CHEZ M. RAYNAL
inq minutes après avoir remis notre carte àjFhuissier . nous lûmes introduits. Nos lecteurs se douteront bien que, si M.' Raynal consentit à nous recevoir aussi vite, ce ne fut pas pour nos beaux veux. Us auront raison. Mais nous tenons à ce que V Escarmouche soit le mieux informé — nous ne disons pas : le plus rapidement, notre journal étant hebdomadaire hélas ! — de tous les journaux. Et il n'est pas pour cela-, de sacrifice que nous ne soyons prêts à faire... Passons.
— Je parie, nous dit M. Raynal en nous désignant un siège, que vous venez, vous aussi, 111e demander compte de mon attitude dans la question de l’amnistie.
— Si vous voulez, monsieur le ministre; bien que le mot : attitude ne nous plaise guère. Nous aurions, de préférence, employé le mot : posture. Attitude est un terme qui ne convient pas à votre caractère; il sent l’apprêt, la convention si nous osons dire...
— Arrêtez! s'écria M. Raynal. Arrêtez I N’allez pas jusqu’à l'adjectif !
— Nous n’y pensions pas. monsieur le ministre. La convention restait, dans notre esprit, sans épithète.
M. Raynal, subitement, se calma.
— Exctisez-moi, nous dit-il... Ces deux mots: conventions scélérates, m’obsèdent. Je vous demande un peu : est-ce que ça a le sens commun? Est-ce qu’il existe d’autres conventions que des conven-
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« J'ai vu ça ».
GOYA
Au Moulin-Rouge: Un Rude!... Un vrai Rude!
DESSIN INÉDIT D£ TO ULO L'SE-LAUTRCC .
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DESSIN INÉDIT DE BONNARDt
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fions honnêtes et morales? Croyez-vous au traité léonin ?
— Non, mille fois non. monsieur le ministre. D'ailleurs, noire maître Jules Ferry l'a proclamé : « Il n'v a pas de prolit illégitime ».
— C’est la vérité, dit M. Raynal. Vous figurezvous, par exemple, que je sois arrivé sans peine, moi qui vous parle, à conclure avec les Compagnies de chemin de fer ces conventions qu’on me reproche avec tant d’âpreté ? Je me suis mis en quatre, monsieur, pour obtenir leur consentement. J’ai écrit des rapports, j’ai prononcé des discours, j’ai changé d’opinions, que sais-je? C’est très fatigant, tout ça. Mais j'ai le conviction, au moins, d'avoir conclu avec les Compagnies, non pas des conventions scélérates, comme le répètent des imposteurs. mais un traité de paix. J’en suis tellement convaincu que je l’ai dit à la tribune. Vous voyez.
Nous nous inclinâmes.
— Maintenant, reprit M. Raynal, vous voudriez savoir pourquoi j’ai combattu la proposition d’amnistie ?
— Nous le désirons vivement, monsieur le ministre
— Je l’ai combattue parce qu'il m'a plu de la combattre. Vous m'entendez bien? Parce que ça m’a plu à moi. Mes idées n’étaient pas celles de tous les membres du cabinet; mais j’ai tenu à les exposer, coûte que coûte. Je faisais, de cette question d’amnistie, une question personnelle.
— Nous avons peine à comprendre....
— Attendez. Quels étaient, s’il vous plaît, les individus en faveur desquels on réclamait l'amnistie? Des grévistes, d’abord. Pauvres hères, je l’accorde, pas indignes de toute pitié, exaspérés par un chômage prolongé décrété par des excitateurs. Mais l'Etat, je l’ai déclaré à la Chambre. « n’a pas qualité pour s’ingérer dans l’exécution d’un contrat de louage d’ouvrage, » Et ce serait en quelque sorte, prendre parti que d’amnistier des condamnés qui commencent seulement leur peine. D’ailleurs, les grèves — je l’ai encore dit à la Chambre, en 1884 — résultent d’une série de phénomènes économiques hors de la portée, et du gouvernement, et des Compagnies... Rien à faire, par conséquent.
— Soit. Mais il n’y avait pas que des grévistes. Il y avait...
■ — Ah ! oui. Les grands proscrits ! Le grand proscrit 1
Et M. Raynal ricana.
— Ils sont très bien où ils sont, allez ! Et ils ne sont pas près de revenir — lui surtout — Ah ! les canailles!... Rochefort, ce Rochefort, un homme qui ne sait quoi inventer pour torturer les gens ; un homme qui élevait des doutes, pas plus tard qu’hier, sur l’honorabilité de M. Constans !... C’est abominable!... L’amnistier? Jamais! Plutôt la mort...
Et, comme nous restions muets, un peu étonnés de cette vigoureuse sortie.
— El puis, quoi! s'écria M. Raynal. Amnistier des condamnés! Encore des condamnés ! Toujours des condamnés! On ne pense qu’à eux. Il n’y en a que pour eux... Et les acquittés, alors, qu’esl-ce qu’on en fera? Et les non-lieu? Hein?... Est-ce qu’on a jamais parlé de les amnistier, ceux-là? Non, n’est-ce pas? Il faut qu’ils passent toute leur vie avec,.leur non-lieu sur le front ou leur acquittement sur la poitrine. Comme c’est agréable! — J'ai été acquitté plusieurs fois, moi qui vous parle. Croyez-vous que le public l’ait oublié? Vous vous' tromperiez. Il va même plus loin, le public ; il m’est arrivé de poursuivre des gens, de les faire condamner; eh ! bien, le public est convaincu que. ces fois-là même, j’ai été acquitté. C’est comme ça... Et Rouvier, tenez — je prends un exemple entre mille — pensez-vous qu'on ait jamais songé à l’amnistier? Il ne l’aurait
Eas volé, pourtant : acquitté dans l’affaire de la our des Fontaines, non-lieu dans celle. duPanama... Et combien d’autres! Anlonin Proust. Floquet, toute la vieille noblesse de Chambres... Non ! Non! nous amnistierons quand nous serons amnistiés nous-mêmes. Que messieurs les condamnés commencent.
