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L’ESCLAVAGE

en Turquie

Les esclaves noirs que l’on rencontre encore, à l’heure actuelle, en Turquie sont des eunuques gardiens de harem (harem agassi), quelques nègres non mutilés, et des négresses, employées à la cuisine et aux gros travaux de la maison (keulé et khalaïk). Les négresses sont en plus grand nombre que les eunuques et presque toutes se montrent fidèles à leurs maîtres qui les ont eues généralement toutes petites et auxquels elles demeurent très attachées.

L’immense majorité de ces esclaves est au service de musulmans ; mais, bien que le fait soit plutôt rare, on en rencontre également dans des maisons chrétiennes. Certains se sont, du reste, convertis à ce contact.

Ceux, parmi ces noirs, qui ont été directement importés d’Afrique, sont stigmatisés sur le front : c’est la marque distinctive de leur condition d’esclave. Au contraire, les noirs— fils ou filles d’esclaves — nés en Turquie, ne portent pas sur la face de cicatrices linéaires.

La question de l’esclavage chez les Turcs paraît avoir préoccupé surtout le gouvernement de l’Angleterre : ce sont, sans aucun doute, les représentants de ce gouvernement qui ont montré le plus d’énergie en vue de la répression, en pays ottoman. Aujourd’hui, la question semble avoir été reléguée en seconde place, les efforts

répétés des consuls ayant réussi à atténuer le mal dans des proportions notables. Pourtant ce n’est pas à dire que l’esclavage ait entièrement disparu.

Naguère, l’esclave avait droit à son affranchissement après sept années de servitude et, s’il lui plaisait, ce délai passé, de continuer à servir son maître, ce dernier devait — en principe — lui accorder un salaire. Or, depuis la Convention anglo-turque de 1880 (1), les tribunaux correctionnels de l’Empire sont tenus de libérer

Esclave noire.

tous les esclaves qui demandent leur affranchissement sans avoir à s’enquérir de savoir s’ils ont servi pendant tant d’années. Ceci revient à dire que l’esclave d’un particulier, lorsqu’il est satisfait de son sort et ne réclame pas son affranchissement, ne saurait être libéré, le Parquet ne poursuivant que s’il y a eu demande ou plainte.

Les démarches faites, dans ce cas, auprès des autorités ottomanes par les ambassades peuvent, quand il est absolument nétiessaire, revêtir un caractère officiel, en vertu de l’Acte général de la Conférence de Bruxelles. Mais, autant que possible, ces démarches doivent demeu-

(1) Voir p. 35.

rer officieuses : nous pourrions citer, à ce propos, le cas d’un consul de l’un des ports de la mer Rouge qui, s’étant montré trop ouvertement zélé dans la répression, fut envoyé en disgrâce dans quelque poste perdu de l’Amérique du Sud.

Il est en effet prescrit aux agents consulaires d’agir d’une manière verbale pour obtenir la libération d’esclaves réfugiés à leur consulat; ils peuvent donner asile au fugitif, mais, dans les provinces surtout, ils sont tenus à agir prudemment, le certificat de libération étant basé sur une tolérance et non sur un droit.

On conçoit que la tâche des consuls, ainsi comprise, soit particulièrement délicate. En ce qui regarde les consuls anglais, elle est facilitée de ce fait que la situation de ces derniers est des plus stables, qu’ils résident de longues années dans la même ville sans avoir à redouter le contre-coup des fluctuations politiques, qu’enfin ils y accomplissent parfois toute une carrière. Aussi finissent-ils par connaître admirablement les gens et les choses, dans une contrée si ardue à déchiffrer, tant elle est loin de nous par la tradition et les mœurs, et sont-ils placés au mieux pour y faire, le cas échéant, œuvre utile et durable.

Durant notre séjour en Turquie, nous eûmes l’honneur d’être reçu par des hommes qui se sont trouvés le plus près mêlés à la lutte contre l’esclavage. Il nous plaît de leur adresser ici l’hommage de notre admiration pour la part très active qu’ils ont prise à ce mouvement humanitaire, et de les remercier pour les précieux renseignements qu’ils nous ont fournis.

La Traite des nègres en Afrique

Cette question préoccupe depuis longtemps déjà les gouvernements européens. La France l’a abordée pratiquement au Ouadaï. De son côté, l’Angleterre a eu à

intervenir, à une certaine époque, au sud de Khartoum où les villages étaient razziés et les habitants emmenés en captivité par des traitants arabes, de connivenceavec les autorités égyptiennes.

