‹ L'esbroufe; comédie en trois actesChapitre 41 sur 47 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

liELGRAND, puis AF^EXANDRE, JOIIKMN

Hclgrand est à son bureau on tenue (!<■ travail, l n cdui) fJo tinihro à la i)orte d'entrée. Aussitôt il sonne, et

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Alexandre, qui vient d'ouvrir à Jobelln, ouvre la porto du fond. On voit Jobelin dans l'antichambre, qui se débarrasse de son chapeau, de ses gants fourrés et de sa pelisse .

BELGRAND

Est-ce madame, enfin f

JOBELIN, entrant

C'est moi.

BELGRAND

Où est ma femme ?

JOBELIN

Est-ce que je sais? En voilà une question !

BELGRAND

Je trouve raide qu'elle sorte sans m'avertir et qu'elle ne soit pas rentrée, à deux heures, pour déjeuner... Et vous? Où avezvous déjeuné, vous? Vous ne pouvez pas venir quand on vous invite?

Je ne suis pas toujours libre.

BELGR.^ND

Jamais ! Voilà trois jours qu'on ne vous

l'esbroufe 2'i3

a vu. Lâcheur!... Pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner hier chez Roseline ?

JOBELIN

Il me semble que j'ai téléphoné.

BELGRAND

A neuf heures !

JOBELIN

On ne se met jamais à table avant neuf heures et demie.

BELGRAND

Vous êtes très mal élevé.

JOBELIN

Mais si complaisant ! La preuve, c'est que j'accours dès que vous m'avisez, comme ce matin, que vous avez absolument besoin de me voir et un service à me demander.

(Ju'est-ce que c'est '^

BELGRAND

Vous pourriez commencer par dire bonjour.

JOBELIN

Après vous... ours!... [Ils se donnent la main. — Vn peu fébrilement.) Allons, qu'y a-t-il? Vite!

BELGRAND

Oh ! rien de grave, ne vous frappez pas. (// se tait et regarde assez bizarrement Jobelin.) Ah! vous êtes en redingote... Bien.

JUBELIX

Il fallait être en redingote"^

BELORAND

Oui... Combien avez-vous de poches;*...

Une. deux... (// le déboutonne et tàte les poches intérieures.) Trois, quatre...

JOBELIX

Pardon^ c'est mon portefeuille... 11 est vide.

BELGRAXD

Froussard ! Vous me rappelez ma jeunesse : quand j'allais chez une femme, je ne l)renais jamais ])lus d'un louis sur moi.

JOBELIN

Lorsque vous sortiez de chez elle, vous en aviez deux et vous lui en deviez six.

BELGRAND, iroiiiquoment.

Oli! très drôle... Pourquoi avez-vous retiré votre paletot i

JOBELIX

Parce que c'est l'usage.

BELGRAND

Où ost-il^

JOBELIN

Dans l'anticliaml^re, naturellement.

BelRiand sonne. Alexandre entre.

BELGRAND

Le pardessus de M. Jobelin.

Alexandre apporte la pelisse et la dépose .sur un fauteuil, lielgrand se mot à rcxaminer comme, précédemnieut, la redingote.

JOBELIN

Dieu ! que vous m'agacez avec vos façons I

Du calme.

Il ouvre un tiroir de son secrétaire, d"où il sort un assez volumineux paquet de lettres. Il les compte et, regardant tour à tour ces lettres, puis les poches de Jobelin, semble se livrer à un calcul de répartition. Il se met ensuite à faire, de ces lettres,, plusieurs paquets.

JOBELIX, méfiant.

Qu'est-ce que c'est que tout ça?

BELGRAND

On VOUS le dira.

JOBELIN

Tant mieux. J'ai horreur des mystères.

(Un temps.) Belgrand...

BELGRAND

Quoi?

JOBELIN

Pendant que votre tiroir est ouvert... mes quatre mille francs...

BELGRAND

Eh bien, sacrebleu! si jamais je les ou-

bliais, vous seriez là pour m'y faire penser, vous !

