‹ L'esbroufe; comédie en trois actesChapitre 33 sur 47 · SCÈNE IX BELGRAND, ROSELINE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX BELGRAND, ROSELINE

BELGRAND

Roseline!... Comment, c'est toi ?... J'aurais dû te deviner à ta réplique... Eh bie«i, ma fille, tu en as un culot de venir ici !

ROSELINE

Pourquoi? J'ai à te parler : je suis au Vaudeville, je vois entrer ta femme...

BELGRAND

Ail»! tu es au Vaudeville f Dis donc, il paraît que ça marche?

ROSELINE

Oh! très bien. Le premier acte est char-

ftl"" PAULE AN DU AL

(Photograpliie Fleutlinger).

mant. Seulement, tu sais, un premier acte...

BELGRAND

Ça n'est qu'un premier acte, oui...

Alors?

ROSELINE

Je vois, au début du deux, ta femme entrer dans ta loge avec Jobelin. Je me dis: c'est ça, mon Etienne, comme d'habitude, est en retard. Il n'a pas fini son papier. Il est là-haut, seul : je suis montée.

BELGRAND

Très aimable, mais... c'est ici le domicile. . . conjugal. Je suis marié, ma petite.

ROSELINE

Cristi ! Tu n'as pas besoin de le dire : ça se voit... Marié à fond... Tout de même, mon vieux, tu sais... marié... pas comme tout le monde. . . Et puis, dans notre milieu, le mariage. . . Ta femme ne peut pourtant pas trouver extraordinaire que tu reçoives des artistes. J'ai joué, par-ci par-là. . .

BELGRAND

D'ailleurs, les préjugés, moi... Et puis, ça me fait plaisir de te voir. Assois-toi... Et puisque tu as quelque chose à me dire, dis-le .

ROSELINE, restant debout.

Oh ! pas si vite. . . Ça n'est pas très commode. Laisse-moi souffler. (Elle se met à fureter, et prend, sur le guéridon, une photographie de M"''' Belgrand,) Tu permets?... Elle est jolie, ta femme, tu sais. . .

BELGRAND

Oui, je sais.

ROSELINE

Jolie... à sa façon... qui n'est pas la nôtre. . . Elle a un air. . . légitime. . . et de là-bas... Passionnée...

Elle regarde Belgrand.

BELGRAND

Ce n'est pas une question que tu me poses, j'imagine?

ROSELINE

Non... Elle s'est chargée d'y répondre, on le sait de reste qu'elle est passionnée. . , mais... comme elle est jolie... autrement... Tiens, elle m'est très sympathique, ta femme, je ne suis pas jalouse d'elle du tout.

BELGRAND

Il ne manquerait plus que ga !. . . Pour ce que tu tiens k moi !

Parce que je fai lâché ? Qu'est-ce que ça prouve ? Est-ce qu'on fait ce qu'on veut dans la vie?... Tu sais bien que je t'aimais, bête !

BELGRAND

De cœur.

ROSELINE

Oh ! de partout.

BELGRAND

Et maintenant?

roselixe

Regarde-nous dans la glace. Nous n'avons changé ni l'un ni l'autre. Alors? (C7rUemps.) Je ne suis pas jalouse d'elle parce que... parce que nous ne sommes pas la même femme, et que nous n'avons pas eu le même homme.

BELGRAXD

Peut-être.

ROSELIXE

Rien que le cadre, quelle différence avec notre ancien chez nous!... Je ne pourrais pas m'habituer ici... Et toi, — je te connais, tu dois t'y sentir gêné.

BELGRAXD

ROSELIXE

Quelquefois.

Tu reo-rettes ?

BELGRAXD

Souvent. Il me faudrait les deux cadres.

l'ksbroijFE 193

ROSELINE

Et les deux femmes. Seulement in n'as pas le moyen. Moi non plus... En somme, nous avons fait à peu près la même chose tous les deux, toi en te mariant, moi en me mettant avec Lambercier. Nous nous sommes établis.

BELGRAND

Je le suis si peu !

ROSELINE

Ça se tassera. Tu as fait une chose sage... qui a un air de folie et de générosité... Ce que j'ai fait, moi, c'est plus... fille, comme il convient. Mais la spéculation est avantageuse. Mon petit, j'ai à dépenser deux cent quarante mille francs par an.

BELGRAND

Veinarde !... Mais tu paies ça.

ROSELINE

Pas trop, je t'assure. Camille est très

194 l'esbrouff,

gentil... et si peu gênant !... C'est un drôle de corps... Je n'ai jamais vu plus honnête.

BELGRAND

Il ne tient pas de son père.

ROSELINE

Il a honte de son père ! honte de son bien mal acquis... Mais il n'entend pas être déshonoré pour rien, et je te réponds qu'il veille sur le magot. Par peur d'être exploité, ou tapé, il vit comme un ours. Son hôtel a l'air d'une maison murée. Croirais-tu que moi-même je n'en ai jamais franchi le seuil ?

BELGRAND

Il te visite à domicile ?

ROSELINE

Et à heure fixe... Jamais la nuit.

BELGRAND

Ça te change!... Tu te rappelles, quand je téléphonais chez toi au beau milieu de la

nuit?... ((Allô, 523-13... Roseline, je peux venir? » Tu avais toujours ton appareil à côté de ton lit.