On sait en effet que la traite possède, dans le continent noir, ses centres de recrutement, ses routes et marchés, ses régions nettement définies.

La première région comprend le Darfour, le Kordofan, et les régions limitrophes (1), qui fournissent plus spécialement les ports de la mer Rouge. Les traitants faisaient autrefois -passer leurs caravanes par Dongola pour les embarquer à Souakim et les expédier àDjeddah, sur des boutres finement gréés, capables de se jouer des croisières, et montés par des marins de choix.

Pendant de longues années, la traite qui se pratiquait à travers ces régions a pu se développer, grâce à la complicité des autorités turques, dont les agents recevaient un dollar par tête d’esclave pour prix de leur complaisance coupable. Une fois en Arabie, les noirs étaient dirigés par toutes les routes de terre vers Damas, la Syrie, l’Asie Mineure et aussi la Perse.

La plupart des esclaves étaient vendus à Djeddah ou à Hodeïdah, grands centres de ce commerce illicite. Le village enclos de murailles, situé à 15 kilomètres de Djeddah, où l’on faisait autrefois la traite, est aujourd’hui le théâtre de transactions moins actives que par le passé. Aussi le prix des eunuques, en particulier, a-t-il augmenté notablement : de 150 livres il y a vingt ans, il est passé à 5 ou 600 livres, ce qui indique que l’article est"" moins courant. Les Arabes sont toujours les principaux négociants en chair noire, et il n’est pas douteux qu’il y ait encore à la Mecque un marché d’esclaves, mais il

(1) Le D r G. Montandon, à qui l’on doit une très intéressante relation de voyage en Ethiopie et des renseignements sur la traite en pays Ghimirra (Voir Bulletin de la Société de Géographie du 15 janvier 1912), nous déclarait qu’à maintes reprises, la. nuit, il lui avait été donné de surprendre le passage de caravanes d’esclaves enchaînés,à proximité de sôn campement.

demeure très fermé (1). De Djeddah, les noirs étaient expédiés à la Mecque avec les caravanes de pèlerins et, de là, dirigés sur Bagdad.

En 1888, il passa ainsi dans le port de Djeddah plus de 12.000 esclaves. Le commerce de Hodeïdah était encore plus important et l’on pouvait, à cette époque, estimer l’exportation annuelle par la mer Rouge à un chiffre approximatif de 20.000 individus.

Plus tard, le port de Souakim, tr'op découvert, fut délaissé des traitants. La route des caravanes passa donc plus au sud, vers Sénar, pour aboutir à Massaoua. Mais les Anglais à l’intérieur et les Italiens sur la côte ayant entravé, à cette hauteur, le honteux trafic, les embarquements se sont faits plus au .sud encore, vers l’embouchure de la Mer Rouge, vers Assab, Raheïta ou par le golfe de Tadjourah: maintenant que des agents secrets surveillent sur ce dernier point les arrivages des caravanes, la contrebande ne peut plus guère se pratiquer que dans la région avoisinant le cap Guardafui où il n’existe encore aucune autorité européenne.

L’autre voie, partant de Kartoum pour remonter le Nil jusqu’au Caire, doit être considérée aujourd’hui comme définitivement abandonnée.

Le second centre de la traite, qui comprend le Bornou, POuadaï, l’Adamaoua et le Baghirmi, envoyait ses caravanes vers la Tripolitaine, jusqu’à ces derniers temps où la côte a été occupée par les Italiens. Il y a une quinzaine d’années à peine, pour Benghazi, petite ville maritime alors sans importance, on pouvait estimer à plus de ^0 000 les esclaves amenés du Soudan en quatre ans, et l’on arrivait au chiffre total de plus de 100.000 pour Tripoli, Mourzouk, le Fezzan.

(1) U y a quelques années, après une révolte au Yémen, qui fut suivie d’une répression terrible de la part des Turcs, deux « diables » de Djeddah allèrent razzier les villages et, à deux reprises, ils débarquèrent dans deux grands sambouks, sur une place de contrebande aux environs de Dieddah une cargaison de 60 ou 70 individus qui furent vendus pour la plupart. Lorsque la nouvelle se fut ébruitée ces fut un toile général parmi la population : vendre des negres, passe encore, mais des Arabes, cela dépassait les bornes permises!

