‹ L'esbroufe; comédie en trois actesChapitre 35 sur 47 · SCÈNE XI BELGRAND, LAMBERCIER, puis ALEXANDRE · texte numérisé non relu

SCÈNE XI BELGRAND, LAMBERCIER, puis ALEXANDRE

BELGRAND

Rasseyez-vous, je commence. [Il boit une grande lampée d'eau d'Evian.) Je commence... D'abord, vous descendez... Tenez, passez-moi donc ce gros bouquin-lâ. Je serai plus sûr de ne pas me tromper.

LAMBERCIER, regardant le titre.

La Gravide Encyclopédie parle de moi 1

BELGRAND, avec pitié.

Mon petit!... De vous, non, naturellement... Mais elle parle de l'illustre ingénieur dont vous descendez... lequel, au début du dix-huitième siècle, creusa le

canal qui porte son nom, votre nom. Le canal fut érigé en fief, et votre famille, de ce fait, anoblie... Car vous êtes comte.

LAMBERCIER

Mon père n'a jamais voulu porter le titre.

BELGRAND

C'est idiot!... Sauf le respect que je dois à sa mémoire... Quand on sait ce que se paient couramment les titres!... les titres exotiques et sans prestige!... Et vous, qui êtes comte pour de bon... pas du pape : comte de Louis XIV... comte à Toeil... vous ne portez pas le vôtre!... Vous allez me faire le plaisir de le reprendre, c'est indispensable.

LAMBERCIER

Oui... et puis après, vous vous ficheriez de moi dans votre journal.

BELGRAND

Je me ficherais de vous si je devais encore m'en ficher. Mais puisqu'il est convenu

entre nous que je ne m'en fiche plus, vous ne risquez rien, n'est-ce pas? Alors c'est dit : on est comte? Risette au monsieur. Qui t'a fait comte?

LAMBERCIER

Louis XIV.

BELGRAND

Et un peu bibi... Je continue. On a -construit, voilà trente ans, le long du canal Lambercier, un sacré chemin de fer dont la concurrence a réduit vos bénéfices à zéro. Votre papa n'aimait pas les non-valeurs : tout de suite il a eu l'idée de repasser le canal... à la France... Seulement, il est mort, et le projet de loi qui vous intéresse sommeille... Eh bien! grouillez-vous : il y a seize millions à gagner... ou à perdre...

LAMBERCIER

Pardon... Moi, je suis honnête... je n'entreprendrai pas une affaire louche... je vous défie de trouver un seul argument...

BELGRAND

Parbleu !... Ce n'est pas à moi que vous avez la prétention de l'apprendre, puisque j'allais entamer une campagne contre vous. — Ah ! monsieur, ça vous est égal de refaire l'État. Vous êtes bien le fils de votre père, un forban qui a vidé durant un demi-siècle les tirelires et les bas de laine. Ne jouez pas ce jeu-lâ, mon petit : vous êtes peut-être aussi canaille que le vieux, mais vous n'avez pas son envergure ; et ce n'est pas avec vos gestes étriqués que vous ramasserez, comme il savait faire, tous les gros sous qui traînent sur le tapis.

LAMBERCIER, effaré.

Belgrand !

BELGRAND, éclatant de rire.

Est-il niais ! Il coupe dans mon développement!... Puisc{ue je ne fais pas campagne contre vous !... Seulement, à une condition : c'est que vous ne canez plus, et que vous travaillez, sous ma direction, à obtenir le

rachat de votre rossignol par la princesse.

LAMBERCIEK, aluni.

Mais vous venez... vous venez do me dire...

BELGRAND

Ce que j'ai dit ne tient pas debout. La thèse contraire prête bien autrement à la chronique. D'abord, charge â fond' contre les grandes compagnies.

LAMBERCIER

Pardon... le chemin de fer en question est très peu important... la compagnie est une toute petite compagnie.

BELGRAND

Une compagnie sur laquelle on tape est toujours une grande compagnie... Autre guitare : je prétends, moi, que la France a contracté une dette morale, une dette d'honneur envers votre illustre aïeul et envers tous les membres de la famille Lambercier jusqu'à la fin des temps.

Mais je ne lui réclame rien, à la France ! Je ne veux que ma tranquillité !

