‹ L'escarmoucheChapitre 80 sur 83 · CHEZ M. ANTON1X PROUST · texte numérisé non relu

CHEZ M. ANTON1X PROUST

o mme éminent ! qui tient tout entier dans un sourire! Et quel sourire!...

On a pu se rendre compte de la 1 séduction particulière qu’il exerce, dans les débats d'un procès sensationnel où M. Antonin Proust jouait les jeunes premiers, en concurrence avec une ex-excellence, M. Baillant — le pôvre! — dévolu à l’emploi de père noble et métamorphosé, par le développement imprévu de ce drame héroïcomique, en traitre ténébreux...

C’est ce sourire que nous remarquons tout d’abord, piqué comme une fleur rose dans la barbe scrupuleusement peignée et colorée — avec quelle science de l’harmonie des teintes! — par un de nos spécialistes capillaires les plus justement réputés.

Nous avons pénétré dans un salon dont les sièges capitonnés font oublier au maître de céans la douloureuse impression du banc de certaine salle, et dont les murailles, disparues sous des tentures de nuances discrètes, engagent à des méditations moins amères que celles inspirées par les parois étroites et blanchies à la chaux du cabinet cénohi tique occupé pendant les heures mauvaises.

Pas de règlements draconiens et avilissants pour qui se voit obligé de les épeler tout le jour, accrochés entre les fenêtres; mais des tableaux de prix, signés de noms connus, surchargés de dédicace* flatteuses, qui attestent que leur acquisition n'entraîna jamais leur actuel propriétaire à de pénibles transactions avec sa conscience.

Tout au plus, les malveillants pourraient-ils insinuer que les magasins de soierie, sis rue de Solférino, possèdent un assez joli assortiment de rubans écarlates pour récompenser selon leurs mérites — et l’importance de leurs hommages — les généreux donateurs.

— Voyfez-vous, nous dit d’une voix languissante M. Proust, ce dont j’ai le plus souffert, c’est d’être séparé de toutes ces choses qui témoignent de mes efforts soutenus pour le relèvement de notre art national.

— Ne prétendait-on pas même, monsieur l’ancien ministre, que les artistes qui vous les offrirent avaient, en prévision d’une condamnation infamante, embrigadé une troupe de commissionnaires pour reprendre possession de leurs cadeaux?

Un sourire, adorable de mélancolie, erra un instant sur la bouche de mon interlocuteur.

— Je n’ôserais l’affirmer. Quoi qu’il en soit, l’éclatante réparation que’j’ai obtenue dut éveiller des remords bien âpres chez ceux qui purent céder à cette coupable tentation ; car les commissionnaires dont vous parlez se présentèrent chez moi, le lendemain de ma mise en liberté, mais au lieu d’emporter des toiles, ils en rapportaient d'autres, plus belles encore. — Ce cabinet en est plein.

— Nos artistes-peintres espèrent, sans aucun doute, vous voir reprendre la direction effective des Beaux-Arts?

— Oh! Je ne ferai pas la moindre démarche pour satistaire les vœux de mes amis. — Le pouvoir m’a laissé de trop profondes désillusions. — Et cependant, quand je songe aux réformes considérables qu’une administration compétente et dévouée pourrait et devrait entreprendre dans les édifices où l'art se déroule avec toutes ses manifestations; quand je suis témoin de l'incurie, de l’ignorance, de l’indifférente attitude des hommes délégués à l’entretien de ces monuments, j'oublie les souffrances endurées pour ne me souvenir que du grand rôle que je m’étais assigné!

— Certes, monsieur le non-lieu, il est regrettable que cette triste affaire de Panama soit venue interrompre si malencontreusement le cours de vos travaux. — Ne croyez-vous pas que des personnages jaloux de votre prépondérance ont. à forge d’inlrigu©s, obtenu votre compromission dans le groupe des chèquards?

Le divin sourire reparut sur les lèvres d'Apollon Proust.

— N'avez-vous jamais suspecté tel architecte d’un monument si souvent honoré de la présence de M. Clémenceau — celui qui relève de la Justice. — de papotages calomnieux à votre endroit?

Le sourire s’immobilisa.

— Rappelez-vous, monsieur et cher non-lieu, les relations amicales qui existent encore entre M. Ch. Garnier et M. Gailhard, d’une part, et celles qui existaient entre ce dernier et M. Kohn de Reinach, de l’autre. Ce ballet : Maladetta me semble avoir un titre bien significatif !...

M. Antonin Proust souriait toujours, et je crus lire dans son regard un encouragement à poursuivre le fil de mes déductions, un compliment à ma sagacité.

Cette opposition constante à votre projet sur l’agrandissement de la cour qui se trouve derrière l’Opéra, et sa transformation en magasin de décors, projet près d’aboutir, et reculé, de par la déconsidération soudaine qui s'attachait à vous, n’est-'elle pas une preuve des sentiments hostiles qu’on nourrissait contre votre personne?

La bouche de l’ancien ministre s’ouvrit; mais elle se referma hermétiquement sur son éternel sourire.

— On disait, dans un cercle très fréquenté, fis-je un peu énervé par ce mutisme, que cet architecte avait, à travers mille réticences, fait entendre que vous étiez mieux renseigné que n’importe qui sur les causes de l’incendie de la rue Rieher.

— Il a dit ça? s’exclama M. Antonin Proust, sans quitter son immuable sourire.

— Oui. Il vous excusait, du reste, mettant cet acte sur le compte de votre fanatisme artistique. Les décors étaient vieux, les couleurs défraîchies; il ajoutait — voilà la perfidie — que, par un arrangement intervenu entre vous et M. Carpezat, une commission vous devait être versée par ce décorateur si, par un moyen quelconque, vous obteniez la réfection totale de ces décors. — L’affaire, je parle toujours d’après M. Garnier, vous aurait été d’un meilleur rapport encore que celle du Panama.

Et j’ajoutai, négligemment, comme si j’avais cité un proverbe arabe :

— Percer est bien. Brûler est mieux.

Là-dessus, M. Antonin Proust me regarda — en souriant.

— Je vais vous donner, me dit-il, en guise de réponse, un autre adage emprunté à l’un de ces catalogues de grands magasins qui sont ma seule lecture, depuis que les journaux se plaisent à ne donner que des appréciations erronées de mes actes et de ceux de mes amis. Cet adage, le voici : Bien faire et laisser dire. Oui, monsieur. J’ai bien

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fait. Je laisse dire. Je ferai bien. Oui. monsieur. Je reprendrai le pouvoir. Oui, monsieur. Je serai encore ministre des Beaux-Arts. Et avant peu...

— Pourquoi pas tout de suite? hasardai-je.

M. Antonin Proust esquissa un sourire — très léger, cette fois.

Il y a déjà un Antonin à la Justice, murmura-t-il, un Antonin raide comme l’entité qu'il incarne, et que l’Histoire connaîtra sous le nom d’ Antonin le Pieu. Il ne peut pas exister, au pouvoir, deux Antonin ensemble; question dynastique, si vous voulez...

Et M. Antonin Proust se prit à sourire, ce qui lui arrive rarement, paraît-il.

Le sourire, qui était un poème, était en même temps un congé.

Nous eûmes le bonheur de le comprendre.

L’Interviewer.

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