SCENE m
15ELGRAND, M'"« BELGRAND
MADAME BELGRAND
Ça veut dire que je viens d'apprendre ce que j'étais, j'imagine, la seule encore à ignorer... à moins que nous ne fussions deux... La nuit même où toi et moi, d'un effort commun, nous avons édifié notre fortune. . . cinq minutes après avoir trouvé des mots... inoubliables, pour me dire que tu me désirais comme une complice dans l'ivresse de la réussite du crime... tu es allé passer sur ton ancienne maîtresse l'appétit que tu avais de moi. . .
BELGRAND
Je...
madame bklgrani) Tais-toi!... Depuis, tu as renoué avec elle si étroitement qu'on ne sait plus si c'est ici ou chez elle qu'est ton ménage. Tons tes amis, même Daniel, mènent avec toi l'existence en partie double et distribuent leur parasitisme entre cette fille et moi. Pampin même et Fagette préfèrent sa maison à la mienne, parce que M""^ Fagette en est exclue. Seulement, celle-là, comme disait Pampin, lâchée devient capable de tout. Elle a le tic de la lettre anonyme, et je devine bien que c'est elle qui m'a ouvert les yeux. Une fois avisée, il m'a suffi, — tu te gênes si peu — de faire deux ou trois courses et de répandre quelques louis pour obtenir toutes les preuves. Je suis bien fixée, va, je t'assure. Et maintenant, adieu : je pars, — comme j'étais venue.
BELGRAN'D, effondré.
Tu pars!... (.4 lui-même.) Je suis foutu.
MADAME BELGRAND, avec un ricanement de mépris.
Ah!... Pourquoi n'ai-je pas que de l'or-
gueir? Ma revanche serait complète. On a ri de moi : si on te voyait ! Tu ne trouveras pas un mot pour te défendre !
BELGRANl», avec une colère brusque.
Assez, hein?... Laisse-moi tranquille, j'ai la tête cassée. . . Une scène de ménage ? Ah ! non. La paix! Puisque tu t'en vas, file, sans drame. (Elle va vers sa chambre, il pousse un cri déchirant.) Lotte!... Pas ça!... Ecoute... si tu m'abandonnes, je suis perdu... Tu ne sais pas...
MADAME BELGRANl)
Je sais tout !
BELGRAND
Non !... Il y a autre chose... (A lui-même.) Je ne peux plus le dire... Ecoute... Ce que j'ai fait, c'est malpropre... et béte, oui, béte... mais tu ne me lâcheras pas... Je mérite... une punition, ce que tu voudras, mais pas ça... pas la ruine... la mort.
Si ! Depuis deux heures, je ne pense qu'à
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tuer ! Je suis folle. J'ai une idée fixe. Je vois : toi, elle, oh!... {Elle se cache le visage dans les mains.) Tu as caressé cette fille comme moi. Tout ce qui était ma propriété exclusive, elle l'a partagé avec moi : ton corps, ton cœur, ton intelligence merveilleuse et souple. Elle a surpris nos confidences, elle sait nos secrets honteux ! Elle m'a tout volé de toi — jusqu'à ta gourmandise, tiens : tu me laissais diner toute seule, je parie que tu dînais à sa table et qu'elle te faisait, avec mes recettes, les petits plats que tu aimais... Le soir, c'est chez elle que tu finissais tes articles... Et après, quand je te croyais au journal ou â l'imprimerie, que je me désolais de ton surmenage, que je veillais pour t'attendre, ou que, stui)idement, je rêvais de toi comme une petite fille, brûlante dans mon lit froid, tu étais dans le sien!... Elle m'a volée, volée !... Elle m'a lésée: lâche! pour pouvoir te fatiguer avec elle, tu te reposais avec moi !
BELGRANI)
Qu'est-ce que je vais devenir?
MADAME BELGRAND
Et moi? qui ai tout quitté pour te suivre !