BELGRAND

Ah! vous ne réclamez rien?... Parbleu!

Vous ! Riche comme vous êtes ! . . . Etes-vous seul intéressé dans la question?...

LAMBERCIER

Non, il y a... il y a d'autres actionnaires...

BELGRAND

Qui n'ont pas la même fortune que vous ! Mais vous vous en moquez, de ces petites gens ! Vous voulez jouir en paix de ce qui vous suffit. Et encore une fois vous êtes bien le fils de votre père, un vrai Lambercier, semant autour de lui les ruines et les désastres, pour crever d'indigestion au milieu des gens qui crèvent de faim !

LAMBERCIER

Belgrand ! , .

BELGRAND

Voilà ce que je dirais — observez que je parle au conditionnel — ce que je dirais de vous si vous vous désintéressiez de votre affaire. Mais vous ne vous en désintéresserez pas, parce que je vous tiens des deux côtés, et que vous marcherez bon gré mal gré s'il me plait... Hein! nous voilà en présence, deux hommes, deux types, deux symboles. Vous disposez de la seule force réelle : l'argent, moi de la plus impondérable et la plus chimérique, la parole, l'écriture, un peu de papier, d'encre, et l'opinion. Et pourtant, c'est la chimère qui tient en échec la réalité. Des deux, c'est moi qui suis le maître et qui vous en ferai passer ])ar où je veux.

LAMBERCIER

Mais, pour Dieu ! qu'est-ce que ça vous fait?

BELGRAND, les bras au ciel.

Ce que ça me fait?... IMais ça me navre de voir cracher sur une fortune ! C'a me

220 LESBROIFE

navre de voir lâcher une affaire de cette beauté-là ! Vous n'aimez donc pas vous battre, vousf Les affaires, c'est la guerre d'aujourd'hui !

LAMBERCIER

Oh! oui, la guerre... Taisez-vous. Vous me rappelez des souvenirs sanglants. Mon père, en dépit de sa puissance formidable, a eu des hauts et des bas. Toute mon enfance a été témoin de cette continuelle bascule entre le milliard et la faillite. Il m'en est resté une faiblesse au cœur.

Encore dans ses dernières années, à la veille de sa plus haute fortune, il a cru sombrer. Je vois, je vois encore, un matin, le commissaire aux délégations judiciaires, Corbineau du Bocage, venant percjuisitionner à la maison...

BELGRAND

Ah ! poltron... C'est lui qui a peur, avec les armes c|u'il a clans la main! Et moi, moi qui n'ai pas le sou, qui trame la misère... moi qui suis obligé d'employer mon indus-

trie, mon génie — oui, oui, mon génie — à de honteux tapages... qui viens tout à riieure encore d(^ chiper quatre malheureux billets de mille francs à un ami a peine moins gueux que moi... moi qui ferais de si belles choses si je pouvais... je suis réduit à me ronger!... Mais non, ces belles choses, je les ferai... pour vous qui n'aurez qu'à en recueillir le fruit... je les ferai sans intérêt personnel, par amitié, par tendresse pour vous, car je vous aime, mon petit, je vous aime de tout mon cccur !

LAMBERCIER, ému.

Belgrand...

BELGRAND

Seulement je vous aime à la façon des mères Spartiates : « Reviens sous ton bouclier ou dessus. )) Je ne vous laisserai pas jeter votre bouclier et vos armes. Je veux que tu marches et tu marcheras, sacré nom de Dieu! ïu crieras si tu veux, mais tu marcheras!... {Très calme.) D'ailleurs, tout ça, c'est des bêtises. Vous ne crierez pas et

VOUS marcherez de vous-même, dès que vous consentirez à vous apercevoir que, pour mener à bien cette entreprise magnifique, qu'y a-t-il â faire? presque rien.

. Mais enfui quoi"? Précisez !

BELGRAND

Alors, rasseyez-vous. {Alexandre entre.) Qu'est-ce que c'est?

ALEXANDRE

Madame est montée pour voir ce que devient monsieur : elle est inquiète.

BFLGRAND

Faites-la entrer. Elle ne sera pas de trop.

Alexandre sort, M™'' Bclgrand entre.

Page 1