‹ L'esclavage selon la Bible et le TalmudChapitre 1 sur 9 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

- "ir.

Par une étrange contradiction, l'institution de l'esclavage, qui blesse si profondément la dignité humaine, semble être née avec les hnmmes, et avoir été une des conditions d'existence des anciennes sociétés. Le fait est qu'on la trouve établie èrt Égypte comme dans l'Inde, chez les Assyriens comme chez les Perses, âXthèttes comme à Rome. Mais pour nous en tenir uniquement aux traditions bibliques, elles aussi attestent la haute antiquité et en même temps l'universalité de l'esclavage. D'après certaines légendes du MWrasch, il aurait déjà été contemporain du déluge (Genèse ïtabba) . te qui est hors de doute, c*est que bientôt après ledéîùge, il est question, dans fa Èibïe, d'esclaves et d'esclavage. Notis voulons parler de la malédiction prononcée par Noé contre son fils coupable, contre €ham et. ses descendants (GeU. IX, 25-27). Dans l'histoire des patriarches, nous voyons déjà l'esclavage en plein développement. Les pères du peuple hébreu possèdent toss de nombreux esclaves (Ibid. XII-, 8; XXVJ S 14 ; XXX, 43 et passim). Jacob amena sans doute les siens ou. une partie d'entre eux en Egypte; et lorsque les Israélites quittèrent ce pays, après avoir

gémi eux-mêmes, pendant des siècles, dans une servitude cruelle, il est à supposer qu'ils étaient accompagnés d'un grand nombre d'esclaves (1). La population mêlée, inférieure, qui est désignée sous les noms de 2*1 (Exode XII, 38) et de rpCDDN (Nombres XI, 4), était vraisemblablement composée d'esclaves. Dans tous les cas, on ne saurait voir que des esclaves dans ces porteurs d'eau et cesfendeurs de bois qui se trouvaient avec les Israélites dans lu désert (Deut. XXIX, 4 0 ; cf. Raschi ad h. 1. et Yalkout sur 1 Sam., n° 154).

L'esclavage était donc, à l'époque de Moïse, un fait d'ancienne date, consacré par un long usage, entré profondément dans les mœurs, admis enfin chez tous les peuples voisins de la Palestine. On comprend dès lors qu'il eût été difficile au légis* lateur des Hébreux de n'en pas tenir compte. Sans doute c'était une œuvre digne de la législation sinaïque, qui a apporté au inonde tant de grandes vérités, réalisé tant de magnifiques progrès, de proclamer, au sein du peuple israélite, l'abolition de l'esclavage; mais cette réforme était-elle hier possible? On ne rompt pas ainsi, d'un coup, avec des idées reçues, des habitudes invétérées ; et chercher à abolir l'esclavage eût été certainement une belle entreprise, mais aussi une entreprise parfaitement chimérique. La loi de Moïse a su admirablement faire la part des faiblesses humaines, et céder aux exigences du temps. Elle tolère, par exemple, la polygamie, à laquelle elle est évidemment défavorable; elle autorise le divorce, qu'elle entoure, dans la pratique, de toutes sortes d'entraves (2). Il en est de même de l'esclavage : la Bible, tout en manifestant la répugnance qu'il lui inspire, ne le proscrit point ; mais elle le restreint, elle en arrête les progrès et en corrige heureusement les inconvénients. N'était-il pas plus sage, en effet, de

(1) C'est aussi l'avis du Midrasch : * Lorsque les Israélites eurent entendu qu'il fallait être circoncis pour prendre part au repas pascal, ils résolurent immédiatement de circoncire tous leurs esclaves (Exode R., cb. 19). »

(2) Cf. M. Munk, Palestine, p. 203 et 205.

prendre l'esclave sous sa protection et de lui faire une condition supportable et même relativement heureuse, que de décréter une mesure prématurée qui aurait infailliblement manque son but, et, sous prétexte d'affranchir les esclaves, n'aurait eu d'autre résultat que de les livrer sans défense à leurs maîtres?

