LE COLONEL TEWFIK BEY
veuve de son frère, pour éviter qu’elle ne passât corps... et biens surtout, aux mains de quelque inconnu. Il devenait parle fait même l’heureux beau-père d’une famille de quatre enfants.Aujourd’huiTewfîkBeyne doit pas avoir loin de soixante-quinze ans : c’est un vieillard aimable, d’un naturel enjoué, et qui connaît de bien belles histoires sur la Turquie et sur le Sultan déchu. Il est venu prendre ses invalides en Syrie, et le brûlant soleil libanais a charge de réchauffer les chairs flétries du vieil eunuque.
Dès 1877, Hamid avait confié le soin d’organiser son service d’espionnage au chef des eunuques de son palais, Hafiz Beheram Aga (lj. Complètement illettré, mais non dépourvu d’intelligence, ce dernier eut la sagesse de s’entourer de collaborateurs instruits qu’il savait récompenser avec faste à l’occasion. Aussi son service ... d’espionnage fonctionnait-il à merveille, et, comme le sultan estimait que. c’était là le rouage le plus important dans l’Etat, Beheram Aga devint bientôt plus influent que le grand vizir lui-même. Son successeur ne parvint jamais à déployer pareille maîtrise dans ces fonctions délicates.
Ce fut alors qu’un autre eunuque qui avait rang de premier moussahib, premier conteur du Padischach, chercha à se pousser à son tour : Djevher A.ga faisait partie, lui aussi, du service d’espionnage; il possédait une cruauté froide .et volontaire qui n’était pas sans grandeur et lui avait acquis toute la bienveillance d’un maître vivant dans l’éternelle angoisse du poison. Il ne
(1) Le marchand d’esclaves Ibrahim, qui était chargé de fournir le harem de Hamid avant son avènement, joua aussi son rôle dans cette organisation de la police privée du Sultan. Lorsque son maître monta sur le trône, Ibrahim s’empressa de lui soumettre une requête sollicitant un emploi à la cour, et Hamid, considérant que, le traitant avait accès dans toutes les grandes familles, le chargea de lui fournir des rapports de police journaliers. Comme l’espion ne savait ni lire ni écrire, il faisait rédiger ces rapports, moyennant une piastre, par un secrétaire de la cassette privée. Pendant quelque temps, Ibrahim disposa d’une grande influence auprès de son maître et l’entourage du sultan, qui le redoutait, l’avait surnommé « Bonaparte ».
tarda pas à s’imposer à Hamid, sacrifiant sans pitié les suspects qu’une police dévouée immergeait à la nuit tombante, un boulet aux pieds, dans les eaux bleues du Bosphore, au large de San-Stefano. Et lorsque la Constitution eut été proclamée, les Jeunes-Turcs crurent devoir reconnaître d’aussi loyaux services en lui accordant — suprême distinction — la cravate de chanvre qu’il avait bien gagnée.Le matin du 27mail909,Djevher Aga était pendu haut et court sur la placé'.,.
d’EmineEunu, à Stamboul, en compagnie de Moustafa,le hacheur detabac de l’ex-sultan.
Mieux inspiré, le second Moussahib de Sa Majesté, Nadir Aga,un Abyssin délié et finaud, avait flairé la catastrophe prochaine et il s’était mis à la disposition du Comité: révo- .
lutionnaire. Après la mutinerie militaire du 13 avril,N adir fut arrêté comme tous les autres fonctionnaires de l’entourage immédiat du sultan et conduit au Ministère de la Guerre où siégeait une cour martiale. Là, Nadir s’empressa de protester hautement de ses sentiments libéraux, et il déclara que si on lui rendait la liberté, il saurait donner des preuves convaincantes de son loyalisme envers le nouveau régime. Le président du tribunal lui demanda ce qu’il entendait par cette déclaration. L’eunuque^répondit que nul, à part Djevher et lui, ne connaissait les dessous d’Yldiz : toutes les recherches qu’on y entreprendrait ne donneraient, sans son aide, aucun résultat satisfaisant. Nadir fut donc
Cliché Sébah et Joaillier.