CONCLUSION
Nous sommes arrivé au terme de notre étude ; qu'il nous soit permis de jeter un regard sur le chemin parcouru ot de présenter, dans une vue d'ensemble, les conclusions partielles que nous avons cru pouvoir établir dans le cours de ce travail. Un mot suffît pour apprécier la législation du Pentateuque et du Talmud concernant les esclaves hébreux : elle a tout fait, tout combiné pour qu'il n'y en eût point, ou, au moins, pour qu'il y en eût le moins possible. Il n'était permis aux Hébreux, que dans des cas très-rares et rigoureusement déterminés, d'abdiquer la liberté personnelle, et même alors, par la position qui leur était faite, par les droits dont ils continuaient à jouir, surtout par la durée restreinte de leur servitude, ils étaient moins des esclaves que des domestiques. De plus, ce simulacre d'esclavage, si peu rigoureux qu'il fût, on le supprima dès que les circonstances en eurent rendu l'abolition facile d'un côté, nécessaire de l'autre. Sur ce point, la loi juive était donc de beaucoup en avance sur les autres législations de l'antiquité.
Quant aux esclaves étrangers que les Israélites se procuraient par la guerre ou par le commerce, ils se voyaient, à coup sûr, traités avec moins de faveur; ils étaient réellement la propriété de leurs maîtres. Si la Bible, par son silence môme, parait leur laisser certains droits importants, le Talmud les place résolûment hors la loi commune et aboutit ainsi à des conséquences extrêmes, immorales même, qui rappellent souvent les rigueurs excessives du code romain.' Les auteurs du Talmud se rendaient-ils bien compte de la condition civile qu'ils ont
créée aux esclaves et mesuraient^ toute la portée des lois qu'ils ont édictées à cet égard? Nous n'oserions l'affirmer. Mais ce que nous affirmons, les documents en main, c'est que la logique ne les a jamais conduits jusqu'à la cruauté. Quand il s'agissait de la vie civile, ils ont pu oublier que les esclaves sont des hommes ; ils ne l'ont pas. oublié, quand il s'agissait de leurs rapports avec les maîtres. Fidèles disciples de Moïse, animés du même esprit, ils ont cherché à protéger les esclaves par leurs lois, et, par leur exemple, ils ont enseigné aux Israélites à les traiter comme des frères. Ces lois, ces enseignements n'ont pas eu de peine à pénétrer dans les mœurs juives, et, dans aucune société, les esclaves n'ont rencontré plus de douceur et d'humanité. À défaut du témoignage irrécusable des lois, à défaut des traits touchants de mansuétude dont le Talmud s'est fait le rapporteur, il y aurait encore un fait qu 1 prouverait notre assertion de la façon la plus éloquente : c'est que, dans toute l'histoire du peuple juif, vous ne trouverez pas le moindre signe d'un mécontentement collectif des esclaves, pas la moindre trace de ces tentatives de soulèvement qui ont bouleversé d'autres pays. Ce fait nous frappe d'autant plus vivement, que le Talmud ne se fait nullement illusion sur la valeur morale des esclaves ; on se rappelle avec quelle verve intarissable il flétrit leurs vices. Il les montre même toujours prêts à profiter de toute occasion pour prendre la fuite, de telle sorte que les maîtres se croyaient obligés de les marquer par le tatouage (<), de suspendre à leur cou ou à leurs vêtements des cachets révélateurs (2). Mais ce som
(t)Tociphta deMaccôth Ht, 9 : "UEO ma* K^CtfH2P b}f DtfflPï Celui qui imprime des signes sur l'esclave, pour l'empêcher de fuir, n'a pas transgressé la défense de la Thora (Lévit. XIX, 28). Cf. Ghitt. 86 a, Malmon. tr. Accoum XII, 11.
(2) que le Talmud explique paMpcft, Ghitt. 43 b; voy. aussi Schabbat 57 &-58 o. La velléité de s'affranchir de ces marques était une preuve d'insubordination chez les esclaves [Ibid.). — Le Talmud ne veut pas
là les effets du vice individuel; quant à un malaise général se manifestant dans des révoltes préméditées, quant à des efforts combinés pour briser des chaînes devenues trop lourdes, encore une fois, il n'en est jamais question.
