SCÈNE VI BELGRAND, M">« BELGRAND, puis ALEXANDRE
BELGRAND
Alors ?
MADAME BELGRAND
Je t'ai dit : non. Il n'y a pas de détails. L'ami auquel je m'adressais n'est pas homme à se faire prier. S'il avait pu nous aider, il m'aurait mis l'argent dans la main tout de suite. Il ne l'a pas fait : c'est qu'il ne peut pas le faire. Je n'ai pas insisté. Et toi ?
BELGRAND
Oli ! moi, je n'ai pas cherché midi à quatorze heures : je suis allé tout bonnement chez le père Vignerot.
l'esbrovfe 163
Et?
Il m'a fait observer que je lui devais déjà pas mal, et que le taux exorbitant de l'intérêt ne compensait tout de même pas l'absence de paiement et de garanties... Mais il m'a fait aussi une proposition.
MADAME BELGRAND
Laquelle ?
BELGRAND
De me marier.
MADAME BELGRAND
■ Tu l'es, je pense.
BELGRAND
C'est ce que je lui ai dit. Il m'a répondu : on divorce.
MADAME BELGRAND
Alors?
BELGRAND
Alors, j'ai ri. Qu'est-ce que tu voulais que je fisse?... J'ai ri... et je suis parti
164 l'ksbroufe
bredouille... Et nous n'avons plus aucun moyen... sauf encore une avance au Raffut... de nous procurer les quatre mille francs qu'il nous faut pour payer les deux traites de demain matin.
EtRichter?
BELGRAND
Jamais !... Le couteau sur la gorge, tu entends... Je ne veux rien lui devoir!
MADAME BELGRAND
Nous lui devons déjà sept mille quatre cent trente-six francs.
BELGRAND
Tant que ça?
Ils se regardent et rient. Un temps.
MADAME BELGRAND
Tu as VU les Flicgende Blœttcr ? Il y a des scènes d'animaux sublimes.
Elle lui passe l'illustré allemand et regarde par dessus son épaule. Ils rient tous doux à plusieurs reprises, puis Bolgrand repousse brusquement le papier.
l'esbroufe l(i5
BELGRAND
Tout ça... tout ça vient de ce que notre vie est organisée d'une façon imbécile!
MADAME BELGRAND
C'est mon avis.
BELGRAND
D'abord, qu'est-ce que nous avons besoin de donner un diner tous les dimanches, et de nourrir des gaillards qui ne nous serviront jamais à rien?
Pardon, il y en a qui servent. Tu as vu l'effet, dimanche dernier, quand Alexandre a introduit dans le salon Corbineau du Bocage, commissaire aux délégations judiciaires.
bel(;rand
Un pilier de tripots, qui jmsse ses nuits en face, au Club américain !
madame BELGRAND
Il n'en est pas moins commissaire aux
délégations judiciaires dans la journée. Fagette n'en revenait pas de s'asseoir à la même table que lui.
BELGRAND
Sans menottes ! {Elle rit.) En voilà encore un, Fagette ! Et sa femme! Et Pampin... mon médecin en titre, à un diner la pic[ûre!.,. Et Jobelin !
MADAME BELGRAND
Oh! lui!
BELGRAND
Défends-le, ton Daniel !
MADAME BELGRAND
Mon Daniel !
Tu es la première â dire qu'il n'a aucun talent.
MADAME BELGRAND
Tu n'as seulement pas lu son bouquin.
BELGRAND
Parce que ça ne peut pas se lire ! (// se
lève, va et vient.)Mâ soirée dramatique me rapporte des mensualités dérisoires et me coûte vingt fois ce qu'elle me rapporte. Pourquoi ? Parce que nous ne saurions nous contenter de mes deux fauteuils de service : il faut prendre une loge. Et pourquoi une loge f Pour sortir M"'" Fagette, Fagette et réternel Pampin. Sans compter tes frais supplémentaires de toilette...
MADAME BELGRAND, haussant les épaules.
Tusaisbience qu'elle mecoûte, ma toilette. Il serait à désirer que la tienne ne coûtât pas davantage.