Pourtant, à diverses reprises, et notamment au début de l’année 1885, la Sublime Porte avait transmis à la préfecture de police ainsi qu’aux autorités du littoral de l’empire de nouveaux ordres catégoriques leur prescrivant de « tenir strictement la main à la défense de la traite, avec instruction de se faire exhiber, par l’entremise des agents de police locaux, les cartes d’affranchissement de tous les nègres qui, venant de Tripoli d’Afrique ou de Benghazi, débarqueraient dans un des ports du littoral de l’Empire, en qualité de domestiques, d’affranchir ceux ou celles qui ne pourraient pas produire de certificats, ou dont le signalement ne répondrait pas aux indications des certificats produits, et de pourvoir en même temps à leur subsistance ».

De plus, tout agent qui faillirait à l’accomplissement de son devoir devait être puni d’après les rigueurs de la loi. En réalité, la complicité vénale des autorités inférieures dans la Tripolitaine semblait devoir rendre inutiles ces mesures, et les ordres du gouvernement ottoman. Mainte et mainte fois, en effet, les Ambassades eurent connaissance de faits de complicité turque bien établie, tels que les faux certificats d’affranchissement délivrés par les maîtres des esclaves, lors de leur embarquement sur les steamers ottomans (Compagnie Mahsoussé) naviguant sous pavillon turc, à destination de la Ganée, de Smyrne et de Constantinople.

Dès l’année 1878,1e Ministère de la Police avait pourtant consenti à organiser un service spécial relatif à la traite. Et, en 1880, Savas Pacha, ministre des Affaires Etrangères ottoman, parvint à décider le Cheik-ul- Islam à donner son adhésion à une Convention diplomatique ayant pour objet la suppression du commerce des esclaves d’Afrique.

Cette Convention fut signée d’un commun accord entre la Sublime Porte et l’Ambassade d’Angleterre.

Dès lors l’abolition de l’esclavage en Turquie et dans toutes les possessions du Sultan avait revêtu un caractère officiel. Cette Convention se trouva renforcée en 1889 par un iradé impérial (1).

L’année suivante, en décembre 1890, le ministre des Affaires Étrangères de Turquie portait à la connaissance des missions étrangères qui poursuivaient l’abolition de la traite que « pour améliorer la condition des noirs affranchis, il avait été décidé d’établir à Benghazi, à Tripoli d’Afrique, à Djeddah et à Hodéïdah, sous la dépendance de la préfecture de police à Constantinople, des asiles spéciaux où tous les esclaves d’Afrique saisis par les autorités devaient être logés et nourris, d’admettre les garçons dans les écoles préparatoires et àJ’École des Arts et Métiers, dans les bataillons d’artisans et dans les bandes de musique militaire, et de placer les négresses dans les maisons musulmanes, comme domestiques, avec des gages convenables ».

La circulaire ajoutait ceci : « S. M. le Sultan, considérant que les enfants issus de mariages entre nègres ne vivent pas longtemps dans certains parages et que le climat de Smyrne est celui qui paraît leur être le plus favorable, a bien voulu, dans ses sentiments de haute sollicitude et d’humanité, ordonner que des maisonnettes fussent construites sur les terrains émiriés (2) de la dite province, pour être affectées aux noirs mariés, et qu’un asile plus grand que les autres fût également créé à Smyrne, afin que les noirs mariés envoyés par les différents asiles puissent y-être logés en attendant leur installation. »

Ces mesures ne reçurent malheureusement pas leur réalisation, en dépit de l’intérêt que le gouvernement impérial avait témoigné dans cette affaire pour assurer le bien-être des noirs d’Afrique et malgré une note du

(1) Voir p. 37.

(2) Arazii Halieï Emirié (tgrres inoccupées de l’Etat).

Ministre des Affaires Étrangères aux gouverneurs provinciaux, insistant notamment sur les avantages a retirer du surcroît de population qui devait être la résultante de la fondation de cette sorte de colonie noire, en particulier aux environs de Smyrne. .

Deux ans plus tard, le gouvernement impérial, estimant que l’École des Arts et Métiers de Smyrne était de dimensions ' à suffire à toutes les exigences », invitait les autorités compétentes à y adresser sans retard les esclaves noirs au fur et à mesure de leur affranchissement. Entre temps, l’établissement des. autres asiles qui devaient être créés à Benghazi, Tripoli, Djeddah et Hodéidah avait été jugé superflu.

