CHAPITRE XXVII
lestown pour me parler de ses griefs contre vous. .Mais, d'après son propre récit, il a été coupable de la plus grande insolence! Arracher une cravache des mains d'un contre-maître! mais où irons-nous si de semblables drôles se mettent en tête de vouloir justifier un tel acte d'insubordination? Si on les laisse faire, ilseu viendront à nous égorger! Aussi ne lui ai-je pas même permis de continuer son discours, et je lui ai signifié que je pardonnerais toul plutôt qu'une insolence vis-à-vis de mon contre-maître. Je serais moins sévère s'il s'était agi de moi, mais mon contre-maître!... Aussi vous l'ai-je ramené en toute hâte et au risque de prendre la lièvre en passant la nuit à la campagne — Que ce coquin soit vigoureusement fouetté, monsieur Martin , vigoureusement, vous dis-je!... J'ai fait assembler tous les ouvriers, afin qu'ils assistent au châtiment; cela leur fera du bien!...
M. Martin s'élança sur sa proie avec la férocité d'un tigre: — mais je ne veux pas décrire une seconde fois ces épouvantables scènes, <jui ne peuvent inspirer que le dégoût. — Que celui qui est curieux île les connaître aille passer six mois dans une plantation américaine* il se convaincra que la question était une découverte superflue, et que le fouet suffit à la torture.
Quoique le corps de Thomas fut déchiré, et qu'il s'évanouît par la perte du sang et sous les coups des deux piqueurs chargés de le fouetter, son énergie morale et sa force physique étaient telles, qu'il dédaigna de demander grâce et qu'il ne laissa pas échapper une plainte. Peu de jours après, il était rétabli et travaillait comme d'habitude.
Il n'en fut pas ainsi de sa femme : d'une constitution délicate et non encore remise de ses couches, elle souffrit pendant longtemps des suites de la torture qu'on lui avait fait subir; bientôt il lui survint une espèce de lièvre nerveuse qui la laissa sans force, sans appétit, et même sans le désir de guérir. Son pauvre enfant s'affaiblissait aussi à vue d'œil; bientôt il mourut, et Anne ne lui survécut que d'une quinzaine de
— Anne est entre ses mains, dit-il ; je ne puis pas l'abandonner ! et elle, pauvre créature, elle n'aurait jamais le courage de fuir avec moi ! Non, je ne puis m'y résoudre, Àrchyî je ne puis abandonner ma femme!...
Que pouvais-je répondre? je comprenais toute l'horreur de sa position, et j'étais vaincu par la force de ses arguments. Aussi, persuadé qu'il serait inutile de chercher à les combattic, je demeurai en silence.
Pendant quelque temps, il sembla comme perdu dans ses réflexions; ses regards étaient fixés sur la terre. Enfin il m'annonça que sa résolution était prise et qu'il irait à Charlestown faire un appel à la générosité de notre maître.
D'après ce que je savais du général Carter, je n'attendais pas beaucoup de cette démarche; mais, comme Thomas n'avait pas d'autre ressource, je ne fis aucune opposition. Il mangea ce que je lui avais apporté et résolut de partir aussitôt. Depuis notre arrivée à Loosahacbee,il n'était allé qu'une fois à Charlestown; mais il avait une excellente mémoire locale, et je ne doutai nullement qu'il n'y arrivât.
De retour à ma case, je me couchai ; mais le trouble dans lequel j'étais au sujet de Tbomas et de la réussite de son projet m'empècba de dormir. A l'aube, j'allai travailler, et mon anxiété me stimulait tellement, que j'eus terminé ma tâche longtemps avant mes compagnons. En rentrant, je vis passer sur la route la voiture du général Carter, et le pauvre Tbomas, encbainé derrière, sur le marchepied du domestique.
Dès qu'il fut arrivé devant la maison, le général descendit de voiture et envoya chercher M. Martin, qui, armé de son fouet et accompagné de son chien de chasse, battait les bois depuis le matin pour cbercber le fugitif. Le général donna l'ordre à tous les esclaves de se réunir.
Enfin M. Martin arriva. Dès que le général l'aperçut, il s'écria :
— Eh bien! monsieur, voilà un déserteur que je vous ramène; figurez-vous que le drôle s'est permis de venir à Char-