CHEZ M. JULES GUESDE
H|n nous présentant chez le leader du Parti | ouvrier, nous apprîmes qu’il se disposait à se rendre à la Chambre. Il était
| justement en train de revêtir la cotte de
mailles que, depuis l’explosion, il endosse quotidiennement sous sa redingote collectiviste.
— Vous venez au moins, nous dit-il en souriant, m'interroger à propos de la phrase que la presse bourgeoise m’accuse d’avoir prononcée l’autre jour: «Si l’on faisait des concessions aux anarchistes... » — En effet, avouâmes-nous. Nous avous pris connaissance, il est vrai, de la rectification que vous fîtes insérer le lendemain...
— N’était-elle pas suffisamment claire? demanda M. Jules Guesde.
— Parfaitement claire, au contraire. Mais vous connaissez les exigences du journalisme contemporain; vous savez combien le public est devenu friand de détails inédits; et vous ne vous formaliserez pas, sans doute, si nous venons réclamer de votre obligeance quelques explications supplémentaires.
— Je ne demande pas mieux que de vous les donner, répondit M. Jules Guesde, mais faites vite; on m’attend. Un reporter — que j’ai dressé à me faire habilement la petite réclame nécessaire — croise en ce moment dans les couloirs, en attendant mon arrivée. C’est lui qui est chargé de recueillir les phrases que je ne prononce pas, et de les porter aux journaux. Les journaux insèrent — et. le lendemain, je déments. — C’est mon système de publicité.
— C’est une sorte de propagande par le fait.
— Si vous voulez. Mais une propagande par le fait acceptable, mise au point, si j’ose ainsi dire.
— C’est ça même. Et nous comprenons parfaitement qu'un homme qui, comme vous, monsieur le député, songe à faire emploi de ces petites habiletés qui constituent la grande politique, ne puisse approuver en aucune façon des procédés sauvages qui ne tendent à rien moins qu’à enrayer la civilisation...
— Oh! la civilisation bourgeoise, n’en parlons pas!
— La civilisation sans épithète.
— Non. La civilisation collectiviste. Car c’est surtout aux collectivistes, remarquez-le, que les procédés barbares des anarchistes doivent porter préjudice. Et tenez, voulez-vous connaître ma pensée de derrière la tète, à ce sujet? Je vais vous la dire, à vous. Eh! bien, je suis convaincu que les anarchistes sont les principaux piliers de la Société bourgeoise.
Nous nous récrions.
— Parfaitement, appuie le leader du Parti Ouvrier. Quel est le résultat qu'ils atteignent, en lançant leurs bombes? Celui-ci: ils donnent un nouvel essor au commerce, à l’industrie bourgeoise ; ils justifient la simplicité du système administratif et policier de la bourgeoisie.
Quelle sera, par exemple, la conséquence de l’attentat de Barcelone? Une recrudescence dans les affaires : maçons ouvriers de toutes sortes qui
seront occupés à réparer les dégâts commis par la bombe au théâtre du Liceo , travailleront du matin au soir et ne sauront plus trouver cinq minutes pour lire le Capital de Karl Marx; les menuisiers, étant donné le nombre des morts, ne chômeront pas; les marchands de fleurs, les marbriers, les fabricants de couronnes, non plus; je ne vous parle ni des employés des pompes funèbres, ni des cochers de fiacre. II est clair que tous ces gens-là ne se mettront pas en grève; encore un retard pour 1 aube du grand jour. Et, dans un autre ordre d’idées, croyez-vous que ce n’est pas tout bénéfice pour la Société, que de voir des capitaux lentement amassés et jalousement conservés dans les mêmes mains, brusquement dispersés par la mort subite de leurs détenteurs ? Crovez-vous que tous les parasites qui piquent l'assiette du pauvre peuple ne trouvent pas leur compte dans la perpétration de semblables crimes? Songez aux notaires, aux officiers ministériels qui règlent les succesions; songez à l’Etat, qui prélève une dîme sur les héritages...Lesanarchistes?Ce sont les vrais bourgeois, voyez-vous. Ils peuvent tendre la main à Yves Guvot. C’est tout dire.
— Il doit y avoir du vrai dans ce que vous dites. Mais, pour l’attentat du Palais-Bourbon, par exemple, on ne voit pas bien...
— On ne voit pas bien!... s’écria M. Jules Guesde. Qu’est-ce qu'on ne voit pas bien?... Où ils voulaient en venir?... Ce n’est pas bien malin à deviner; et je vais vous le dire : ils voulaient décapiter le parti collectiviste en exécutant, en masse, ses représentants à la Chambre. Ils sentent bien, les gredins, que les doctrines marxistes ou guesdistes — car on me fait l’honneur de leur donner mon nom — ne sont basées que superficiellement sur des collectivités d'intérêts, mais reposent en réalité sur des appétits individuels et des ambitions égoïstes, fis savent bien, aussi, ce que j’ai répété maintes fois à mes adeptes : « Endormons le bourgeois en lui faisant croire que nous n’emploierons jamais que des moyens légaux; et, le jour où nous serons assez forts, tordons-lui le cou ». Ils comprennent que nous sommes, nous, les véritables anarchistes — malgré l’hypocrisie des procédés que nous employons, et que la grossièreté de leur nature leur interdit de mettre en usage, — ils savent que c’est nous qui devons jeter bas, par les moyens les plus violents, la société bourgeoise; et ils nous en veulent à mort. Voulez-vous le mot? Ils sont jaloux de nous. Leur façon d’agir à notre égard nous le prouve surabondamment. Ils ont toujours refusé d’assister à nos Congrès, à nos réunions; ils ont même fait envoyer au bagne un des leurs, Lorion, afin de pouvoir nous accuser d’avoir déterminé la condamnation...