BELGRAND
La mienne?
MADAME BELGRAND
Mais oui.
BELGRAND
Assez, hein ! Tu ne vas pas me reprocher mes dessous.
Je ne te reproche rien, je constate. Je
1G8 l'esbroufe
constate que mes dépenses, à moi, ont toujours une utilité. Elles nous donnent une façade... une façade derrière laquelle nous finirons bien par construire une maison. C'est toi qui dépenses absurdement, sans but et comme par gageure.
BELGRAND
Tiens!
MADAME BELGRAND
Si tu distribuais mieux ta besogne, si tu ne restais pas quotidiennement au B affût jusqu'à des deux heures du matin, tu n'aurais pas besoin de souper toutes les nuits.
BELGRAND
Bon!
MADAME BELGRAND
En admettant que tu aies besoin de souper, tu pourrais te contenter delà collation, d'ailleurs excellente, que je te fais toujours préparer ici. Mais, pour l'unique plaisir de la laisser perdre, au lieu de monter tout de suite nos cinq étages, tu fais halte â l'entre-
f.'esbboufe Kii)
sol, chez Paillard. Tu prends un cabinet, parce ce cjiie ça coûte plus cher. Tu réquisitionnes un ami, parce que tu as horreur de la solitude. Tu paies toujours l'addition.
C'est bien le moins, puisque j'invite les gens' malgré eux... Encore une fois en voila assez. Les questions de cuisine m'assomment. Ah! cré nom! tu es bien de ton pays, toi !
MADAME BELGRAND
Ça veut cliref
BELGRAND
Ce que ça dit.
MADAME BELGRAND
Si tu crois que les Françaises...
BELGRAND
Je crois que les Françaises remontent leur homme au lieu de l'asticoter, quand elles le voient a plat comme je suis.
MADAME BELGRAND
C'est vraiment extraordinaire... qu'un homme habitué à traiter par dessous jambe les affaires d'argent soit w aplati », parce qu'il ne pourra pas payer demain deux malheureuses traites.
BELGRAND
C'est encore plus extraordinaire d'entendre dire des choses pareilles, à toi. .. toi la femme d'ordre!... Dis donc, pour cpii est-ce que je me tourmente? Pour toi. Si j'étais seul en cause, je m'en ficherais un peu. Je m'en fichais quand j'étais garçon : je ne le suis plus, c'est le pire.
MADAME BELGRAND
Merci .
BELGRAND
Tu peux me remercier : je te donne en ce moment la mesure de mon affection... A Brenz, quand tu m'as dit : u Partons », je savais bien ce qui nous arriverait. J'étais bourrelé, oui, bourrelé du sentiment de ma
responsabilité. On croit toujours que je n'ai pas le moindre bon sens, que je ne pense à rien : je pense à tout. Si j'hésitais à t 'enlever — ce que tu m'as amèrement reproché, avec ton emballement de femme amoureuse qui ne voit pas plus loin que son amour — si j'hésitais, c'est que je ne voulais pas te fourrer dans ces histoires-là. T'y voilà : tu es bien avancée. Qui est-ce qui avait raison?
MADAME BELGRANI)
Je no me plains pas .
BELGRAND
C'est une justice à te rendre. . . Seulement, moi, avec tout ça, je n'ai plus, pour me retourner, la même agilité, la même souplesse. Je suis un homme marié, quoi?
MADAME BELGRAND
Et tu as une raison sociale.
J'aurais dû dire ça au j3cre Vignerot.
MADAME BELGRAND
Je te mets en valeur. . .
BELGRAND
Pfutt!
MADAME BELGRAND
Je t'aide... je t'encourage... je t'égaie...
BELGRAND
Ça dépend des jours.
MADAME BELGRAND
Aujourd'hui... nous voilà en pleine scène de ménage, et tu as déjà ri deux fois.
BELGRAND, riant.
Plus une : ça fait trois.
MADAME BELGRAND
Et puis enfin. . . je te renseigne. Ta politique étrangère est autrement nourrie, depuis que je m'en mêle.
