‹ L'escarmoucheChapitre 39 sur 83 · CHEZ M. RAYNAL · texte numérisé non relu

CHEZ M. RAYNAL

inq minutes après avoir remis notre carte à l’huissier, nous fûmes introduits. Nos lecteurs se douteront bien que, si M. Raynal consentit à nous recevoir aussi vite, ce ne fut pas pour nos beaux yeux. Ils auront raison. Mais nous tenons à ce que V Escarmouche soit le mieux informé — nous ne disons pas : le plus rapidement, notre journal étant hebdomadaire hélas ! — de tous les journaux. Et il

n’est pas pour cela, de sacrifice que nous ne soyons prêts à faire... Passons.

— Je parie, nous dit M. Raynal en nous désignant un siège, que vous venez, vous aussi, me demander compte de mon attitude dans la question de l’amnistie.’

Si vous voulez, monsieur le ministre; bien que

le mot : attitude ne nous plaise guère. Nous aurions, de préférence, employé le mot : posture. Attitude est un terme qui ne convient pas à votre caractère; il sent l’apprèt. la convention si nous osons dire...

— Arrêtez! s'écria M. Raynal. Arrêtez! N’allez

pas jusqu’à l’adjectif!

Nous n’y pensions pas. monsieur le ministre.

La convention restait, dans notre esprit, sans épithète. -

M. Raynal, subitement, se calma.

— Excusez-moi, nous dit-il... Ces deux mots: conventions scélérates, m’obsèdent. Je vous demande un peu : est-ce que ça a le sens commun? Est-ce qu’il existe d’autres conventions que des eonven-

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Ar Moulin-Rouge: Un Rude!... Un vrai Rude!

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fions honnêtes et morales? Croyez-vous au traité léonin ?

— Non, mille l'ois non, monsieur le ministre. D'ailleurs, noire maître Jules Ferry l’a proclamé : « Il n’y a pas de profil illégitime ».

— C’est la vérité, dit M. Raynal. Vous figurezvous. par exemple, que je sois arrivé sans peine, moi qui vous parle, à conclure avec les Compagnies de chemin de 1er ces conventions qu’on me reproche avec tant d’âpreté? Je me suis mis en quatre, monsieur, pour obtenir leur consentement. J’ai écrit des rapports, j'ai prononcé des discours, j’ai changé d’opinions, que sais-je? C’est très fatigant, tout ça. Mais j'ai le conviction, au moins, d'avoir conclu avec les Compagnies, non pas des conventions scélérates, comme le répètent des imposteurs, mais un traité de paix. J'en suis tellement convaincu que je l'ai dit à la tribune. Vous voyez.

Nous nous inclinâmes.

— Maintenant, reprit M. Raynal. vous voudriez savoir pourquoi j’ai combattu la proposition d’amnistie ?

— Nous le désirons vivement, monsieur le ministre

— Je l’ai combattue parce qu'il m'a plu de la combattre. Vous m’entendez bien? Parce que ça m’a plu à moi. Mes idées n’étaient pas celles de tous les membres du cabinet; mais j’ai tenu à les exposer, coule que coûte. Je faisais, de cette question d’amnistie, une question personnelle.

— Nous avons peine à comprendre....

— Attendez. Quels étaient, s’il vous plaît, les individus en faveur desquels on réclamait l'amnistie? Des grévistes, d'abord. Pauvres hères, je l’accorde, pas indignes de toute pitié, exaspérés par un chômage prolongé décrété par des excitateurs. Mais l'Etat, ]c l’ai déclaré à la Chambre. « n'a pas qualité pour s'ingérer dans l’exécution d’un contrat de louage d'ouvrage ,» El ce serait en quelque sorte, prendre parti que d’amnistier des condamnés qui commencent seulement leur peine. D’ailleurs, les grèves — je l'ai encore dit à la Chambre, en 1S84 — résultent d’une série de phénomènes économiques hors de la portée, et du gouvernement, et des Compagnies... Rien à faire, par conséquent.

— Soit. Mais il n’y avait pas que des grévistes. Il

y avait...

— Ah ! oui. Les grands proscrits

Le grand

proscrit !

Et M. Raynal ricana.