Ce raisonnement nous parut si juste que nous ne sûmes qu’y répondre. Pourtant, nous ne voulûmes pas quitter M. Raynal avant de. .lui avoir posé une dernière question.
— Comment expliquez-vous, monsieur le ministre, que certains journaux qiii ne passent pas pour être en de mauvais termes.- avec le département que vous dirigez, vous aient attaqué ?. L’Echo de Paris par exemple, vous accuse d’impatience impolitique.
Le Jour vous reproche votre rudesse. Le Paris , lui-même, engage M. Casimir-Périer à ne point vous laisser trop souvent parler au nom du gouvernement.
M. Raynal étendit la main vers une des ailes du ministère.
— Ça vient de là. dit-il ; les comptes n'étaient pas terminés.... Affaire de répartition... Mais la manne va recommencer à tomber — et l'on sera bien sage...
C’est sur ces paroles énigmatiques que nous prenons congé du sympathique ministre.
(•MUSIQUE <DE CHqÆzMBRES
fÿrp-— -^-^1 N fin, le cabinet est constitué, non sans peine. M. Carnot s'est donné un mal du diable. Il a sué sang et eau. Et c'est très heureux pour lui qu'il ait l'excellente habi- MVNjAç® tude de porter un gilet de flanelle — sous ®SÉËI la peau.
M. Spuller a fait des pieds et des mains — en tapinois
— pour arriver à décrocher la présidence du conseil
Vous connaissez l'histoire de cette très vieille femme, habitant une ville prise d'assaut, qui apprend que les vainqueurs commettent mille atrocités et n’ont aucun respect pour les dames, et qui se précipite dans les rues, éperdue de joie, en s'écriant : « Où est-ce qu'on viole? » M. Spuller nous a rappelé cette très vieille femme. Le fait est que, pas plus qu'elle, il n'a pu réussir à se faire violer. Ün l'a utilisé, néanmoins. Nous avouons qu'il était temps.....
C'est M. Casimir-Périer qui a recueilli la succession de M. Dupuy. Résultats imprévus .- Hausse des actions des mines d'Anzin et nouvelle déclaration ministérielle.
Voulez-vous savoir comment différents députés , appartenant à différents groupes, apprécièrent cette déclaration? Voici :
M. Un Tel [du Clocher)
«Le ministère actuel a eu cette grande supériorité sur le précédent qu’il a su, dans sa déclaration, se montrer favorable à l’étude des questions sociales, étude absolument nécessaire si l’on veut faire échec au parti collectiviste. »
M. Rabier ( Loiret )
« La déclaration du ministère est bonne, elle est même bien. »
Quelle gradation dans le pléonasme!
M. le général Riu ( Loir-et-Cher )
« Le ministère est parti du pied droit. On ne marche bien qu'en partant du pied gauche. »
Un peu militaire, cette appréciation, mais comme elle est juste!
M. Euzières (Hautes-Alpes)
« J'approuve la déclaration du gouvernement dans le fond et dans la forme. C’est le résultat qui se dégage des élections dernières. Elle présente un programme de réformes de nature à donner satisfaction à la démocratie républicaine. »
Vous entendez? C'est M. Euzières qui parle. M. Euzières, des Hautes-Alpes!... M. Euzières...
M. Alphonse Humbert (Seine)
« La façon dont on a accueilli le cabinet est une preuve de l’apaisement qui règne dans tous les esprits. Ce sont au fond les mêmes idées que son prédécesseur avait développées, mais il a su les entourer de formes et l'on a saisi l’occasion de l'applaudir. »
Oui. Et même des deux mains. C’était le moment ou jamais. Dame! quand on a été obligé de. se les laver quinze jours auparavant, pour poser devant le photographe de la Revue illustrée...
M. Jourdan (Var)
« Je considère que la déclaration présente est un progrès marqué sur celle que nous avions précédemment entendue. La Chambre l’a accueillie très favorablement. » '
M. Jourdan (Var) n'est autre que M. Jourdan (Joseph), dit Jourdan Serre-Tête.
M. Camille Pelletan ( Bouches-du-Rhône )
« Ce qùe je pense ? y
Je pense que nous avons un -gouvernement né d’une
crise impudente et que, jouant l'hypocrisie envers la droite il compte tromper et duper les radicaux. Il verra qu’il se trompe grossièrement.
Qnant à l'amnistie, je tiens surtout à faire rentrer Rochefort. Ce sera l'antidote au poison que l'on verse tous les jours dans la presse. »
l.e poison? quel poison? M. Camille Pelletan doit exagérer. La presse française... Ah!...
La proposition d'amnistie, déposée par M. Paschal Vide-Grousset, vient d'être repoussée par la Chambre, après un discours de M. Raynal (David). M. Raynal n’a pas caché à ses amis — et nous en sommes — les raisons qui lui avaient commandé de prononcer son discours.