Il est facile de pressentir que si l'esclavage est admis dans la Bible, il ne sera pas chez les Hébreux ce qu'il fut dans d'autres sociétés de l'antiquité et même dans les plus civilisées, ce qu'il fut hier encore dans les Etats-Unis. Moïse inscrit, en quelque sorte, au frontispice de sa loi, l'unité du genre humain : tous les hommes, ainsi nous l'apprend la Genèse, ont une seule et même origine, doivent leur existence au même Créateur, descendent d'un même couple; tous, ils occupent le même rang dans la création et possèdent cette âme raisonnable qui est un don de Dien même. Et ce ne sont pas là de vaines traditions, des légendes plus ou moins douteuses. La Bible nous fait suivre pas à pas la filiation des races. Eh bien ! de pareils principes, professés avec tant de précision, ne pouvaient rester à. l'état de simple théorie; et en effet, ils dominent la morale du Pentateuque et toutes les parties de sa législation civile, celle qui règle le sort des esclaves comme toutes les autres. Si, dans la Grèce ou à Rome, les esclaves furent soumis à une condition si lamentable, c'est qu'on méconnaissait précisément en eux le caractère d'homme, pour les mettre sur le même rang que les animaux. Ou encore, et ici nous exprimons la théorie du philosophe le plus profond de l'antiquité, on admettait que la nature, en créant les hommes, destinait les uns à commander et les autres à servir; et on vouait ainsi ces derniers à un esclavage perpétuel, en fondant un droit odieux sur une inégalité chimérique (l).Dans

(1) Cette singulière théorie a fait fortune ; les planteurs des Etats du Sud parlaient comme Aristote : « Il est, disaient-ils, des races esclaves nées pour servir et des races maîtresses nées pour commander. ■ Voy. Ricbiuond Exa-

la Bible, heureusement, il n'y a rien de semblable. L'esclavage ne peut donc être pour elle une institution naturelle ou de droit divin; et il nous est permis d'affirmer a priori qu'elle a fait son possible pour entourer l'esclave d'une protection efficace.

Chez les Hébreux, d'ailleurs, les mœurs, non moins que les lois, contribuaient à dépouiller l'esclavage de ce caractère de cruauté qu'il a revêtu chez d'autres peuples. Adonnés aux travaux des champs, étrangers à tous les raffinements du luxe, les Hébreux conservèrent longtemps la simplicité de la vie patriarcale. Moïse garde les troupeaux de son beau-père en attendant qu'il devienne le législateur inspiré de son peuple. David aussi, pour nie servir de l'expression biblique, quitte les brebis pour être le pasteur d'Israël. Saùl, proclamé roi, continue à marcher derrière sa charrue comme le dernier de ses sujets, et Elisée est en train de labourer, lorsque le prophète Eiie le désigne pour son disciple et son successeur. Chez un peuple qui possède à ce point l'amour et le respect du travail, l'esclave n'est jamais un instrument aveugle, livré à tous les caprices d'une volonté lyrannique ; il est plutôt le compagnon de travail de son maître, vit avec lui dans des rapports constants et familiers, en un mot, il est considéré comme un enfant de la maison, et non comme un étranger qu'on méprise ou dont on se défie. On sait qu'à Rome, tant que les mœurs restèrent simples et tant soit peu rudes, tant que les Romains ne se crurent pas déshonorés par le travail de la terre, les esclaves n'étaient nullement malheureux. Mais à Rome cette période ne fut pas longue; le goût des conquêtes y amena bientôt' celui des richesses; la corruption des mœurs fit des progrès rapides, et les esclaves ne tardèrent pas à s'en ressentir (1 ). Lesïïébreux, au contraire, tant que dura leur indépendance, restèrent tou-

tnin du 28 mai 1883, cité dans les Etats confédérés et l'Esclavage, par M. Sargent, p. 66.