Maintenant, la Bible et le Talmud n'ont- ils jamais eu des doutes, des scrupules sur la légitimité de l'esclavage et l'ont-ils accepté comme une institution parfaitement conforme à la justice? On serait tenté de croire qu'il n'en est pas ainsi, au moins pour la première. D'abord, la Bible ne veut, à aucun prix, entendre parler d'esclavage pour les Hébreux. En second lieu, elle a établi en faveur des esclaves qui seraient en fuite une loi remarquable et qui semble ne tendre à rien moins qu'à la négation de tous les droits du maître : « Tu ne livreras pas au maître l'esclave qui se sera échappé de sa maison ! il demeurera au milieu de toi, dans l'endroit qu'il aura choisi à sa convenance, et tu ne le maltraiteras pas (Deutér,, XXIII, 16). » Que cette loi s'applique uniquement, comme on peut le supposer, aux esclaves des pays étrangers, peu importe ; toujours egWil que la Palestine devenait ainsi comme le sol béni de la liberté, comme un asile ouvert aux esclaves qui, malheureux dans leur condition, parvenaient à tromper la surveillance de leurs maîtres. Et tandis que le législateur insiste sur le devoir de rendre tout objet perdu à son légitime propriétaire (Ex . XXIII, 3~l; Peut, XXII, 4-3), il somble, pour ainsi dire, inviter les esclaves à se dérober à leur joug, à fuir l'oppression. Ce joug n'est donc pas légitime l Cette oppression n'est donc pas conforme au droit! Autrement, cette loi que nous admirons comme une de celles qui font le plus d'honneur à la Bible, ne . ferait que consacrer une injuste spoliation.
Les changements politiques qui ont si souvent et si profon-
qu'on anaoncç d'avance U yente des esclaves appartenant a des orphelins, <1« crainte gu'iïi m prennent la fuito, Ketoub. 100 6; Maïmon. tr. MalvébveloyehXII,!!,
dément modifié les conditions d'existence du peuple juif n'ont pas porté atteinte à cette loi de justice et d'humanité ; elle était encore respectée, alors que la Palestine était devenue la proie de l'étranger et que les Israélites, répandus dans d'autres pays, avaient tout intérêt à la laisser tomber en désuétude. Le Talmud décide que les maîtres israélites ne peuvent réclamer Ceux de leurs esclaves qui se sont réfugiés en Palestine (4), et sa volonté eut toute autorité, tant que les Israélites possédèrent des esclaves. Il s'en fallut de peu que le Talmud n'allât encore plus loin et n'obligeât les maîtres à laisser la liberté à leurs esclaves qui s'étaient échappés de leur maison, pour se retirer dans n'importe quelle contrée (2).
Nous ne prétendons pas, pour cela, que les auteurs du Talmud aient eu parfaitement conscience de l'iniquité de l'esclavage. Le contraire serait plutôt vrai. Frappés de ce qu'il y a d'étrange dans une institution qui permet à une partie des hommes de traiter les autres comme une propriété, ils cherchent la raison de cette anomalie. Ils remontent donc à l'origine des choses, et c'est dans le péché de Gham, maudit dans son fils Canaan (Genèse, IX, 25-27), qu'ils trouvent, je ne dis pas la justification, mais l'explication de l'esclavage Les esclaves sont tous, pour le Talmud, des descendants de Canaan. Si, malgré tout leur mérite, ils ne peuvent arriver à être docteurs en Israël, c'est que la faute de leur père pèse sur eux, non DÎT2K roin (Yoma, 87 a). Si, blessés par leurs maîtres, ils obtiennent la liberté, c'est que la souffrance qu'ils ont endurée est une expiation suf fisante de cette même faute (Gen. R. ch 35). Dans bien d'autres passages encore, le Talmud insiste sur cette infériorité native des esclaves et les représente comme
(1) Gbitt. 45 a. Ce passage prouve que les Rabbins observaient encore la loi sur l'extradition des esclaves, plusieurs siècles après la ruine de Jérusalem. Voy. Maïuion. tr. Abad. VIII, 10-11.
(2) Ibid.
charges du poids de la malédiction échappée à Noé, bbï2 rTH (Horaïot 13 a et passim).
Ne croirait-on pas entendre Saint Augustin recherchant également l'origine de l'esclavage et s'arrêtant à cette cause unique: le péché d'Adam C'est que la vérité ne triomphe pas aisément d'une erreur depuis longtemps accréditée ; c'est que les préjugés ne peuvent se déraciner en un jour et surtout quand ils plaident en faveur d'une institution qui semble tenir aux entrailles mômes de la société et être contemporaine de l'enfance des peuples. N'avons-nous pas assisté naguère, après tant de siècles écoulés, après tant de réformes accomplies, après les progrès incontestables de la philosophie et même de la moralité publique, à une guerre fratricide entreprise au nom de l'esclavage et désolant un grand pays, coûtant la vie a des milliers de victimes ? Grâce à Dieu, c'est la cause de l'humanité qui a triomphé, et les amis de la justice peuvent espérer que bientôt il ne restera plus de trace d'une ins.itution inhumaine, condamnée par la morale et repoussée par l'intérêt véritable des sociétés.
(I) Voy. M. Paul Janet : Histoire de la philosophie morale et politique, etc., t. I, p. 233.