SCÈNE IX BELGRAND, ROSELINE
BELGRAND
Roseline!... Comment, c'est toi ?... J'aurais dû te deviner à ta réplique... Eh bie«i, ma fille, tu en as un culot de venir ici !
ROSELINE
Pourquoi? J'ai à te parler : je suis au Vaudeville, je vois entrer ta femme...
BELGRAND
Ail»! tu es au Vaudeville f Dis donc, il paraît que ça marche?
ROSELINE
Oh! très bien. Le premier acte est char-
ftl"" PAULE AN DU AL
(Photograpliie Fleutlinger).
mant. Seulement, tu sais, un premier acte...
BELGRAND
Ça n'est qu'un premier acte, oui...
Alors?
ROSELINE
Je vois, au début du deux, ta femme entrer dans ta loge avec Jobelin. Je me dis: c'est ça, mon Etienne, comme d'habitude, est en retard. Il n'a pas fini son papier. Il est là-haut, seul : je suis montée.
BELGRAND
Très aimable, mais... c'est ici le domicile. . . conjugal. Je suis marié, ma petite.
ROSELINE
Cristi ! Tu n'as pas besoin de le dire : ça se voit... Marié à fond... Tout de même, mon vieux, tu sais... marié... pas comme tout le monde. . . Et puis, dans notre milieu, le mariage. . . Ta femme ne peut pourtant pas trouver extraordinaire que tu reçoives des artistes. J'ai joué, par-ci par-là. . .
BELGRAND
D'ailleurs, les préjugés, moi... Et puis, ça me fait plaisir de te voir. Assois-toi... Et puisque tu as quelque chose à me dire, dis-le .
ROSELINE, restant debout.
Oh ! pas si vite. . . Ça n'est pas très commode. Laisse-moi souffler. (Elle se met à fureter, et prend, sur le guéridon, une photographie de M"''' Belgrand,) Tu permets?... Elle est jolie, ta femme, tu sais. . .
BELGRAND
Oui, je sais.
ROSELINE
Jolie... à sa façon... qui n'est pas la nôtre. . . Elle a un air. . . légitime. . . et de là-bas... Passionnée...
Elle regarde Belgrand.
BELGRAND
Ce n'est pas une question que tu me poses, j'imagine?
ROSELINE
Non... Elle s'est chargée d'y répondre, on le sait de reste qu'elle est passionnée. . , mais... comme elle est jolie... autrement... Tiens, elle m'est très sympathique, ta femme, je ne suis pas jalouse d'elle du tout.
BELGRAND
Il ne manquerait plus que ga !. . . Pour ce que tu tiens k moi !
Parce que je fai lâché ? Qu'est-ce que ça prouve ? Est-ce qu'on fait ce qu'on veut dans la vie?... Tu sais bien que je t'aimais, bête !
BELGRAND
De cœur.
ROSELINE
Oh ! de partout.
BELGRAND
Et maintenant?
roselixe
Regarde-nous dans la glace. Nous n'avons changé ni l'un ni l'autre. Alors? (C7rUemps.) Je ne suis pas jalouse d'elle parce que... parce que nous ne sommes pas la même femme, et que nous n'avons pas eu le même homme.
BELGRAXD
Peut-être.
ROSELIXE
Rien que le cadre, quelle différence avec notre ancien chez nous!... Je ne pourrais pas m'habituer ici... Et toi, — je te connais, tu dois t'y sentir gêné.
BELGRAXD
ROSELIXE
Quelquefois.
Tu reo-rettes ?
BELGRAXD
Souvent. Il me faudrait les deux cadres.
l'ksbroijFE 193
ROSELINE
Et les deux femmes. Seulement in n'as pas le moyen. Moi non plus... En somme, nous avons fait à peu près la même chose tous les deux, toi en te mariant, moi en me mettant avec Lambercier. Nous nous sommes établis.
BELGRAND
Je le suis si peu !
ROSELINE
Ça se tassera. Tu as fait une chose sage... qui a un air de folie et de générosité... Ce que j'ai fait, moi, c'est plus... fille, comme il convient. Mais la spéculation est avantageuse. Mon petit, j'ai à dépenser deux cent quarante mille francs par an.
BELGRAND
Veinarde !... Mais tu paies ça.
ROSELINE
Pas trop, je t'assure. Camille est très
194 l'esbrouff,
gentil... et si peu gênant !... C'est un drôle de corps... Je n'ai jamais vu plus honnête.
BELGRAND
Il ne tient pas de son père.
ROSELINE
Il a honte de son père ! honte de son bien mal acquis... Mais il n'entend pas être déshonoré pour rien, et je te réponds qu'il veille sur le magot. Par peur d'être exploité, ou tapé, il vit comme un ours. Son hôtel a l'air d'une maison murée. Croirais-tu que moi-même je n'en ai jamais franchi le seuil ?
BELGRAND
Il te visite à domicile ?
ROSELINE
Et à heure fixe... Jamais la nuit.
BELGRAND
Ça te change!... Tu te rappelles, quand je téléphonais chez toi au beau milieu de la
nuit?... ((Allô, 523-13... Roseline, je peux venir? » Tu avais toujours ton appareil à côté de ton lit.
