‹ L'escarmoucheChapitre 20 sur 83 · CHEZ M. DE FREYCINET · texte numérisé non relu

CHEZ M. DE FREYCINET

'est à minuit et demie que nous étions arrivés, par politesse, mais c’est à cinq heures et quart du matin, seulement que nous fûmes reçus.

— Je n’ai que quelques minutes à vous accorder, nous dit M. de Freycinet. Le jour

va bientôt se coucher se lever, veux-je dire!...

Excusez-moi : l’habitude du travail de nuit et

j’ai la coutume, depuis ma retraite, de me mettre au lit de bonne heure. Voyons, sans ambages, quel sujet vous amène?

— Nous avons appris, monsieur le Sénateur, que

toutes les nuits, depuis quelque temps, des réunions se tiennent chez vous, réunions auxquelles assistent

— D'autres ministres? Des députés? Les leaders du parti radical? C’est ça que vous voulez dire?... Allez, allez, ne vous gênez pas... Mon Dieu! mon Dieif! Quelles inventions!... La Presse a vraiment l’esprit fertile... Un complot? Mais pourquoi faire?... Pour arriver à renverser le cabinet actuel? Mais il va tomber tout seul. C'est une affaire d'heures. Je dirai plus : c’est bien son tour.

— Et vous espérez le remplacer?

— Nous en sommes sûrs. Et qui voulez-Vous qui

le remplace, d’abord, si ce n’est nous? Vous savez bien que J a logique républicaine veutqu’un ministère radical soit supplanté par un cabinet opportuniste, et qu'un cabinet opportuniste cède la place à un ministère radical. Ce système de bascule est hfhase de toute démocratie qui se respecte. La différence des procédés en usage chez les deux partis, sans cesse en présence et tour à tour au pouvoir, est le meilleur moteur du progrès. Voulez-vous un exemple? Les uns tiennent absolument à faire fusiller les ouvriers en grève, comme à Fourmies; les autres préfèrent les faire larder par les lances des dragons, comme dans le Nord, dernièrement. Armes Flanches ou armes à feu? Le pays peut choisir. J’ai pris un exemple entre mille

— Il est suffisant, monsieur le Sénateur. Alors,

d'après vous

— D'après moi, le jeu régulier de nos institutions suffit à ramener au pouvoir, en temps voulu, les hommes qui l’ont quitté après avoir accompli une partie de leur tâche. Ils n'ont besoin, vous pouvez rn’en croire, de former aucune conjuration. Ni Lockrov, ni Bourgeois, ni Ribot. ni Goblet, ni Clémeneeau, n’ont jamais mis les pieds ici — pour conspirer, du moins. — Ils savent, comme moi. qu’il existe une justice immanente — et que l’heure de cette justice va sonner. — Alors, notre pro

Page 1