BELGRAND
Quand tu m'as suivi, tu as obéi à un instinct plus lucide et i^lus impérieux que ta raison : tu lui obéiras encore, il sera plus impérieux que ta colère et tu ne me quitteras pas. Tu as reconnu en moi ton vrai mari, ton homme. Je le suis toujours, j'aurais commis des crimes c|ue ça n'y changerait rien. Je n'excuse pas ma trahison ; mais, en somme, que t'est-il arrivé qui n'arrive à tant d'autres? Et si toutes les femmes trompées s'en allaient tout bonnement, qne resterait-il du mariage ?
MADAME BELGRAND
Tu ne vas pas, je suppose, invoquer les convenances mondaines ou la religion?
Nous ne sommes ni des chrétiens ni des bourgeois. Nous avons fait régulariser notre situation, comme ou dit : nous n'en vivons
pas moins sous le régime de l'union libre. Notre mariage était une alliance d'amour : l'amour n'y est plus, l'alliance est dénoncée, de l'ait et de droit. Encore une fois, je pars — précisément pour les mêmes motifs pour lesquels je suis venue.
BELGRAND
Je te défends de dire que nous ne nous aimons plus. Je t'ai trahie, tu souffres : c'est une chose abominable, mais sans rapport avec les causes profondes et indestructibles de notre union. Nous demeurons quand même rivés l'un â l'autre ; et le reste importe si peu que, tiens, tu vois, je n'ai seulement pas essayé de répondre à ton acte d'accusation, de nier les faits dont tu prétends avoir la preuve.
MADAMP: BELGRAND
Tu n'as pas essayé parce que c'était impossible !
BELGRAND
C'est toujours possible! On ment. Avec
::;;/b l esbroufe
ça que ça me gène ! Je n'ai pas menti, moi ! Je me suis tu. J'ai avoué, si tu préfères. Parce que tu as beau dire que tu es folle, tu n'es pas la première venue, tu es une intelligence supérieure et large ; et une fois les premières larmes séchées, le premier cri de colère et de douleur poussé, tu ne peux pas manquer de comprendre que, pour une niaiserie pareille, un lien comme le nôtre n'est pas rompu.
MADAME BELGRAND
Est-ce que je raisonne? Ah! Dieu! nous avons toujours trop j^aisonné ! Je ne sais qu'une chose, c'est que tu as caressé cette fille comme moi.
BELGRAND
Pas comme toi !
MADAME BELGRAND
Naturellement ! La maîtresse n'est pas la ■ femme. Fais-moi grâce de cette banalité.
BELGRAND
Ce n'est pas une banalité, c'est une vérité !
L ESBROIFE
Cette fille, coinine tu dis, n'a été pour moi (ju'une camarade et une amuseuse ; un caprice — coupable, une fantaisie — indigne, mais rien de plus.
MADAME BELGRA.M)
Si ! Elle a été ton Paris, que tu ne trouvais pas en moi. Elle t'a diverti de l'étrangère.
BELC.RAND
Soit encore. Même cela n'est rien. Il reste entre toi et moi trop d'intimes et secrètes ententes pour que ma trahison les abolisse : ton départ même ne les abolirait pas. Oui, notre union est une union libre. C'est l'accord de nos intelligences, de nos sens et de nos appétits qui nous a liés. Ce lien-là est aussi indissoluble, aussi nécessaire, aussi sacré que si un prêtre avait prononcé des paroles sur nous ; et puisque nous ne pouvons ni l'un ni l'autre nous y soustraire, je réclame ton pardon connne un droit.
MADAME BELGRAND
Il y a le fait, qui me torture et que tu ne pourras pas effacer !
BELGRAND
Mon Dieu ! tu te butes aux faits ! Il y a pourtant une autre vérité que celle qui saute aux yeux.. . Le fait ? Je le nie, le fait ! Je ne t'ai pas trompée parce que je ne pouvais pas te tromper. Pas plus que tu ne peux me quitter, même si tu pars. {Avec une rage d'enfant.) Est-ce possible d'exprimer si mal des choses qu'où sent si fortement ! Je voudrais tant être persuasif, éloquent, clair! Je ne peux pas!... Ah! j'étouffe... Je ne peux pas! Ce n'est pas ma faute aussi, toutes les tuiles me tomljent ensemble. Si tu savais ! Mais je ne dirai rien... Reste! Ce qui plaide pour moi, ce ne sont pas mes paroles maladroites, les circonstances atténuantes que je puis alléguer; c'est l'affolement où me jette la menace de ton départ, c'est la détresse où tu me vois...
