BELGRAND, LAMBERCIER, M-"= BELGRAND
MADAME BELGRAND
Mais qu'est-ce qui se passe ?
BELGRAND
Je te présente M. Camille Lambercier.
(Elle fait un geste cV étonnement , mais à peine perceptible.) Écoute, tu comprendras â mesure. (A Lambercier.) De quoi s'agit-il ? D'obtenir un vote des Chambres. Vous aurez peut-être certaines oppositions à désarmer : je suis là. J'ai de l'influence — le genre d'influence qui convient. Je tiens tous les gens qu'il faut tenir, étant l'homme de France le mieux informé. [Désignant les bibliothèques.) Voyez pUitùt. Je vous réponds
qu'il y a un certain nombre de liauts et puissants seigneurs qui paieraient cher pour bai'l^oter là-dedans. (// ouvre deux ou trois cartons, montre de loin des paquets de paperasses.) Tenez, voilà le dossier de Moscard : il est fourni.
LAMBERCIER
Moscard '^ Qu'est-ce que c'est c^ue ça, Moscard ?
BELGRAND
Il l'ignore ! C'est un des députés les plus importants de la région que votre canal traverse. Il nous faut Moscard : nous l'aurons. {Belgrand passe la chemise du dossier à M""'' Belgrand, qui^ machinalement, l'ouvre : la chemise est vide.) Et j'en possède six cent trente-quatre comme celui-ci... Le Parlement ne m'inquiète pas. Reste la presse. Nous voulons du bruit, des polémiques...
LAMBERCIER
Mais non ! Mais au contraire !
BEf^RAND
Vous allez jouer sur vos actions, je suppose, et peut-être faire une nouvelle émission? Il faut que l'opinion s'émeuve, qu'on se cogne...
MADAME BELGRaND. intervenant h l'improviste.
Qu^on cogne sur vous.
Bclgrand la regarde avec surprise, elle fait un imperceptible mouvement d'épaules.
LAMBERCIER
Sur moi f
MADAME BELGRAND
Naturellement. Vous n'espérez pas que votre rentrée dans les affaires passe inaperçue? On est habitué à rire de vous comme d'un pauvre être : vous devenez quelqu'un, on va vous traîner dans la boue.
LAMBERCIEll
Mais je ne veux pas î
MADAME BELGRAND
Soyez donc tranquille, ça ne durera guère.
LAMBERCIER
Parce que?
MADAME BELGRAND
Parce que vous deviendrez sacré dès qu'on saura que vous avez un journal à vous.
Elle est venue près de son mari. A la dérobée, elle lui saisit la main d'un geste passionné d'entente et de complicité.
Mais je n'en ai pas !
MADAME BELGRAND
Mais vous en aurez un !
LAMBERCIER, éperdu.
Moi!
BELGRAND, avec un gros rire.
Hein ! comme il mord tout de suite ! Un journal ou un théâtre, voilà les tentations auxquelles un bourgeois ne résiste jamais !
LAMBERCIER
J'aurai un journal !... Quel journal?
BELGRAND
Le mien, grosse bête !
LAMBERCIER
Il n'est pas à vous ! Il est à vendre !
BELGRAND
Un journal n'est jamais à vendre. Mais nous avons décidé de transformer le Raffut : nous le mettons â un sou, avant six mois nous aurons le plus fort tirage et la plus grosse influence de Paris. Tout est prêt. Je me suis chargé de trouver les fonds nécessaires pour l'augmentation du capital, j'ai des promesses...
LAMBERCIER
Refusez-les : je ferai la somme a moi tout seul.
BELGRAND
A la bonne heure! Voilà comment j'aime
qu'on tranche les affaires : oui ou non, sans phrases, à l'américaine.
LAMBERCIER
Combien faut-il 1
BELGRAND
De sept à huit cent mille francs.
LAMBERCIER
Pas plus? Et le Raffut sera à moi, bien à moi ?
BELGRAND
Vous pourrez même y écrire si ça vous chante, mais je ne vous engage pas à vous passer cette fantaisie.
LAMBERCIER
Nous ne pouvons cependant pas arranger ça à nous deux ! Il faut s'entendre avec Raffut !
BELGRAND
Quelle heure avez-vous?
LAMBEIUIER
Minuit moins cinq.
BELGRAND
Regardez à la fenêtre.
Lambercier y va.
LAMBERCIER
On sort du Vaudeville.
BELGRAJvD
Alors, je vous demande cinq minutes.
On entend du bruit dans l'antichambre.
MADAME BELGRAND
Non, pas même cinq minutes.
La porte s'ouvre. Jobelin, Pampin, fagette. M'"" Faf^ette 'entrent en tohu-boliu, Raffut, plus calme, un instant après.