Comme conséquence de la Convention de 188G, un asile avait été établi à Kassim Pacha dans la demeure d’un des cavas de l’ambassade d’Angleterre à Constantinople, pour recueillir les nègres qui s’étaient enfuis de la maison de leur maître. II y a cinq ans que cet asile a été supprimé par suite de la grande diminution des esclaves fugitifs. - m Toujours en conformité de la susdite Convention, upe ^ circulaire fut adressée aux gouverneurs de Benghazi, Tripoli d’Afrique, Djeddah et Hodeïdah, les invitant a surveiller l’embarquement des passagers à bord des bateaux ottomans et à signaler chaque fois que des noirs seraient embarqués. Grâce à çes dispositions, la préfecture de police était aussitôt avisée du départ de tel bateau d’une Compagnie ottomane qui avait embarqué des nègres, à Benghazi, par exemple, à destination de Constantinople. Le bateau arrive, la police envoyait ses agents faire à bord les perquisitions nécessaires. Et les esclaves qui n’étaient pas munis d’une carte d’affranchissement étaient mis en liberté ipso fado en vertu d’une sentence du Tribunal correc-

tionnel. Il est vrai que parfois les traitants présentaient des certificats truqués de manumission et n’hésitaient pas à déclarer, comme étant des domestiques, des négrillons de six ou huit ans. Mais la police mettait bon ordre à ce petit escamotage.

Il n’en demeure pas moins que la Convention de 1880

Le premier drogmau de l’ambassade d’Angleterre et son cavas, entourés des esclaves réfugiés à l’asile de Kassim-Pacha (1889;.

a dû autoriser ou du moins tolérer l’esclavage domestique sous certaines réserves, en considération de ce faitque l’csclavage domestique est d'institution parmi les Musulmans. Toutefois, il est aisé de comprendre que cette exception a toujours tenu la porte ouverte aux abus, tous les esclaves accompagnant leurs maîtres en qualité de domestiques étant, de ce fait, en dehors des stipulations.

. A ra i son de cela, et malgré les instructions très précises [qui furent transmises aux autorités dans les pro-

minces, ces autorités furent toujours très molles dans leur action et ne montrèrent jamais une sincérité suffisante pour assurer l’exécution intégrale du traité. Sans ■doute, depuis 1878, le gouvernement impérial s’est, en toute circonstance, empressé d’attirer l’attention des Valis sur la nécessité qu’il y avait de faire respecter les lois édictées à l’égard des nègres, attendu que certains fonctionnaires turcs ont toujours paru peu disposés à accepter les conditions nouvelles Mais c’est un fait : bien que le marché d’esclaves qui se tenait, il y a vingt ans de cela, à Stamboul, auprès de là Mosquée du Sultan Achmet, ait disparu, la traite n’en continue pas moins en secret, sous le couvert de l’esclavage domestique.

Et il faut regretter que les signataires de l’acte élaboré en 1890 par la Conférence générale de Bruxelles, acte qui résume toutes les dispositions antérieures, n’aient pas jugé à propos de supprimer purement et simplement l’art. 1 de la Convention anglo-turque de

Tous les ans, la Légation de Belgique demande officiellement à la S. P. la liste des esclaves noirs affranchis dans les douze mois écoulés; et la dite liste est ensuite communiquée à tous les signataires de la Convention. A la vérité, cette démarche du gouvernement belge suit la tradition naguère établie par l’ambassade anglaise à Constantinople. Il était également pris note à cette ambassade de tous les esclaves runaway {échappés de la maison de leur maître) qui s’y étaient réfugiés. De là ils étaient dirigés sur l’asile de Kassim Pacha, où les femmes étaient recueillies dans le haremlik. Lorsque leur certificat d’affranchissement avait été obtenu, on les plaçait dans des maisons musulmanes de confiance, avec une règle de traitement mensuel, savoir : un medjidié au minimum pour celles inexpérimentées, jusqu’à une livre turque pour celles qui faisaient la cuisine, la couture et du repassage.

Celles qui voulaient se marier l’étaient avec des nègres également affranchis. Parfois des négresses enceintes

des œuvres de leur maître venaient demander asile r afin d’échapper aux mauvais traitements des femmes légitimes. On les envoyait faire leurs couches à l’hôpital musulman de Hasséki, où elles restaient une vingtaine de jours en moyenne et, du reste, le gouvernement turc n’a jamais rien réclamé à ce propos.