— Ils sont très bien où ils sont, allez! Et ils ne sont pas près de revenir — lui surtout — Ah ! les canailles!... Rocheforl, ce Rochefort, un homme qui ne sait quoi inventer pour torturer les gens ; un homme qui élevait des doutes, pas plus tard qu’hier, sur l'honorabilité de M. Constans !... C'est abominable!... L’amnistier? Jamais! Plutôt la mort...

Et, comme nous restions muets, un peu étonnés de cette vigoureuse sortie.

Et puis, quoi ! s’écria M. Raynal. Amnistier des

condamnés! Encore des condamnés ! Toujours des condamnés! On ne pense qu’à eux. Il n'v en a que pour eux... Et les acquittés, alors, qu’est-ce qu'on en fera? Et les non-lieu? Hein?... Est-ce qu’on a jamais parlé de les amnistier, ceux-là? Non, n’est-ce pas? Il faut qu’ils passent toute leur vie avec leur non-lieu sur le front ou leur acquittement sur la poitrine. Comme c’est agréable !... J'ai été acquitté plusieurs fois, moi qui vous parle. Croyez-vous que le public l’ait oublié ? Vous vous tromperiez. Il va même plus loin, le public ; il m’est arrivé de poursuivre des gens, de les faire condamner ; eh ! bien, le public est convaincu que. ces fois-là même, j’ai été acquitté. C’est comme ça... Et Rouvier, tenez — je prends un exemple entre mille — pensez-vous qu'on ait jamais songé à l’amnistier? II ne l’aurait nas volé, pourtant ; acquitté dans l’affaire de la Gourdes Fontaines, non-lieu danscelle duPanama... Et combien d’autres! Antonin Proust, Floquet, toute la vieille noblesse de Chambres... Non ! Non! nous amnistierons quand nous serons amnistiés nous-mêmes. Que messieurs les condamnés commencent.

Ce raisonnement noirs parut si juste que nous ne sûmes qu’v répondre. Pourtant, nous ne voulûmes pas quitter M. Raynal avant - de liii avoir posé une dernière question.

— Comment expliquez-vous, monsieur le ministre, que certains journaux qui ne passent pas pour être en de mauvais termes avec le département que vous dirigez, vous aient attaqué ? i.'Eéko de Paris par exemple, vous accuse d’impatience impolitique.

Le Jour vous reproche votre rudesse. Le Paris, lui-même, engage M. Casimir-Périer à ne point vous laisser trop souvent parler ait nom dit gouvernement.

M. Ravnal étendit la main vers une des ailes du ministère.

— Ça vient de là. dit-il ; les comptes n'étaient

pas terminés \ flaire de répartition... Mais la

manne va recommencer à tomber — et l'on sera bien sage...

C’est sur ces paroles énigmatiques que nous prenons congé du sympathique ministre.

{MUSIQUE CDE CHcmiBRES

n’ ki n. le cabinet est constitué, non sans peine. M. Carnot s'est donné un mal du diable. Il a sué sang et eau. F.t c'est très heureux pour lui qu'il ait l'excellente habilude de porter un gilet de flanelle — sous la peau.

M. Spuller a fait des pieds et des mains — en tapinois

— pour arriver à décrocher la présidence du conseil

Vous connaissez l'histoire de cette très vieille femme, habitant une ville prise d'assaut, qui apprend que les vainqueurs commettent mille atrocités et n'ont aucun respect pour les dames, et qui se précipite dans les rues, éperdue de joie, en s'écriant : « Où est-ce qu'on viole? » M. Spuller nous a rappelé cette très vieille femme. Le fait est que, pas plus qu'elle, il n'a pu réussir à se faire violer. On l’a utilisé, néanmoins. Nous avouons qu'il était temps

C’est M. Casimir-Périer qui a recueilli la succession de M. Dupuy. Résultats imprévus ; Hausse des actions des mines d’Anzin et nouvelle déclaration ministérielle.

Voulez-vous savoir comment différents députés , appartenant à différents groupes, apprécièrent cette déclaration? Voici :

M. Un Tel [du Clocher )

« Le ministère actuel a eu cette grande supériorité sur le préaédent qu'il a su, dans sa déclaration, se montrer favorable à l’étude des questions sociales, étude absolument nécessaire si l’on veut faire échec au parti collectiviste. »

M. Rabier ( Loiret )

« La déclaration du ministère est bonne, elle est même bien. »

Quelle gradation dans le pléonasme!