ROSELINE
Oui...
Alors, maintenant, tu ne l'as plus?
ROSELINE
Si... c'est bête, les habitudes. Je ne sais pas pourquoi... je l'ai toujours...
BELGRANU
J'ai remarqué aussi que tu n'as pas changé de numéro en déménageant.
ROSELINE
Non, je ne changeais pas de bureau, alors, j'ai obtenu...
Un temps assez long.
BELGRAND
Tu pourrais très facilement le tromper ?
ROSELINE
Lambercier? Oh ! je n'y pense guère.
BELGRAND
Ta l'aimes ?
ROSELINE
Beaucoup... Avec mon caractère, c'était fatal. Il y a des femmes qui ne pourraient pas se mettre avec un homme qu'elles n'aimeraient pas : moi je ne pourrais pas m^empêcher d'aimer un homme avec qui je me suis mise.
Un temps.
BELGRAND
C'est curieux... moi non plus, je ne suis pas jaloux de lui.
ROSELINE
Parbleu !
Un temps.
BELGRAND
Est-ce amusant que nous parlions de ces choses-là, avec ce calme !
ROSELINE
Nous savons la vie.
BELGRAND
Tout de même, comme à moi, il doit te manquer... quelque chose...
ROSELIXE
Naturellement.
BELGRAND
Roseline...
ROSELIXE
T'es bête... est-ce que nous aurions le temps "i
11 soupire. Un silence.
Allons, puisque la glace est rompue maintenant... dis-moi ce que tu as à me dire.
ROSELINE
Mais je ne fais que ça depuis que je suis ici, sans en avoir l'air!... Tu comprends, j'ai tout de même été assez au théâtre pour
198 l'e>-broufe
savoir filer une scène... Gare : j'attaque. Je t'ai indiqué le caractère de Lambercier : tu devines dans quelles transes le jettent tes incessantes taquineries.
BELGRAND, avec une l'crocitc satisfaite
Ah ! ail ! ça porte ?
ROSELINE
Je te crois ! Il a des sueurs froides tous les matins quand il ouvre le Raffut. La vie n'est plus tenable pour moi. Alors...
BELGRAND
Alors ?
ROSELINE
Je te prie de cesser.
BELGRAND
C'est lui qui t'envoie ?
Nullement. Et il prétendait même s'opposer à cette démarche... Il voulait agir en personne.
l'esbuoife 199
BELGRAND
Par quel moyen '^
ROSELIXE
Le seul.
BELGRAND
L'argent ? Imbécile !
ROSELINE
C'est ce que je lui ai dit. ïu as ton point d'honneur, chacun a le sien. Tapeur, oui, — maître chanteur, jamais. Et tu l'as tellement éreinté que tu ne peux plus rien accepter de lui : ce serait du chantage rétrospectif.
BELGRAND
Je ne m'exprimerais pas mieux. Alors?
RÛSELINE
Alors nous nous adressons à ton bon cœur.
BELGRAND
Tu en as de charmantes.
Suis-moi : pourquoi l'cmbètes-tu?
BELGRAND
Est-ce que je sais?
ROSELINE
Pas par jalousie : tu n'es pas jaloux. Et puis ce serait d'un mufle : tu ne l'es pas.
BELGRAND
Mettons que je l'embête... par habitude. Nous avons été au collège ensemble, il était mon souSre-douleur, je continue.
ROSELINE
Croirais-tu que c'est à ça qu'il est le plus sensible? Il me disait encore l'autre jour, les larmes aux yeux : « Belgrand ne m'aimera jamais. »
BELGRAND, omii.
Pauvre bougre !
ROSELINE
Oh ! pauvre...
BELGRAND
Oui, enfin...
ROSELINE
Sais-tu ce que je lui ai répondu? « Laissemoi faire, il t'adorera avant la fin de la semaine. »
BELGRAND, protestant.
Oh!
ROSELINE
La preuve, c'est que tu commences déjà.
BELGRAND, souriant.
C'est vrai.
ROSELINE
Es-tu assez bon type !... Alors... c'est fini?
BELGRAND
Eh bien, oui... Seulement, tu me retires le pain do la bouche... tu me supprimes mon meilleur sujet de chronique, mon passe-partout.
ROSELINE
Tu n'aurais plus le courage... maintenant
que tu sais que ça lui fait de la peine... Il m'attend en face, dans la baignoire, tout grelottant de peur et d'anxiété...
BELCtRAND
Dis donc, Roseline... c'est vrai qu'il est resté dans la baignoire?... Il n'est pas... plus presque ça?... (Elle sourit. Il sonne, Alexandre entre.) Téléphonez en bas. Il y a un monsieur dans lavoituredemademoiselle.
Qu'on le fasse monter. {Alexandre sort. Un temps. Ils se regardent.) A quoi penses-tu?
ROSELIXE
Je pense,., que nous sommes... moi, une femme entretenue, toi... tout ce qu'on veut excepté un monsieur correct... et qu'avec ça nous sommes de rudement braves êtres, de rudement chic types tous les deux.
Ils s'embrassent avec émotion. Après un instant, la porte s'ouvre. Lambercier est introduit.