En résumé, les esclaves réfugiées à l’ambassade d’Angleterre y furent toujours considérées comme des protégées et aucune ne fut rendue. Souvent leurs maîtres, pour se venger d’elles et les faire emprisonner, formulaient contre ces malheureuses des accusations de vol d’objets ménagers. Mais,en ce cas, on les faisait toujours accompagner au tribunal par le cavas, afin que fût démontrée la fausseté de ces allégations.

Dans quelques cas exceptionnels, des esclaves furent néanmoins enlevées dans la rue par des hommes aux gages de leurs maîtres ou grâce à la complicité d’agents, locaux soudoyés à coups de bakchichs.

Jusqu’au jour où fut proclamé le régime constitutionnel en Turquie, lorsqu’un esclave noir, mâle ou femelle, ou bien un eunuque, avait recours à une ambassade, on l’adressait toujours, par les so in s du cavas, aux autorités judiciaires locales, lesquelles prononçaient l’affranchissement. On procédait de la manière suivante : le cavas établissait une requête au nom du plaignant,, et cette requête était présentée au procureur impérial. Sur la demande de ce dernier, le tribunal délivrait un certificat d’affranchissement (azadnamé ou itiknamé). Ensuite l’esclave se munissait, auprès de l’Iman de son quartier, d’une carte d’état civil (nufousteskéré).

En définitive, dès le mois de juillet 1908, il n’y avait pas de question de la traite à proprement parler, du moins pour Constantinople; il n’y avait qu’un nombre

très restreint de recours de la part d’esclaves employés dans des maisons particulières et qui, pour une cause ou pour une autre, à la suite d’une broudle avec le maître.

Gardien de harem.

ou pour toute autre raison, voulaient se libérer. L ambassade à laquelle l’esclave avait recours faisait alors le nécessaire pour qu’il lui fût délivré un acte d affranchis-

Les recours continuèrent, après la Constitution, mais

moins nombreux que par le passé. Et la question se posa alors de savoir s’il fallait, comme par le passé, suivre une procédure judiciaire pour assurer les libérations :: le fait de recourir aux autorités judiciaires dans ce but, et d’autre part l’acceptation par ces autoritésd un tel recours, c’était en effet reconnaître l’existence réelle de l’esclavage, aboli en principe.

Dans les deux premiers mois qui suivirent la Constitution, le procureur impérial de Péra, auquel avait été soumise une requête de mise en liberté, déclara qu’iln’y avait pas lieu de donner une suite judiciaire et, au lieu, de saisir le tribunal, il fît sur le cas un rapport à son autorité administrative, au ministre de la justice. Pour la pratique actuelle, les esclaves qui s’adressent directement aux'autorités administratives sont affranchis par l’entremise de ces autorités (gouvernement civil de la police). Aussi, depuis la Constitution, les recours aux: ambassades ne se produisent-ils, pour ainsi dire,plus;, et si, par hasard, un esclave vient à s’y adresser, en vue de sa libération, il est aussitôt dirigé sur la police. L’ambassade ne s’intéresserait à l’affaire que si le gouvernement civil ne faisait pas droit à sa requête, malgré lesconventions.

A Smyrne, la position est identique. De même pour Salonique, Beyrouth, etc., dont les consuls ont rarement 1 occasion de correspondre avec leurs ambassades à ce sujet. Notons toutefois qu’en 1885 un refus des autorités impériales du vilayet de Salonique de munir de cartes d affranchissement les esclaves qui se réfugièrent à un Consulat, provoqua, sur une réclamation de son ambassade, des explications de la part du gouverneur général informant que les autorités locales ne manquaient jamais de délivrer des certificats d’affranchissement aux esclaves nouvellement arrivés d’Afrique et à ceux trouvés entre les mains de traitants. Mais qu’en ce qui concernait les esclaves déjà au service de particuliers et qui avaient quitté leur maître, l’usage établi était que le maître fût invité à affranchir son esclave. Au

■cas de refus de sa part, les autorités informaient l’es- •clave qu’il était désormais son propre patron, et que par conséquent, il était libre dé se rendre où bon lui semblerait.

Il arrive bien parfois que le maître fait la grimace lorsqu’il s’agit de libérer ces malheureux, la loi religieuse musulmane ne s’opposant pas à la traite. « J’ai le Cher’y pour moi », disent-ils, et ils viennent réclamer, la menace à la bouche. Les scandales soulevés par des histoires de ce genre sont assez rares. Pourtant on mena quelque bruit, il y a deux ou trois ans, autour d’une vente d’es- ■clave par un procureur général des tribunaux ottomans, à Damas.

