, la canne à la main, le chapeau sur la tète, puis M™'^ Fagette, qui a gardé son manteau.
JOBELIN
Vous semblez agités ?
FAGETTE
11 y a de quoi ! Nous devions dîner avec les Belgrand avant d'aller au théâtre...
MADAME FAGETTE
Depuis sept heures nous avons téléphoné quatorze fois. (A Pampin). Quatorze fois !
Elle le i)reu(l à part, gesticule et parle bas. FAGETTE
Finalement, nous avons diné chez Paillard.
132 l'esbrolfe
JOBELIN
Beau malheur ! Moi aussi.
RAFFUT
Et moi.
PAMPIN
Il n'y a que moi qui n'ai pas diné, et je ne grogne pas.
MADAME FAGETTE, furieuse.
Vous n'avez pas diné ! Pourquoi n'étesvous pas venu diner avec nous?
l'AMI'lX, ahuri.
Je ne sais pas, moi... je n'ai pas pensé...
FAGETTE, presque aussi l'urieux que sa femme.
Ma chère, dîner avec nous est toujours la dernière chose à quoi il pense.
Les Fagotte s'assoient vis-à-vis Tun de l'autre au milieu de la scène et donnent les signes de la plus vive impatience,
JOBELIN, après un temps.
Eh bien, qu'est-ce que vous faites là?
MADAME FAGETTE
Vous voyez, nous attendons.
JOBELIN
Quoi ?
MADAME FAGETTE
Qu'ils rentrent. Nous ne savons rien, ni le numéro de la loge, ni qui occupera la cinquième place, si c'est vous ou Pampin.
JOBELIN, très vivement.
Pampin, Pampin ! Soyez tranquille, j'ai un fauteuil.
PAMPIN, avec la même vivacité.
Du tout, du tout ! Si vous préférez aller dans la loge, je prendrai très volontiers le fauteuil.
MADAME FAGETTE, piqnco.
Voilà maintenant qu'ils vont se disputer à qui ne viendra pas avec nous.
Un silence.
FAGETTE
Ce qui est exaspérant, c'est de ne jamais savoir.
JOBELIN
Quoi ?
FAGETIE
Rien! « Monsieur est-il làf — Non. — Madame f — Non. — Où sont-ils? — Dehors. — A quelle heure rentreront-ils f — lis n'ont pas même assuré qu'ils rentreraient. » Oh ' ce mystère! ce perpétuel mystère !...
JOBELIN
V^ous exagérez.
FAGETTE
En aucune façon. Nous vivons avec Belgrand sur le pied de l'intimité la plus étroite, et nous ne savons rien de lui. Ah ! je nous trouve... légers... Il court sur lui des histoires... Je ne serais pas fâché de savoir, une bonne fois, ce qu'il y a de vrai dans ces histoircs-là.
Il n'y a jamais un mot de vrai dans les histoires qui courent. C'est les histoires (jui
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ne courent pas qui sont vraies... quelquefois.
MADAME FAGETTE
Très joli. Je regrette l'absence de La Rochefoucauld.
FAGETTE
Enfin, d'où vient l'argent?
PAMPIX
Ça, c'est une chose que nous savons tous plus ou moins.
FAGETTE
Oh! oui.
JOBELIN, séchoment.
Pas moi.
RAFFUT, à Jobeliii.
Compliments.
FAGETTE
On dit qu'il est de la police.
RAFFUT
Si tous les gens qui dépensent l'argent qu'ils n'ont pas émargeaient à la Préfecture, le budget n'y suffirait pas.
FACETTE
Il y a quelque chose qui me taquine davantage.
JOBELIN
Quoi?
FAGETTE, baissant la voix.
Eh bien, on dit couramment qu'il est espion.
JOBELIN
Un homme qui passe tous les jours aux Affaires étrangères recevoir des communiqués ! On le mettrait à la porte.
RAFFUT
Moi, je le mettrais à la porte. Le Raffut est un journal d'opposition, mais dans les meilleurs termes avec le gouvernement. On m'avertirait, si Belgrand était espion.
FAGETTE
Mais je suis persuadé qu'il ne l'est pas ! Seulement, il est suspect, et c'est bien sa faute. Ses allures, ses gestes, ses formules
sont équivoques. Il traîne toujours un ami à sa remorque, vous ou moi; mais on dirait toujours que c'est pour se ménager des alibis ou pour s'assurer des témoins à décharge, et on ne sait jamais où il va, même quand on l'y accompagne. Il est menteur!...
JOBELIN
Pas du tout.
PAMPIN
Hein?
FAGETTE
Il n'est pas menteur, Belgrand?
MADAME FAGETTE
Elle est bonne !
JOBELIN
Non, il est... illusionniste. (On rit.) Parfaitement... Le menteur... vit dans la même réalité que les autres hommes et, en paroles ou en actes, travestit cette réalité : Belgrand vit dans une autre réalité, qu'il crée, qu'il forge... Quand il a l'air de mentir...
FAGETTE
Il est de bonne foi, oui : on dit ça de tous les menteurs qui finissent par croire à leurs mensonges.
JOBELIX
Non : quand il mont, il est plus véridique que s'il disait la vérité de tout le monde... Et puis il n'est jamais si séduisant, si bon garçon que quand il ment. Citezmoi de lui un mensonge calomnieux, ou même intéressé. Mais il ment ]^our faire plaisir... Tenez, un exemple... qui me touche... Plusieurs de mes amis s'étonnent, et, il me semble, à bon droit, que je ne sois pas encore décoré.
PAMPIN
. Certes!
FAGETTE
Comment, c'est un scandale !
JORELIN
Merci, vous êtes bien gentils... Eh bien,
savez-voiis ce qu'il a fait, lui. Belgrand ?
RAFFUT
Je ne pense pas que Belgrand ait la prétention de faire décorer quelqu'un ?
JOBELIN
A qui le dites-vous? Eh bien, ça m'a fait plaisir tout de même, quand un soir de juin dernier, sortant de l'Instruction publique où je l'avais attendu devant la porte une heure un quart, il m'a dit à brûlepourpoint : « Je viens de travailler pour vous. Le ministre vous croyait chevalier depuis longtemps. J'ai des raisons de penser que ce sera pour le quatorze. » Vous comprenez, je savais très bien qu'il n'avait pas soufflé mot de moi au ministre, et même (pio ça me ferait le plus grand tort si j'étais recommandé })ar lui. (Ja m'a fait plaisir tout de même. Et quand il m'a tenu au courant, jour par jour, des démarches que je savais bien qu'il ne faisait pas yiouv moi, ça m'a fait plaisir encore...
RAFFUT
Ça n'a cessé de vous faire plaisir que le , jour où le décret a paru,
JOBELIN
Je savais si bien d'avance que je n'y figurerais pas !
MADAME FAGETTE
En somme, c'est un cabot.
FAGETTE
Un esbroufeur.
MADAME FAGETTE
Et un esbroufeur, ça finit mal : ça finit par le vol à l'esbroufe.
RAFFUT
Vous êtes pessimiste.
JOBELIN
Parbleu! il est neuf heures dix.
La porte s'ouvre, M™<' Belgrand entre, en costume de rue, pelisse, chapeau. "i