SCENE II
BELGRAND, GORBINEAU DU BOCAGE, puis ALEXANDRE, MINNA
BELGRAND
Je VOUS demande pardon... {Un temps.) Ah ! voilà...
11 se lève, et va, la main tondue, vers Corbineau, qui esquive la poignée de main. Il fait un pas ea arrière et le regarde interrogativemcnt.
CORBINEAU
Oui... Donnez-moi vos clefs.
BELGRAND
Eh bien, ça, vous savez, c'est plus Tort (jue de jouer au bouchon... Moi, l'homme de confiance, l'ami de cœur de Lainbercier... Nous no nous quittons pas. Avant-liior. nous
étions enseml)le au Français. Ce soir, j'ai sa loge à l'Opéra. Je comptais même vous faire signe... {Geste de Corbineau.) Oh! je n'insiste pas... Et on me poursuit d'office! Mais c'est l'arbitraire dans ce qu'il a de plus odieux !
CORBINEAU
Ne vous excitez donc pas... On ne vous poursuit pas d'office : Lambercier a bel et bien déposé une plainte contre vous.
BELGRAND
Hein'^... Encore faudrait-il un prétexte !
CORBIXEAU
Il prétend que vous vous êtes vanté de lui assurer, moyennant finances, le concours de très honnêtes gens... que vous ne connaissez d'ailleurs pas du tout... Sans compter qu'il se demande avec inquiétude ce que vous avez bien pu faire des fonds.
BELGRAND
Il a du toupet ! Je vous fais juge. . .
CORBINEAU, so récusant.
Oh ! . . . Donnez-moi vos clefs .
BELGRAND, les lui doiiiiant.
Ail! tenez. (Corbineau va vers le bureau et tente d'ouvrir un premier tiroir.) Attendez, vous allez embrouiller la serrure : il y a un secret. [Il reprend le tromseau et essaie d'introduire la clef dans la serrure, mais sa main tremble.) C'est bête, je ne peux pas.
CORBINEAU
Que vous êtes enfant ! Ce n'est pourtant pas bien terrible, une perquisition...
D'abord, en thèse générale, ça ne donne rien. Les intéressés sont toujours prévenus à temps.
BELGRAND
Pas moi .
CORBINEAU
Et puis, les gens d'esi)rit ne gardent jamais rien chez eux. Parions que je fais chou-blanc? {Belgrand veut répondre.) Oh !
je ne parie pas . Vous le savez mieux que moi, farceur... Allons... voyez si je travaille discrètement. J'ai même laissé mon acolyte dans l'antichambre .
BELGRAND
Je vous remercie .
CORBIXEAr
Dites-moi le secret.
BELGRAND
Il est très simple. Vous n'avez qu'à, tirer fortement, la serrure se déclenche ; ensuite, vous donnez deux tours de clef. (Corbineau ouvre le tiroir.) Oh!. . . c'est la cjue je mets mon argent, il n'y a pas grand chose.
CORBINEAU, comptant.
Mais, c'est déjà coquet... sept, huit, neuf... c|uatre mille.
BELGRAND
Quatre mille francs?
l' esbroufe 2fi3
CûRBINEAU
Juste.
BELGRAND, à lui-mcmc.
Pauvre Jobelin !. . . Il y a une justice .
CORBINEAU
A qui le dites-vous? (7/ referme le tiroir.) Ceci ne me regarde pas, (// passe au tiroir suivant.) C'est le même secret'^
BELGRAND
Non. . . ici. . . il n'y a pas de secret.
CORBINEAU, ouvrant.
Oh ! oli ! voilà bien des paperasses !
BELGRAND
Sans intérêt : ce sont les lettres que Koseline Denis m'a écrites avant mon mariage.
CORBINEAU
Pas depuis'^
15ELGRANI)
Vérifiez les dates.
CORBINEAU
C'est exact.
BELGRAND
Je ne me soucie tout de même pas que ma femme. . .
CORBINEAU
Naturellement .
Il ouvre un troisième tiroir.
BELGRAND
Ce sont les notes.
CORBINEAU
Acquittées?
BELGRAND
Il n'y en aurait pas tant que ça .
CORBINEAU
Vous avez le mot pour rire. . . Passons au fameux cartonnier. Nous en avez-vous assez parlé, de ces documents... imprudent!...
Qui sait ? Si vous aviez eu la langue moins bien pendue. . .
Ah! le cartonnier. . . C'est ici que nous allons rire.
CORBIXEAU, riant déjà.
Tout est déménagé?
BELGRAND
Sans peine. Je n'ai jamais possédé le moindre document sur personne.
CORBINEAU, ouvrant plusieurs cartons.
Ce vide est impressionnant. (Un temps.) Qu'est-ce que je vois?... Là?... Un dossier!. . .
BELGRAND
Pas possible !
CORBINEAU
Dans une belle chemise verte.
BELGRAND
Le nom doit être dessus .
CORBIXEAU, lisant.
« Moscard! !. . . »
BELGRAND
Ouvrez-le.
Corbincau (uivrc le dossier, qui est vide. Tous doux rient.
CORBIXEAU
Dites donc, je ne peux tout de même pas m'en aller d'ici les mains vides : ce n'est pas l'usage. Je peux n'avoir rien trouvé d'intéressant, mais je ne peux pas n'avoir rien trouvé du tout.
BELGRAND
Prenez les notes.
CORBINEAU
C'est maigre. . . Les lettres de M"'' Denis f
BELGRAND
Oh!...
CORBINEAU
On sera gentilhomme. . . et, après le nonlieu, on vous rendra le scellé de la main à la main.
BELGRAND
Soit !
CORBINEAU
Vous n'auriez pas... un carton à chapeau 1 . . Attendez. (// sonne lui-même.
Alexandre vient.) Bonjour, Alexandre...
Apportez-moi donc... Non... C'est deu.x coups pour la femme de chaml)re? (Il sonne de nouveau. Minna entre,) Apportez-moi, s'il vous plait, un des cartons à chapeau de madame .
BELGRANU, à Miiiiia, (iiii liésite.
Allez !
Elle soit.
CORBINEAU
Chacun ses petites manies : c'est toujours dans un carton à chapeau de femme que j'emporte mon butin. {Minna rentre 'portant un très joli carton à chapeau, habillé de cretonne Empire.) Fichtre!... Il est chaimant. .. et dans le style du mobilier.
BELGRAND, k Minna.
Madame est rentrée?
268 l'esbrolfe
MINNA
Oui, monsieur.
Elle sort par la droite.
CORBINEAU, prenant au bras son carton, coainie une modiste.
Maintenant, nous allons monter au sixième ; parce que, je vais vous dire, je ne trouve généralement pas grancrdiose quand je perquisitionne; mais, quand par hasard je trouve quelque chose, c'est toujours dans les chambres de domestiques .
BELGRAND
J'imagine que ma présence n'est pas absolument nécessaire ?
CORBINEAU
Non!
BELGRAND
Alors, Alexandre vous accompagnera.
(// fait un signe à Alexandre, qui sort avec Corbineau. Il s'assied, quelque peu étourdi. Minna rentre, et va vers le guéridon. —
Asse:: brutalement.) Qu'est-ce que vous voulez, vous, encore?
MINNA
Je viens chercher le flacon de madame,
BELGRAND
Elle est souffrante ?
MINNA
Non, monsieur. J\Iais madame m'a dit de préparer son sac.
BELGRAND
Quel sac?
MINNA
Son sac de voyage .
BELGRAND
Qu'est-ce que ça veut dire?
Mme Belgrand parait et, d'un geste, congédie Minna.