Reste!... Reste!,.. Mon Dieu!... (La voix lui manque.)
MADAME BELGRAND
Etienne !
BELGRAND
Merci !... {Elle vient près de lui.)
MADAME BEL(;RAND
Veux-tu quelque chose ?
BELGRAND
Un peu d'eau. (Elle le fait boire, puis lui do7ine des sels à respirer.) Ah! si j'avais été malin, je n'aurais pas dit tant de paroles : je me serais laissé tomber par terre, tout bonnement, tu m'aurais tendu la main ]:)0inme relever et ce serait fini.
MADAME BELGRAND, brisco.
Tais-toi...
BELGRAND, s'cxaltant .
Mais non, avec une femme comme toi, on n'emploie pas de ces moyens-là. Je ne veux
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pas, si tu restes, que ce soit par charité. Je veux que tu sois persuadée, que tu comprennes...
MADAME BELGRAND
Oui...
BELGRAND
Tu comprends, tu sens que tu es... vitale pour moi?... Toi, toi seule... Il nV a pour un homme qu'une seule femme au monde, dont la perte puisse le mettre ainsi à l'agonie... Oh ! toi aussi, tu es toute bouleversée. Nous nous arrangeons bien ! Il serait temps de nous détendre un peu, de baisser le ton, de voir les choses terre à terre. Tu es plus de Paris que tu ne crois : tu finiras bien par en rire. Tu me tiens maintenant. Je n'oserai plus te raconter des histoires. Et c'est moi qui serai ridicule. Je ne l'ai pas volé. N'en demande pas plus. Partir? Tu n'y songes pas. Encore? Tu ne peux pas jouer Maison de poupée toute ta vie !
MADAME BELGRAND, du bout des lèvres.
Évidemment...
BELGRAND, avec impatience.
Réponds moi donc mieux que ça ! Tu as Tair de dire comme moi pour me faire plaisir.
Je ne peux pas ! Je ne peux pas !
BELGRAND
Quoi f
MADAME BELGRAND
Je ne peux pas. Tu as raison. C'est absurde. On rira de moi, c'est grotesque, mais je ne peux pas supporter l'idée qui me poursuit. Tu as caressé cette fille!
BELGRAND
Ah! tonnerre de Dieu! Quand tu as quelque chose dans la tête, toi!... Eh bien, oui, je l'ai « caressée » !... Tâche donc d'employer des expressions moins baroques.
MADAME BELGRAND
C'est français, je pense ?
BELCtRAND, haussant les épaules.
C'est dans le dictionnaire... Enfin, j'ai caressé cette fille, puisque tu y tiens. Après ? Tu n'as plus vingt-cinq ans, ni moi. Tu sais la portée des choses. Bats-moi si ça te soulage, mais on ne brise pas deux existences pour une couclierie!
MADAME BELGRAND
Je te dis c|ue tu as raison, mais je ne peux pas ! Ce n'est pas de ma faute. C'est plus fort que moi. Ça m'étrangle. Je ne peux pas.
BELGRAXl)
Tu es donc stupidef
MADAME BELGRAND
Oui, en amour, je suis stupide. Je ne raisonne pas. J'ai des sensations. . . des joies, des soufErances... Je suis femme.
BELGRAND
Ail ! femme... femme de ton pays.
l'esbrocfe 283
MADAME BELGRAN'D
Et toi, homme du tien.
BELGRAND
Voilà OÙ nous devions finir par nous heurter ! . . . Nous ne sommes pas, nous n'avons jamais été, mari et femme : nous sommes ennemis nés. Qu'est-ce que je chantais que, si tu me quittais, j'étais perdu ? Allons donc, c'est le contraire.. Va-t'en, va-t'en, le moment n'est pas mal choisi d'ailleurs, et ça vaut mieux pour toi comme pour moi.