Il faut retenir en outre qu’à l’heure actuelle beaucoup ■ont été affranchis qui n’en continuent pas moins à être esclaves en fait, leurs papiers restant entre les mains de leur maître qui en profite pour ne pas leur octroyer de salaire. Souvent même ils ignorent — lorsqu’ils ont été libérés tout jeunes —^ avoir été affranchis à un moment quelconque. Il y a deux ans à peine, .deux femmes, une négresse et une blanche, se sont ainsi présentées à une ■ambassade pour demander leur libération. On convoqua leur maîtresse, et l’enquête établit que toutes deux ■étaient libres : elles avaient été affranchies dans l’enfance.

Dernièrement encore le même fait s’est produit pour un eunuque, âgé de vingt-deux ans. Il était venu, autrefois, par la mer Rouge, d’Hodéïdah à .Smyrne, avec •d’autres esclaves. A leur arrivée, tous avaient obtenu leurs cartes d’affranchissement. Et, depuis lors, cet •eunuque s’était rendu à Constantinople où il avait grandi au service, successivement, de deux maîtres, tout en continuant d’être considéré comme esclave. Après que la Constitution eût été proclamée, il intenta un procès à l’un de ses maîtres, disant qu’il avait vécu chez lui pendant de longues années et avait été traité •en esclave, non en domestique II réclamait en conséquence une indemnité et l’arriéré de ses gages. Il eut

recours dans ce but au tribunal, pour faire valoir ses droits, mais les pièces justificatives ayant été détruites, il fut débouté de sa requête.

Actuellement, on ne saurait mettre en doute que beaucoup, parmi les Turcs, emploient des domestiques libres et ne possèdent plus d’esclaves. La cause en est—non pas tant que les musulmans se soient rendu compte de leur cruauté — mais que la valeur de la marchandise a haussé et que, seuls, les gens très aisés en possèdent : les eunuques particulièrement, ainsi qu’on l’a vu, atteignent des prix fort élevés.

Ainsi, à Damas, sur une population de 400.000 habitants, répartis dans 70.000 maisons, dont les neuf dixièmes sont musulmanes, on ne trouverait d’esclaves que dans quatre ou cinq cents maisons seulement, parmi les plus fortunées. Il ne s’y produit guère plus d’un recours par an de la part d’une esclave, blanche ou noire, demandant sa libération.

En résumé, achats et ventes ont diminué dans une appréciable proportion. Quant à la position des esclaves en servitude avant la Constitution, elle n’a jjas changé d’une manière bien sensible.

Eunuques noirs.

A propos du livre qu’il fit paraître l’an dernier : Les eunuques d’aujourd’hui et ceux de jadis, le D r Zambaco Pacha nous écrivait : « J’ai eu beaucoup de mal pour obtenir des renseignements directs de nos mutilés. Ces pauvres eunuques ne se montrent pas; ils sont très pudibonds et cachent leur infirmité. Ce n’est que forcés par l’état de leur santé qu’ils se laissent examiner et encore avec beaucoup de peine.'»; 1

- Nous eûmes, à diverses reprises, l’occasion de vérifier le bien-fondé de cette assertion, lors de notre séjour en Asie Mineure : les Turcs se montrent toujours rebelles lorsqu’il s’agit de donner des explications sur ce point. Nous ne fûmes pas plus heureux auprès de nos confrères originaires du pays, dont plusieurs occupaient des situations officielles et, partant, bien placés pour être en relations constantes avec les serviteurs mutilés de leurs riches clientes. Il y a là un sentiment de pudeur, d’amourpropre national très particulier qui les empêche de s’abandonner à la moindre confidence : ce sentiment se comprend d’autant mieux d’ailleurs que l’un d’entre ces médecins s’est chargé à diverses reprises d’opérer les cryptorchides échappés au bistouri primitif des châtreurs arabes.

Il nous a donc fallu, pour recueillir des renseignements sur les eunuques, nous adresser directement à eux dans le quartier où ils se trouvent en grand nombre, aux alentours du palais impérial de Dolma-Bagtché.