(1) Voy. Montesquieu, Esprit des Lois, Livre XV, chap. xvi.

jours agriculteurs, et leurs esclaves durent à cette circonstance d'être généralement bien traités. Il y a une (fhose remarquable et qui prouve que les Ilébreux étaient loin de partager le mépris qu'on témoignait ailleurs aux esclaves: c'est qu'il n'y a pas, dans la langue hébraïque, de mot spécial pour désigner l'esclave. Le mot Ebed ne répond nullement au mot esclave, au iooxof des Grecs ou au servus des Latins. Il signifie travailleur, serviteur si Ton veut, mais sans la moindre nuance de mépris. C'est ainsi que les sujets d'un roi sont ses abadim ; les prophètes et les justes sont fiers de s'appeler abdé adonaï. Il y a là un indice d'une valeur incontestable.

Mais i! est difficile à un peuple, quelque bien gardé qu'il soit par ses lois et ses institutions, de rester toujours fermé aux influences du dehors. Cela devient difficile surtout, lorsque ce peuple est dépossédé de sa nationalité, livré à une domination étrangère, ou même brise en mille morceaux dispersés partout. Ses idées, ses mœurs, sa législation se modifient nécessairement au contact d'une civilisation toute nouvelle, toute différente. C'est ce qui arriva aux Israélites, de l'aveu même du Talmud, pendant l'exil de Babylone ; c'est ce qui leur arriva pendant la domination grecque, et surtout après la conquête romaine. Sans doute les croyances du judaïsme restèrent toujours pures, sa morale forte et élevée : sous ce rapport, Rome ne pouvait que recevoir tans rien donner ; mais il n'en est pas de même de sa jurisprudence. Cet admirable Code civil romain qui a inspiré tant de législateurs modernes, devait plaire à l'esprit fin et pénétrant des auteurs du Talmud. Quand on étudie la littérature talmudique, on s'aperçoit immédiatement que l'influence romaine a passé par-là. Le droit civil surtout, tel que l'expose le Talmud, reproduit souvent les principes du droit romain, et quelquefois il lui emprunte jusqu'aux expressions juridiques. Nous n'avons à nous occuper que du droit relatif aux esclaves, et ici l'influence des itiées romaines est visible. Ce qui n'était qu'en germe dans la Bible, est déve-

;oppé par le Talmud avec une extrême rigueur. Le Tulmud, comme le droit romain, dépouille volontiers l'eselave de toute personnalité et l'assimile à une simple propriété. Mais heureusement la ressemblance s'arrête là. Si le Talmud prive l'esclave de tous les droits civils, il exige du moins qu'il soit traité comme un homme, que dis-je? comme un frère. Sous ce rapport, le Talmud continue donc dignement la Bible.

Nous devons, d'ailleurs, signaler une distinction capitale. La constitution mosaïque reconnatt deux sortes d'esclaves qui n'ont ni les mômes droits ni la même position : l'esclave hébreu et l'esclave étranger. Cette distinction est formelle dans la Bible ; mais elle s'accuse avec plus de précision encore dans le Talmud, qui la ramène à des principes rigoureux et l'étend à des cas très- variés. Il est vrai que le Talmud ne s'occupe de l'esclave hébreu que dans un intérêt purement historique; il nous apprend lui-même que l'esclavage des Hébreux, tel qu'il est réglé dans la Bible, n'existait plus de son temps. Mais nous n'en devons pas moins faire notre profit des données qu'il nous fournit; car si, quelquefois, il paraît s'éloigner du texte de la Bible, en général il explique utilement les points obscurs de la Loi et supplée à ses lacunes. Nous ne séparerons donc pas la Bible de son commentaire obligé, du Talmud, et, tout en recherchant le sens naturel du texte de la loi mosaïque, nous nous servirons des interprétations et des développements talmudiques. Nous devrons étudier séparément la condition de l'esclave hébreu et celle de l'étranger ; car, encore une fois, leur sort est réglé par des lois toutes différentes. Nous aurons à examiner comment on acquérait l'un et l'autre, quelle situation leur faisait le code biblique et talmudique, et enfin quels moyens ils avaient de recouvrer la liberté. Cet examen prouvera, nous l'espérons, que le Pentateuque s'est inspiré, dans la question de l'esclavage, du même esprit d'humanité et de justice qui éclate dans toutes ses lois sociales, et que le Talmud, après tout, est resté le fidèle interprète de la Bible.

Page 1