— Vous êtes convaincu, alors, que c’était vous qu’ils visaient, l’autre jour — vous et vos amis, bien entendu?
— J’en suis sûr. Cela crève les yeux. Auraient-ils attendu, sans cela, pour commettre leur attentat, que nous ayons réussi à faire entrer à la Chambre un •‘groupe aussi nombreux de collectivistes? N’auraient-ils pas agi pendant la précédente législature?... Oui, c’est nous qu’ils cherchaient à atteindre — par jalousie. — Et ce n’est peut-être pas la dernière fois, murmure M. Guesde en portant la main à son cœur, — ce qui détermine un bruit de ferraille.
— Bah ! en prenant quelques petites précautions...
— Pourquoi pas? Si Marat n’avait pas commis l’imprudence de se baigner tout nu...
C’est sur ce mot que nous prenons congé du leader du parti ouvrier. l’Interviewer.
SM US I QUE DE CHcAoMBRES
« Messieurs, la séance continue. »
Cette phrase, que prononça l’éloquent M. Dupuy aussitôt après l'explosion, a excité l'admiration des journaux. Ils la trouvent, généralement, « grandiose dans son antique simplicité. »
Nous sommes moins enthousiastes.
Nous démêlons sans peine, d'abord, dans ces quelques mots, une intention méprisante à l’endroit d'un récipient qui n'éclata que d’une façon imparfaite et dont l'honorable président, du premier coup d'œil, avait reconnu la fabrication défectueuse. Car M. Dupuy, enfant du même, se connaît en chaudronnerie.
« Messieurs la séance continue », ça voulait dire : «A quoi bon nous occuper de ça? Est-ce que ça en vaut la peine? Une mauvaise marmite, de fabrication parisienne, achetée au bazar de l’Hôtel-de-Ville 1. .. Quelle plaisanterie!... Ah! si c'était une marmite d'Auvergne, un de ces chaudrons consciencieux, une de ces cocottes sans reproches — matrices fécondes d'où émerge la soupe aux choux — à la bonne heure! On pourrait s'alarmer. Mais ça, vraiment... Où en étionsnous? »
Et puis, quoi ? La séance continue. Après?
Naturellement, qu'elle continue! Est-ce que c'est l'explosion d'une méchante bombe qui serait capable de l'interrompre .-Elle en a vu bien d'autres!...
Elle dure depuis le Serment du Jeu de Paume, la séance — malgré les révolutions, malgré la terreur rouge, malgré la terreur blanche, malgré les restaurations, malgré les invasions. — Et, j’en ai peur, ce n'est pas demain qu'elle sera levée.
C'est le fond de l’histoire de France depuis cent ans, ça : la séance continue...
Aussitôt après l’explosion, un nuage de poussière noire s'abattit sur la Chambre. Il devint presque impossible de distinguer les objets. MM. Alphonse Humbert et Lavy se prenaient l’un pour l’autre.
M. Boucher (des Vosges), légèrement atteint, fit voir à un reporter le projectile qui l'avait effleuré. Il sortit de sa poche un porte-monnaie, et en retira un clou — pas celui qu’il donne aux pauvres.
— Aimable souvenir, dit-il, que je garderai précieusement et que je ferai monter en épingle de cravate.
Qu’on la tresse au plus tôt, cette cravate. Nous offrons le chanvre.
M. Pierre, secrétaire général de la présidence, montra un gros cahier de papier, placé sur son buieau et percé1 de part en part.
— Si j'avais été à ma place, affirma-t-il, mon affaire était claire.
On se demande avec étonnement pourquoi M. Pierre n'était pas à sa place — puisqu’on le paye pour ça.
Mme Mandel, blessée, déclara qu’au moment où M. Mirman descendit de la tribune, elle aperçut une grande lueur. « Alors, dit-elle, j'ai cru qu'à la Chambre on brûlait ainsi des chandelles romaines pour les orateurs qui parlent bien. »
Non, chère madame. A la Chambre, on ne brûle point de chandelles romaines. On ne brûle que des chandelles françaises — par les , deux bouts.
C’est M. Antonin Dubost, garde des sceaux, qui fut chargé de déposer le projet de loi sur la presse.
Il était tout naturel que ce fut ce ministre — qu'une contusion ancienne, bien que postérieure, empêche de chanter la Marseillaise — qu’on choisit pour exécuter le chant du cygne de la troisième République. Le régime parlementaire, à son déclin, hélas! lui devait cette compensation — qui vaut presque un pansement.
M. Dutreix, député, lors de la discussion de la susdite loi, affirma qu'il ne connaissait pas le texte des articles visés.
Ce législateur, qui ne se doute pas que « nul n'est censé ignorer la loi », nous semble étonnant.
M. de Baudry d'Asson, avant de voter, déclara qu’il aurait voulu voir déposer un projet de loi abrogeant la loi scolaire sur l'enseignement laïque et obligatoire.
M. de Baudrv d’Asson ne nous semble point avoir tout-à-t'ait tort, il est clair que, lorsqu'on se refuse obstinément à donner à manger aux gens, il est inutile de leur ouvrir l’appétit ; et le régime actuel nous fait un peu l'effet d’un restaurateur original qui aurait entrepris denourir les gens avec des apéritifs.
Pourtant, M. de Baudry d’Asson n’a pas complètement raison — puisqu’il n’est pas républicain...
M. Lavy — le faux député anti-boulangiste — se prétendit prêt à punir la provocation aux attentats qui
DESSIN INEDIT DE H. G. IBELS