TIE%S-ETAT
« Que doit-il être? — Tout. »
Siéyès.
'est pour avoir trop pris au 'pied de la lettre, d’abord, en lui donnant une interprétation d’un monstrueux égoïsme, la formule fameuse, et pour n’avoir pas su mettre, ensuite, ses actes en rapport avec le maintien de ses prétentions, que la Bourgeoisie se trouve aujourd’hui dansunesituation aussi malaisée. Depuis le 31 mai 1793, date à laquelle il fut supplanté par les tribuns populaires qui, «présomptueux comme toujours, et bavards, bornèrent leur effort à continuer tant bien que mal sa besogne », le Tiers-Etat a perdu la notion de son rôle, la conscience de sa raison d'être.
Il semble, un moment déçu dans ses espérances, avoir boudé, avoir, de parti-pris, oublié ses origines et s’être désintéressé de la continuation de ses grandes traditions; il s’est contenté de défendre avec âpreté, mais par procuration, les positions qu’il avait conquises; remettant le soin de ses intérêts, dans son horreur de la lutte directe, à des sauveurs plus ou moins providentiels qui parlaient mal sa langue et qui n’étaient jamais, en réalité, que des mercenaires constitutionnels à ses gages
Après avoir absorbé les deux premiers ordres dont il eut soin de laisser subsister les simulacres, le Tiers-Etat parvenu, satisfait de ses triomphes, se claquemura dans une ignorance voulue de la marche des choses, ferma sa porte aux idées neuves qu’il avait pour mission de développer et. du même coup, tira le verrou sur son Histoire. Il ne s’aperçut point qu’il abdiquait. Il ne comprit pas du tout — ce qu’avaient compris dans une certaine mesure les anciennes classes dirigeantes — qu’on ne conserve qu’en avançant. Il ne vit pas que, du moment qu’il n’existait plus que comme caste au lieu d’être la résultante, l’incarnation d’un principe évolutif et progressiste, il n’était plus qu’un obstacle sur la route de l’humanité; et qu’il devait fatalement, un jour, se trouver en face des idées abandonnées par lui et défendues par une nouvelle classe constituée par l’imprévoyance et l’apathie bourgeoise.
Ce jour-lù est arrivé; la bourgeoisie et le prolétariat sont l’un devant l’autre, à présent. Et ce face-à-face ne semble pas rappeler beaucoup, au point de vue amical, ces vis-à-vis antithétiques — le bon Fridolin de la galette et le méchant Thierry du ramonage — que s’obstinent à présenter autour d’une partie de billes, dans les foires aux tableaux annuelles, des pein tuners sans talent, sinon sans amateurs.
Certes, depuis son abdication effective, il y a cent ans, la Bourgeoisie a produit des hommes; elle a peu produit.de bourgeois. Ses héros, que n’animait plus le grand souffle du Tiers, n’ont été que des afficheurs de compromis, des metteurs en scène d’intrigues mesquines — les ravaudeurs des défroques du passé, toujours pendues au décrochez-moi-ça des Thénardiers de la politique. — Plus elle va, plus elle s’affaise, plus elle manque d’intuition, d’esprit de suite et de volonté. Et aujourd’hui, si l’on veut chercher dans le Parlement
des indications sur l’état intellectuel de la classe bourgeoise, on n’y peut trouver qu’incohérence et laisser-aller — toute la maladive inquiétude de ces gens acculés, à bout, qui n’osent plus croire en eux, mais espèrent en n’importe quoi. — Des contradictions. des écarts, des à-coups, des tiraillements entre des conservateurs qui voudraient bien reculer, mais à reculons, et des libéraux qui ne sont pas précisément des transfuges, mais qui font des mamours au prolétariat parce que c’est à la mode
— ou parce qu’ils ne sont point fâchés de prononcer
à l’avance, en cas d’événements, de petits plaidoyers pro domo
Il faut r avouer, c’est piteux.
Mais, à dire vrai, toute une partie de la population du Corps Législatif n’existe guère. Des gens dont on ignore tout — et pour cause — môme le nom. Une cohue inerte, veule, qui se sert de temps en temps, pour affirmer ses défaillances, des « très bien » puérils et des « bruits au centre », — qui pourrait, pourtant, représenter des intérêts; mais qui ne représente rien, par bêtise et par lâcheté.
Ceux qui comptent? Les personnalités marquantes} D’affreux gredins, souvent. Dès convaincus, quelquefois. Peu importe. Que représente cette tourbe? Que représente Rouvier? Que représente Raynal? Que représente Reinach, cet imbécile? Et Wilson, cette crapule?... Que représente, au Sénat, M. Ranc, fort de la Halle aux plumes? Que représente, au ministère de l’Instruction Publique. M. Spuller, cet ignorant crasseux, cet être qui n’a jamais rien écrit, rien dit, rien pensé, — même en badois?
Il paraît que ça représente la France, tout ça.
Savez-vous le plus curieux? C’est que la plupart de ces misérables en sont convaincus, parfaitement assurés. Les trois quarts de ces canailles — je n’examine point les effets; je constate les causes
— ne représentent pas leurs appétits, mais leur stupidité. Celaexpliquetout. Et cela fait comprendre des choses énormes — vous habitue, peu à peu, à de monstrueuses invraisemblances.
Admettriez-vous, sans ça, des individus qui réclament l’application de programmes élaborés il y a un quart de siècle? Qui se vantent de n’avoir pas, depuis quarante ans , une seule fois changé d’idées?...
