SCÈNE PREMIÈRE
liELGRAND, puis AF^EXANDRE, JOIIKMN
Hclgrand est à son bureau on tenue (!<■ travail, l n cdui) fJo tinihro à la i)orte d'entrée. Aussitôt il sonne, et
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Alexandre, qui vient d'ouvrir à Jobelln, ouvre la porto du fond. On voit Jobelin dans l'antichambre, qui se débarrasse de son chapeau, de ses gants fourrés et de sa pelisse .
BELGRAND
Est-ce madame, enfin f
JOBELIN, entrant
C'est moi.
BELGRAND
Où est ma femme ?
JOBELIN
Est-ce que je sais? En voilà une question !
BELGRAND
Je trouve raide qu'elle sorte sans m'avertir et qu'elle ne soit pas rentrée, à deux heures, pour déjeuner... Et vous? Où avezvous déjeuné, vous? Vous ne pouvez pas venir quand on vous invite?
Je ne suis pas toujours libre.
BELGR.^ND
Jamais ! Voilà trois jours qu'on ne vous
l'esbroufe 2'i3
a vu. Lâcheur!... Pourquoi n'êtes-vous pas venu dîner hier chez Roseline ?
JOBELIN
Il me semble que j'ai téléphoné.
BELGRAND
A neuf heures !
JOBELIN
On ne se met jamais à table avant neuf heures et demie.
BELGRAND
Vous êtes très mal élevé.
JOBELIN
Mais si complaisant ! La preuve, c'est que j'accours dès que vous m'avisez, comme ce matin, que vous avez absolument besoin de me voir et un service à me demander.
(Ju'est-ce que c'est '^
BELGRAND
Vous pourriez commencer par dire bonjour.
JOBELIN
Après vous... ours!... [Ils se donnent la main. — Vn peu fébrilement.) Allons, qu'y a-t-il? Vite!
BELGRAND
Oh ! rien de grave, ne vous frappez pas. (// se tait et regarde assez bizarrement Jobelin.) Ah! vous êtes en redingote... Bien.
JUBELIX
Il fallait être en redingote"^
BELORAND
Oui... Combien avez-vous de poches;*...
Une. deux... (// le déboutonne et tàte les poches intérieures.) Trois, quatre...
JOBELIX
Pardon^ c'est mon portefeuille... 11 est vide.
BELGRAXD
Froussard ! Vous me rappelez ma jeunesse : quand j'allais chez une femme, je ne l)renais jamais ])lus d'un louis sur moi.
JOBELIN
Lorsque vous sortiez de chez elle, vous en aviez deux et vous lui en deviez six.
BELGRAND, iroiiiquoment.
Oli! très drôle... Pourquoi avez-vous retiré votre paletot i
JOBELIX
Parce que c'est l'usage.
BELGRAND
Où ost-il^
JOBELIN
Dans l'anticliaml^re, naturellement.
BelRiand sonne. Alexandre entre.
BELGRAND
Le pardessus de M. Jobelin.
Alexandre apporte la pelisse et la dépose .sur un fauteuil, lielgrand se mot à rcxaminer comme, précédemnieut, la redingote.
JOBELIN
Dieu ! que vous m'agacez avec vos façons I
Du calme.
Il ouvre un tiroir de son secrétaire, d"où il sort un assez volumineux paquet de lettres. Il les compte et, regardant tour à tour ces lettres, puis les poches de Jobelin, semble se livrer à un calcul de répartition. Il se met ensuite à faire, de ces lettres,, plusieurs paquets.
JOBELIX, méfiant.
Qu'est-ce que c'est que tout ça?
BELGRAND
On VOUS le dira.
JOBELIN
Tant mieux. J'ai horreur des mystères.
(Un temps.) Belgrand...
BELGRAND
Quoi?
JOBELIN
Pendant que votre tiroir est ouvert... mes quatre mille francs...
BELGRAND
Eh bien, sacrebleu! si jamais je les ou-
bliais, vous seriez là pour m'y faire penser, vous !