M. le général R in [Loir-et-Cher)

« Le ministère est parti du pied droit. On ne marche bien qu'en partant du pied gauche. »

Un peu militaire, cette appréciation , mais comme elle est juste!

M. Euzières [Hautcs-~\lpes)

« J'approuve la déclaration du gouvernement dans le fond et dans la forme. C'est le résultat qui se dégage des élections dernières. Elle présente un programme de réformes de nature à donner satisfaction à la démocratie républicaine. »

Vous entendez? C’est M. Euzières qui parle. M. Euzières, des Hautes-Alpes!... M. Euzières...

M. Alphonse Humbert [Seine)

« La façon dont on a accueilli le cabinet est une preuve de l'apaisement qui règne dans tous les esprits. Ce sont au fond les mêmes idées que son prédécesseur avait développées, mais il a su les entourer de formes et l’on a saisi l’occasion de l’applaudir. »

Oui. Et même des deux mains. C’était le moment ou jamais. Dame! quand on a été obligé de se les laver quinze jours auparavant, pour poser devant le photographe de la Revue illustrée...

M. Jourdan (Varj

a Je considère que la déclaration présente est un progrès marqué sur celle que nous avions précédemment entendue. La Chambre l’a accueillie très favorablement. »

M. Jourdan (Var) n’est autre que M. Jourdan (Joseph), dit Jourdan Serre-Tête. ,

M. Camille Pelletan { Bouches-du-Rhône )

« Ce que je pense ?

je pense que nous.- avons un gouvernement né d’une

crise impudente et que, jouant l'hypocrisie envers la droite il compte tromper et duper les radicaux. Il verra qu'il se trompe grossièrement.

Qnant à l'amnistie, je tiens surtout à faire rentrer Rochefort. Ce sera l'antidote au poison que l'on verse tous les jours dans la presse. »

Le poison? quel poison? M. Camille Pelletan doit exagérer. La presse française... Ah!...

La proposition d’amnistie, déposée par M. Paschal Vide-Grousset, vient d'être repoussée par la Chambre, après un discours de M. Raynal (David). M. Raynal n'a pas caché à ses amis — et nous en sommes — les raisons qui lui avaient commandé de prononcer son discours.

M. Floquet vient d’être élu délégué sénatorial. 11 a obtenu 28 voix.

C’est plus qu’un succès.

M. Pich'on vient d'être élu délégué sénatorial. Il a obtenu 28 voix.

Qu'est-ce que c’est ?

L'autre jour, à la Chambre, on validait l’élection de M. L. de Casablanca, député de Corte.

M. Emmanuel Arène, un des plus sympathiques nonliéu de Panama, cru devoir intervenir. Il le rit en des termes tels, et avec une véhémence si grande, que bien des gens en furent étonnés — mais finirent par en sourire .

— Affaire de pots de vin, disaient-ils, pendant que le président rappelait à l’ordre l'interrupteur, dont l’intempérance — de langage — froissait visiblement la Chambre.

Chacun connaissant l'aversion deM. F.mmanuel Arène pour les pots-de-vin — au figuré — nous déclarons ne pas comprendre.

Le Conseil municipal discute le budget de la ville. Il a admis, en principe, la nécessité de demander trois millions à des centimes additionnels. Une goutte d’eau dans la mer...

Le déficit augmente, en même temps que le sansgène el l'incurie des dégoûtants édiles qu’amène à l'Hôtel-de-Ville le système électoral actuel.

C'est une honte pour Paris.

T^IEV'J^E LIE'RE

Nous insérerons toutes les semaines, à celte place, les plaintes des personnes, bien nombreuses malheureusement, qui n’ont point à se louer d’un état social où tout, hélas! n’est pas pour le mieux... Si les faibles ont besoin d’être soutenus, les puissants ont besoin d'être éclairés. Nous croyons donc rendre service aux uns et aux autres en faisant l’accueil le plus large à toutes les doléances, pourvu quelles soient légitimes — el morales.

Monsieur le Directeur,

uisque votre tribune est ouverte à tous, Ie v>ens ajouter mes' plaintes à celles que vous avez dû recevoir déjà, contre l'aclministration des téléphones, et contre la façon vraiment fantaisiste dont les demoiselles de cette administration font le service.