Le premier qui voulut bien se prêter à un semblant d’entretien, nous le vîmes à Bechiktach, chez un changeur juif, de ceux qui vendent de fausses pièces anciennes, au coin de Théodose et autres empereurs byzantins. C’était un Soudanais,âgé de cinquante-quatre ans, né dans un petit pays qu’il dénomme Varata. A l’âge de quatorze ans onl’avaitamenéàAbéché où eutlieula mutilation, où,suivant sa propre expression, il a été circoncis. Il est venu en Turquie par la mer Bouge « d’abord sur un voilier, ensuite sur un vapeur ».Au surplus, ses souvenirs sont confus à cet égard. Il est actuellement employé au Palais, où ils sont environ quatre-vingts à l’heure actuelle, dit-il.

L’homme n’est pas très grand; il est un peu voûté, le masque flétri, les dents déchaussées. Sa tenue est des plus modestes et l’entourage, auquel nous en faisons la remarque, nous dit que les noirs sont aujourd’hui très déchus de la puissance qu’ils avaient sous Hamid.

Le 7 juin, on nous présentait un autre eunuque du

Darfour, âgé de trente-huit ans. Celui-ci, amené à Benghazi, fut mutilé tout jeune ; il ne se rappelle aucune des circonstances de sa mutilation. Il était eunuque d’une des filles du Sultan exilé. Actuellement sans emploi, et d’aspect fort misérable, il vit, paraît-il, de quelques subsides fournis par les eunuques du Palais avec lesquels il est demeuré en relations. Il ne possède pas de> certificat d’affranchissement. Sur notre demande d& l’examiner et de prendre quelques mensurations ( 1 ), il se retranche derrière sa foi mülsumane : « Le Cher’y s’y oppose (2) ». Mais il promet d’amener un de ses collèguesqui y consentira sans doute. Seulement il exige que la petite somme jaromise à cet effet lui soit remise, — à lui r et non pas à l’autre eunuque— le jour de l’examen. Nous ne l’avons pas revu.

Entre temps, le changeur juif de Bechicktach nous avait fait proposer l’acquisition d’un négrillon châtré. Mais, comme nous étions un jour dans sa boutique aux fins de débattre les conditions du soi-disant marché, il jura ses grands dieux qu’il n’avait jamais parlé d’autre chose que de nous faire avoir un domestique : « Acheter,, c’est prendre un esclave. Et, ajoute-t-il en jetant un regard méfiant vers le Turc qui nous accompagne, chacun sait que, depuis la Constitution, l’esclavage n’existeplus. »

Sous le règne du Sultan Hamid, les eunuques occupaient au Palais une place prépondérante : le Padischah recrutait parmi eux ses conseillers particuliers et.

(1) On sait que la mutilation, surtout lorsqu’elle a été effectuée debonne heure, comme c’est le cas pour tous ces esclaves, détermine dans l’organisme de profondes transformations morphologiques, dont l’allongement des membres inférieurs constitue le signe extérieur le plus sensible.

(2) Le plus grand nombre des esclaves, eunuques ou non, sont en effet musulmans, le propriétaire d’un esclave étant tenu d’inculquer à celui-ci, tant qu’il est jeune, les principes de l’islamisme. Pour l’esclave d’uiv âge mûr, le maître n’est plus tenu de le convertir.

un grand nombre étaient investis de hautes fonctions. Quelque temps après l’élégant tour de passe-passe qui l’avait amené au trône, il y avait, parmi les eunuques deHamid.un Abyssin,nommé TewfikBey;il avait grade de colonel dans la marine impériale et son commandement à peu près exclusif s’exerçait sur une mouche à vapeur qui sillonnait, pour la joie maussade du maître, les eaux calmes d’un petit lac,aupalaisd’Yldiz.La mouche un beau jour explosa, tandis que le Sultan se promenait sur les bords de son lac miniature. Accident ou sabotage? Quoi qu’il en soit, Hamid, très effrayé, soüp çonna imm é diatement Tewfik Bey de quelque noire machination et il l’exila à Bassorah, où l’eunuque vécut douze années durant une existence dénuée de charme. Ce fut seulement plus tard qu’on lui accorda une maigre pension, en mê-' me temps qu’on l’autorisait à se rendre à la Mecque pour y rendre compte à Allah de ses péchés. Dix années encore on le vit à Djeddah, au service de la Quarantaine, qui, en raison de sa mutilation, l’utilisait à la visite des harems où l’apparition de quelque cas de choléra avait été signalée.

Entre temps, il épousait en légitimes noces, — il y a des accommodements même avec le prophète — la

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