C'est assez compréhensible... Vous deviez me les rendre le lendemain à déjeuner : je n'ai même pas eu le déjeuner! Depuis...
BELGRAND
Depuis, vous ne cessez pas de me raser avec cette histoire-lâ ! Mais mettez-vous donc bien dans la tète une fois pour toutes que je ne vous les rendrai jamais, vos quatre mille francs,
JOBELIN
Oh!
BELGRAND
Supposez que, par im])ossiblc, je paie un jour tous mes créanciers, vous seriez le seul (|ue je ne paierais pas.
JOBELIN
Mais, sacrebleu! pourquoi?
bp:lgrand Je ne sais pas. Pour vous faire bisquer.
(// rit.) Une idée comme ça. Cette dette-là, c'est mon fétiche. (// rit encore. Puis, dhm autre ton.) Quatre mille francs! Je n'ai pas vingt-cincj louis dans ma caisse. Quatre mille francs î Personne n'a quatre mille francs... Si, vous... une fois... Vous ne savez pas ce que ma vie me coûte. Vous, qui n'avez pas même une maîtresse en titre... et en propre... vous ne savez pas ce que c'est d'avoir maîtresse et femme, double ménage.
Il y aurait un moyen de vous en tirer : ce serait de n'avoir pas un double ménage.
BELGRANL)
Dites donc, vous n'êtes pas venu ici pour me faire de la morale?
Ma foi, si.
JOBELIN
BELGRAXD
Bah?
Jl intori'ompt sa besogne et dévisage Jobclin.
JOBELIX, après un temps.
Ma foi, non. Je ne me mêle jamais de ce qui ne me regarde pas, et votre conduite ne me regarde pas. Je ne vous Juge pas : Je ne Juge que vos amis... et moi... Nous sommes des mufles.
BELGRAXI»
Ahf
JOBELIX
Carrément. Nous trouvons ça tout simple. Nous menons à deux, comme vous : notre parasitisme se multiplie. Nous dînons ici tour à tour et chez Roseline. Chez Roseline plus souvent, sauf M""" Fagette, parce qu'en dépit de ses mœurs elle est étiquetée femme du monde et ne peut fréquenter chez une femme entretenue. Raison de plus pour Pampin d'aller où la Fagcttc ne peut le suivre...
r.ELGRAXl»
Elle en crève.
.lOBEI.IX
Oui, méfiez-vous (rdle... Le mari, aussi
désireux que l'amant de lâcher... leur femme, use de cet asile inespéré... Ces façons-là, mon vieux, c'est acceptable pour un Fagette et même pour unPampin. Mais moi, je suis un très brave garçon, un très honnête homme, bourgeois à fond, pas bohème pour deux sous. Et puis, je vous aime beaucoup, mais j'aime aussi beaucoup votre femme, et ça me fait mal au cœur d'agir comme ça.
BELGRAND
Il y a longtemps que ces scrupules vous travaillent ?
JOBELIN
Du premier jour.
BELGRAND
Allons donc !... Depuis huit jours.
.lOBELIN
Peut-être...
Vous êtes nerveux.
JOBELIN
Il y a de quoi ! Depuis liuit jours notre petit monde est en pleine terreur. On perquisitionne chez l'un, chez l'autre, et je n'ose plus acheter les journaux de trois heures, de peur d'y voir en manchette l'arrestation d'un camarade. Qui est l'auteur de tout ce bruit? Votre Camille Lambercier. Et comment? Et pourquoi? Le pire est qu'on n'y comprend rien,
BELGRAND
La chose est pourtant simple. Dès que Lambercier a opéré sa rentrée dans les affaires, on s'est demandé sur le pavé de Paris comment exploiter cette mine d'or vivante. Or, vous n'ignorez pas qu'il y a deux manières d'exploiter les gens: en ennemi, — on les fait chanter ; ou en ami, — on les tape.
JOBELIN, rancimeux.
Oui...