Monsieur, je suis commissionnaire ; j’achète et je vends toutes sortes do marchandises; et, comme je me sers beaucoup du téléphone, j’ai pu noter jour par jour tous les incidents pouvant donner matière à réclamations.

Je vous envoie quelques extraits dés notes que j’ai prises; vous jugerez.

J5 septembre. — Je demande la communication avec M, B..., bijoutier, Palais-Royal, pour savoir quand j’aurai des pierres ' fines qu’il devait me livrer depuis quelques jours.

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Après avoir sonné éperdument pendant dix minutes, j'applique le récepteur à mon oreille. La demoiselle chargée de répondre annonce justement à ses collègues un événement intime qui ne me regarde aucunement. Enfin, elle veut bien s’intéresser à moi.

— Allô, mademoiselle!... moi aussi j’ai mes affaires; et comme elles sont pressées, veuillez me donner M. B..., Palais-Royal.

— Très bien, monsieur.

J’attends cinq minutes; enfin la sonnerie se fait entendre.

— Allô, monsieur. J’attends toujours les pierres que vous avez promis de me livrer aujourd’hui.

— Ah ! oui !... on part tout de suite. Rappelez-moi donc votre adresse.

— 210, rue Laffitte.

Crac!... Comme on a .trouvé que notre conversation se prolongeait trop, la communication est rompue.

— Eniin, me dis-je, comme on part tout de suite, je n’ai pas à m’inquiéter.

Mais, l’après-midi, île voyant rien venir, je vais chez B. Là, tout le monde jure ne m’avoir pas téléphoné.

Je rentre chez moi, très étonné.

Je le fus bien davantage en voyant devant la porte de ma maison un rassemblement autour d’une énorme voilure sur laquelle étaient chargées trois pierre de taille colossales. Un quatrième monolythe — 3,600 kilogs annonçaient des chiffres peints en rouge — obstruait la porte cochère.

Au milieu du groupe, le chartier hurlait mon nom et. malgré les protestations du portier, se mettait en devoir, aidé par quatre vigoureux gaillards, d’amener sur des rouleaux les trois autres pierres à côté de la première.

Je m'informe : le concierge éploré m’apprend que c’était moi qui avait commandé ce chargement insolite!

Il fallut deux agents pour faire entendre au charretier qu'il y avait erreur et lui faire remporter ses cailloux!

La demoiselle du téléphone m’avait tout simplement donné la communication avec un marchand de matériaux de construction qui, justement, devait livrer des pierres de taille le jour même!

4 octobre. — Je demande la communication avec un mécanicien pour m’informer des prix de deux arbres de couche; on me donne un jardinier qui me propose tous les arbres que je voudrai — et de magnifiques salades de couche!

3 novembre. — Encore une communication mal transmise! C’est une spécialité!

Une maison de Hambourg devait expédier au Jardin d’ Acclimatation deux superbes chameaux. Comme j’avais une petite commission sur cette affaire, je téléphone au Jardin.

— Allô, Monsieur!... allô!... Est-ce que vous avez reçu les deux chameaux en question?

— Oui, monsieur, parfaitement Elles sont

arrivées ce matin ! !

(Je renonce à vous dire avec quelle maison je parlais.)

26 novembre. — Celle-ci est encore plus forte! Je demande l’Elysée-Montmartre. On me donne l’autre — et M. Carnot, me prenant pour Rouvier, me déclare qu’il veut bien oublier mes petites malversations, et m’offre le portefeuille des finances !

Je refuse.

Je trouve encore dans mes notes beaucoup

d’autres réclamations à formuler : j’ai passé bien des minutes à attendre que les antiques appareils dontsesert l’administrationse décident àm’apporter un son de voix humain; presque toujours j’ai entendu : le vacarme d'une scierie en pleine activité — le bruit d’un train chargé de plaques de tôle passant sur un pont métallique — le crépitement d’une fusillade acharnée, avec des hurlements de blessés couverts, de temps à autre, par

une furieuse canonnade Et c’était une joie

délirante lorsque, dans le lointain, m’arrivaient les

échos affaiblis d’une voix qui était bien celle du monsieur auquel je voulais parler!

Je m’arrête ici en émettant l’espoir qu une révolution prochaine viendra changer cct ordre de choses et permettra à nos arrière-neveux de parler — et de s'entendre — de loin.

Et je vous prie d’agréer, monsieur le directeur, mes salutations empressées.

R. Pileuse.

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