ROSELINE

Oui...

Alors, maintenant, tu ne l'as plus?

ROSELINE

Si... c'est bête, les habitudes. Je ne sais pas pourquoi... je l'ai toujours...

BELGRANU

J'ai remarqué aussi que tu n'as pas changé de numéro en déménageant.

ROSELINE

Non, je ne changeais pas de bureau, alors, j'ai obtenu...

Un temps assez long.

BELGRAND

Tu pourrais très facilement le tromper ?

ROSELINE

Lambercier? Oh ! je n'y pense guère.

BELGRAND

Ta l'aimes ?

ROSELINE

Beaucoup... Avec mon caractère, c'était fatal. Il y a des femmes qui ne pourraient pas se mettre avec un homme qu'elles n'aimeraient pas : moi je ne pourrais pas m^empêcher d'aimer un homme avec qui je me suis mise.

Un temps.

BELGRAND

C'est curieux... moi non plus, je ne suis pas jaloux de lui.

ROSELINE

Parbleu !

Un temps.

BELGRAND

Est-ce amusant que nous parlions de ces choses-là, avec ce calme !

ROSELINE

Nous savons la vie.

BELGRAND

Tout de même, comme à moi, il doit te manquer... quelque chose...

ROSELIXE

Naturellement.

BELGRAND

Roseline...

ROSELIXE

T'es bête... est-ce que nous aurions le temps "i

11 soupire. Un silence.

Allons, puisque la glace est rompue maintenant... dis-moi ce que tu as à me dire.

ROSELINE

Mais je ne fais que ça depuis que je suis ici, sans en avoir l'air!... Tu comprends, j'ai tout de même été assez au théâtre pour

198 l'e>-broufe

savoir filer une scène... Gare : j'attaque. Je t'ai indiqué le caractère de Lambercier : tu devines dans quelles transes le jettent tes incessantes taquineries.

BELGRAND, avec une l'crocitc satisfaite

Ah ! ail ! ça porte ?

ROSELINE

Je te crois ! Il a des sueurs froides tous les matins quand il ouvre le Raffut. La vie n'est plus tenable pour moi. Alors...

BELGRAND

Alors ?

ROSELINE

Je te prie de cesser.

BELGRAND

C'est lui qui t'envoie ?

Nullement. Et il prétendait même s'opposer à cette démarche... Il voulait agir en personne.

l'esbuoife 199

BELGRAND

Par quel moyen '^

ROSELIXE

Le seul.

BELGRAND

L'argent ? Imbécile !

ROSELINE

C'est ce que je lui ai dit. ïu as ton point d'honneur, chacun a le sien. Tapeur, oui, — maître chanteur, jamais. Et tu l'as tellement éreinté que tu ne peux plus rien accepter de lui : ce serait du chantage rétrospectif.

BELGRAND

Je ne m'exprimerais pas mieux. Alors?

RÛSELINE

Alors nous nous adressons à ton bon cœur.

BELGRAND

Tu en as de charmantes.

Suis-moi : pourquoi l'cmbètes-tu?

BELGRAND

Est-ce que je sais?

ROSELINE

Pas par jalousie : tu n'es pas jaloux. Et puis ce serait d'un mufle : tu ne l'es pas.

BELGRAND

Mettons que je l'embête... par habitude. Nous avons été au collège ensemble, il était mon souSre-douleur, je continue.

ROSELINE

Croirais-tu que c'est à ça qu'il est le plus sensible? Il me disait encore l'autre jour, les larmes aux yeux : « Belgrand ne m'aimera jamais. »

BELGRAND, omii.

Pauvre bougre !

ROSELINE

Oh ! pauvre...

BELGRAND

Oui, enfin...

ROSELINE

Sais-tu ce que je lui ai répondu? « Laissemoi faire, il t'adorera avant la fin de la semaine. »

BELGRAND, protestant.

Oh!

ROSELINE

La preuve, c'est que tu commences déjà.

BELGRAND, souriant.

C'est vrai.

ROSELINE

Es-tu assez bon type !... Alors... c'est fini?

BELGRAND

Eh bien, oui... Seulement, tu me retires le pain do la bouche... tu me supprimes mon meilleur sujet de chronique, mon passe-partout.

ROSELINE

Tu n'aurais plus le courage... maintenant

que tu sais que ça lui fait de la peine... Il m'attend en face, dans la baignoire, tout grelottant de peur et d'anxiété...

BELCtRAND

Dis donc, Roseline... c'est vrai qu'il est resté dans la baignoire?... Il n'est pas... plus presque ça?... (Elle sourit. Il sonne, Alexandre entre.) Téléphonez en bas. Il y a un monsieur dans lavoituredemademoiselle.

Qu'on le fasse monter. {Alexandre sort. Un temps. Ils se regardent.) A quoi penses-tu?

ROSELIXE

Je pense,., que nous sommes... moi, une femme entretenue, toi... tout ce qu'on veut excepté un monsieur correct... et qu'avec ça nous sommes de rudement braves êtres, de rudement chic types tous les deux.

Ils s'embrassent avec émotion. Après un instant, la porte s'ouvre. Lambercier est introduit.

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