C'est assez compréhensible... Vous deviez me les rendre le lendemain à déjeuner : je n'ai même pas eu le déjeuner! Depuis...

BELGRAND

Depuis, vous ne cessez pas de me raser avec cette histoire-lâ ! Mais mettez-vous donc bien dans la tète une fois pour toutes que je ne vous les rendrai jamais, vos quatre mille francs,

JOBELIN

Oh!

BELGRAND

Supposez que, par im])ossiblc, je paie un jour tous mes créanciers, vous seriez le seul (|ue je ne paierais pas.

JOBELIN

Mais, sacrebleu! pourquoi?

bp:lgrand Je ne sais pas. Pour vous faire bisquer.

(// rit.) Une idée comme ça. Cette dette-là, c'est mon fétiche. (// rit encore. Puis, dhm autre ton.) Quatre mille francs! Je n'ai pas vingt-cincj louis dans ma caisse. Quatre mille francs î Personne n'a quatre mille francs... Si, vous... une fois... Vous ne savez pas ce que ma vie me coûte. Vous, qui n'avez pas même une maîtresse en titre... et en propre... vous ne savez pas ce que c'est d'avoir maîtresse et femme, double ménage.

Il y aurait un moyen de vous en tirer : ce serait de n'avoir pas un double ménage.

BELGRANL)

Dites donc, vous n'êtes pas venu ici pour me faire de la morale?

Ma foi, si.

JOBELIN

BELGRAXD

Bah?

Jl intori'ompt sa besogne et dévisage Jobclin.

JOBELIX, après un temps.

Ma foi, non. Je ne me mêle jamais de ce qui ne me regarde pas, et votre conduite ne me regarde pas. Je ne vous Juge pas : Je ne Juge que vos amis... et moi... Nous sommes des mufles.

BELGRAXI»

Ahf

JOBELIX

Carrément. Nous trouvons ça tout simple. Nous menons à deux, comme vous : notre parasitisme se multiplie. Nous dînons ici tour à tour et chez Roseline. Chez Roseline plus souvent, sauf M""" Fagette, parce qu'en dépit de ses mœurs elle est étiquetée femme du monde et ne peut fréquenter chez une femme entretenue. Raison de plus pour Pampin d'aller où la Fagcttc ne peut le suivre...

r.ELGRAXl»

Elle en crève.

.lOBEI.IX

Oui, méfiez-vous (rdle... Le mari, aussi

désireux que l'amant de lâcher... leur femme, use de cet asile inespéré... Ces façons-là, mon vieux, c'est acceptable pour un Fagette et même pour unPampin. Mais moi, je suis un très brave garçon, un très honnête homme, bourgeois à fond, pas bohème pour deux sous. Et puis, je vous aime beaucoup, mais j'aime aussi beaucoup votre femme, et ça me fait mal au cœur d'agir comme ça.

BELGRAND

Il y a longtemps que ces scrupules vous travaillent ?

JOBELIN

Du premier jour.

BELGRAND

Allons donc !... Depuis huit jours.

.lOBELIN

Peut-être...

Vous êtes nerveux.

JOBELIN

Il y a de quoi ! Depuis liuit jours notre petit monde est en pleine terreur. On perquisitionne chez l'un, chez l'autre, et je n'ose plus acheter les journaux de trois heures, de peur d'y voir en manchette l'arrestation d'un camarade. Qui est l'auteur de tout ce bruit? Votre Camille Lambercier. Et comment? Et pourquoi? Le pire est qu'on n'y comprend rien,

BELGRAND

La chose est pourtant simple. Dès que Lambercier a opéré sa rentrée dans les affaires, on s'est demandé sur le pavé de Paris comment exploiter cette mine d'or vivante. Or, vous n'ignorez pas qu'il y a deux manières d'exploiter les gens: en ennemi, — on les fait chanter ; ou en ami, — on les tape.

JOBELIN, rancimeux.

Oui...

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