BELGRAND, d'un ton ambigu.
Oui... [Elle le regarde.) Nous vidons
notre sac, hein? C'est toi qui viens de le dire. Eh bien... tu n'as pas une si bonne influence que ça sur moi .
MADAME BELGRAND
Ah?
BELGRAND
Tu m'informes, tu m'aides, mais. . . en m'alourdissant.. . Enfin tu es bien de ton pays, là.
MADAME BELGRAND
Pardon, voilà la seconde fois que tu me répètes ça. . .
BELGRAND
Parce que c'est une vérité que je vois plus clairement de jour en jour. Il n'y a pas de fusion intime possible entre deux êtres de races aussi diverses que nous. U reste entre eux... toujours... au fond... quelque chose d'inassimilable, d'irréductible. . .
MADAME BELGRAND
Au temps où nous nous expliquions nos
caractères, comme tu disais, tu trouvais les choses les plus ingénieuses pour me démontrer que toutes les particularités du tien étaient providentiellement d'accord avec toutes les particularités du mien .
Oui, en gros, comme ça; mais, vois-tu, c'est une illusion qui ne résiste pas à l'épreuve delà vie quotidienne. Quand deux êtres nés à des centaines de lieues l'un de l'autre et dans des milieux incompatibles risquent la cohabitation, à toute minute l'un ou l'autre heurte la cloison étanche, la muraille de Chine qui les sépare et qui les séparera éternellement.
MADAME BELGRAND
Tu as lu ça quelque part, ça te travaille. Fais-en une chronique et tu n'y penseras plus.
BELGRAND
Je voudrais bien.
l'esbrouke 175
MADAME BELGRAND
Je n'aime pas les mots en l'air. Précise. Où se marque, où se trahit notre incompatibilité?
BELGRAND
Comme te voilà bien ! Est-ce que je sais? Je la sens, je ne la définis pas. C'est physique.
MADAME BELGRAND, douloureusement.
Oh! tais-toi!
BELGRAND
Je parle... de ça, parce que ça vaut encore mieux que de parler du reste.
Quel reste?
BELGRAND
Si tu crois que ça m'a tant réussi d'épouser une Allemande ! Ma mauvaise réputation s'en est encore accrue.
MADAME BELGRAND
Ça n'était pas utile.
176 l'esbuoufe
BELGRAND
Cristi non!... Je passe pour espion, à cette heure.
MADAME BELGRAND
Il faudrait s'entendre : tu passes aussi pour être de la police, les deux ne vont pas ensemble .
BELGRAND
Les gens ne se piquent pas d'être logiques. Ils comparent ce que je gagne ostensiblement avec ce que je dépense, et ils se demandent d'où vient l'argent.
MADAME BELGRAND
Ah? Moi, je me demande où il est.
{Belgrand rit.) Ça fait quatre.
BELGRAND
Il n'y a pas moyen d'être sérieux avec toi!
Heureusement.
BELGRAND
Tiens , c'est encore un trait de ton pays.
MADAME BELGRAND
Je n'aurais pas cru.
BELGRAND
Si : quand les étrangers, surtout les Allemands, se mêlent d'être Parisiens, ils le sont plus que les natifs, ils le sont trop. Vois Henri Heine.
Elle sonne. Alexandre entre.
MADAME BELGRAND
Apportez-nous deux tasses de consommé froid. [Alexandre sort.) Je ne veux pas ta mort.
BELGRAND, souriant.
Comme tu as bon caractère !
MADAME BELGRAND
Toi aussi.
Alexandre rentre, les sert et se retire.
BELGRAND
Nous venons de nous disputer comme des chiffonniers, de nous insulter comme des ennemis, de nous dire des choses impardonnables, et nous nous entendons mieux que jamais !
MADAME BELGRAND
Parce que, tu as beau dire, nous sommes construits sur le même plan. Tu es bon garçon.
BELGRAND
Tu es gemûthlic/i.
MADAME BELGRAND
Et c'est la même chose,
BELGRAND
Embrasse-moi !
Jobclin entre.
l' esbroufe 17n