Car c’est ça. Ces brutes se figurent qu’un peuple a besoin, pour vivre — et pour bien vivre — d’autre chose que de vérités relatives. Ils pensent que l’on doit, avant tout, chercher la solution de problèmes résultant de conflits entre des idées générales; ils croient que le devoir d’un législateur est de découvrir des formules immuables, et de leur trouver des applications immédiates — et absolues.
Ce sont des brutes, je vous dis. Et leur existence, pourtant, est devenue nécessaire — car on ne veut rien J aire, ni d’un côté ni d’un autre — et, s’ils n'agissent pas, eux, ils se livrent à des agissements. Ce sont eux, ces intrigants ou ces factotums — ces intermédiaires — qui permettent de croire, encore, à l’existence du parlementarisme; ce sont eux qui font la navette, affairés — portant tantôt le rameau d’olivier, tantôt la hache des licteurs — entre les conservateurs apeurés, contents d’appuyer leur intégrité personnelle sur leur fortune, les républicains lie-de-vin et ces sinistres farceurs qui s’intitulent socialistes de gouvernement et devant lesquels la Bourgeoisie, oubliant qu’elle devrait être, elle, le gouvernement social, reste en extase ou fait des grâces...
Cependant, la question se pose : Gouvernement ou non-gouvernement? Il faut gouverner. Il va
falloir gouverner. Qui devrait savoir, pouvoir gouverner? La Bourgeoisie. Qui gouvernera? Personne. On tuera le temps — en regardant évoluer les intermédiaires, qui sont si drôles, n’est-ce pas? dans le petit jeu des chèques et des non-lieu.
Le peuple, par exemple, toujours privé de ses éducateurs naturels et nécessaires, n’aura découvert, pendant ce temps, entre la crédulité et le scepticisme qui sont le fond de sa nature, que la dévotion à l’instinct. Le principe d’autorité, qu’on aura cru sauvegarder en l’immobilisant, usé peu à peu et rongé tous les jours à la base, s’écroulera. Et ce sera, tout d’un coup, la débâcle, la disparition de la société bourgeoise sous le raz-de-marée des brutes déshéritées.
On a dit, par opposition à la fin de l’ancien régime, dont la mort, sans avoir êu peut-être toute la grandeur désirable, fut propre, que la fin du Tiers-Etat serait immonde. Je crois qu’elle sera rapide, simplement. La Bourgeoisie, si elle renonce à se ressaisir, peut en avoir encore, par la force de sa situation acquise, pour cinquante ans. Pas plus.
Je viens de parler des intermédiaires. C’est par eux que meurt la bourgeoisie; c’esL par eux que s’abrutit le peuple. On ne voit qu’eux, on n’entend qu’eux, il n’y a qu’eux.
Les intermédiaires? En politique, en affaires, en art, en tout, ce sont eux qui tirent les ficelles restées solides de ce pantin désarticulé, qui est le Tiers-Etat; banquiers véreux, hommes d’affaires louches, docteurs en tçc, ils sont actuellement, bon gré, mal gré, les représentants de la Bourgeoisie — la Bourgeoisie elle-même, la seule qui existe en dépit de tout, puisqu’elle agit...
Les intermédiaires? Ce sont eux qu’une sympathie irrésistible pousse à déposer leur cœur, sous forme de programmes électoraux, dans l’assiette vide des misérables; entremetteurs en blouse, dignes frères des entremetteurs en habit noir, qui se sont chargés de battre, au nom du peuple, la grosse caisse des revendications sociales, et qui n’ont qu’un rêve : faire de la peau du lion populaire, qu’ils écorchent vif, une descente de lit à leur usage...
« Il n’y a dans tout le royaume, écrivait Diderot, qu’un homme qui marche, c’est le souverain; tout le reste prend des positions. »I1 n’y a, aujourd’hui, qu’une catégorie d’individus qui marche : celle des intermédiaires; le reste prend des positions. Je me trompe. Des postures.
Les intermédiaires dont se sert la Bourgeoisie l’émasculent; ceux qui s’imposent -au,, prolétariat, l’affolent. La situation est critique; elle peut devenir tragique. Les Bourgeois, s’ils en ont la force, ont un excellent moyen de conjurer une catastrophe, de faire disparaître l’antagonisme de plus en plus flagrant — je n’écris pas : profond — entre la classe dite oisive et la classe dite laborieuse : c’est d’abolir réellement les classes en devenant eux-mêmes des laborieux — audacieux et intelligents — décidés à agir par eux-mèmes et à secouer le joug des intermédiaires cosmopolites...
C’est de réveiller chez eux l’esprit d’initiative dont un égoïsme mal compris étouffe les restes, de lui donner toutes les forces et toutes les formes que nécessite le progrès; c’est de ne refuser aucun bon vouloir, d’encourager toutes les tentatives et de récompenser tous les concours; c’est de ne pas chercher le salut dans le vieux sac oû moisissent les étiquettes gouvernementales, mais dans l’étude approfondie des problèmes sociaux; c’est de ne
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pas demanderd’hommesprovidentiels, maisd’élever des hommes utiles; c’est de ne point se figurer que la vie d’une nation doit nécessairement se laisser écraser entre cette enclume qu'on nomme l’Exécutif et ce marteau qu’on appelle le Législatif, mais de comprendre qu’elle peut trouver son expression la plus haute et la plus exacte dans le libre développement d’institutions spéciales dont la formule — à rajeunir, c’est vrai — nous fut léguée par l’ancien régime; c’est de cesser d’avoir le culte de la fonction, pour croire à l’action; c’est d’étre enfin des Bourgeois — sans épithète.