‹ L'esclave blancChapitre 102 sur 207 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

nait de remplir son devoir de mère et retournait doucement el peut-être un peu de mauvaise grâce à sa besogne, quand le contre-maître parut à cheval dans le champ. Il s'appelait M. Martin; c'était un vigoureux gaillard et qui maintenait bien la discipline. — Il ne pardonnait pas la moindre paresse pendant I'1 travail, et ne permettait pas à l'esclave qui allai! d'un bout «lu champ à l'autre de marcher; il exigeait qu'il courût. — Anne avait peut-être oublié cet ordre ridicule; au>si le cruel homme galopa vers elle, la nomma en jurant une maudite fainéante, et lui porta des coups de cravache sur la tête. Thomas le vit et crut sentir lui-même, et au centuple, les coups (pic recevait sa pauvre femme. — C'était une épreuve trop forte pour sa foi ; il s'avança pour la secourir. Nous I»1 priâmes de s'arrêter; mais les cris et les pleurs de sa femme le rendirent sourd à nos conseils. Il s'élança donc, et, avant que le contre-maître eût eu le temps de s'en apercevoir, il lui arracha la cravache Ac^ mains et lui demanda de quel droit il maltraitait ainsi une femme qui ne s'était rendue coupable d'aucune faute.

M. Martin n'était certes pas préparé à un tel acte d'insubordination. — Il fit reculer son cheval de quelques pas, et. tirant un pistolet de sa poche, ajusta Thomas, qui laissa tomber la cravache et s'enfuit à toutes jambes. M. Martin fit feu; mais sa main tremblait ; il manqua son coup, et Thomas, continuant à fuir, sauta par-dessusla haie et disparut dans le fourré. Le contre-maître, furieux, se tourna alors vers Anne, qui tremblait et criait. — 11 appela le piqueur de la bande et deux ou trois autres hommes, auxquels il donna l'ordre de la dépouiller de ses vêtements. — Alors commença la torture; le fouet à chaque coup entrait dans les chairs de la malheureuse; son sang coulait en abondance, ses cris étaient affreux. Quoique habitué à ce genre de spectacle, le cœur me manqua et je sentis un vertige. J'aurais voulu saisir le monstre au gosier et h* jeter par terre. Je ne sais comment je me retins; mais ce dont je suis sur, c'est qu'il n'y a que l'esclavage qui puisse

— Anne est entre ses mains, dit-il; je ne puis pas l'abandonner ! et elle, pauvre créature, elle n'aurait jamais le courage de fuir avec moi ! Non, je ne puis m'y résoudre, Archy ! je ne puis abandonner ma femme!...

Que pouvais-je répondre? je comprenais toute l'horreur de sa position, et j'étais vaincu par la force de ses arguments. Aussi, persuadé qu'il serait inutile de chercher à les combattre, je demeurai en silence.

Pendant quelque temps, il sembla comme perdu dans ses réflexions; ses regards étaient fixés sur la terre. Enfin il m'annonça que sa résolution était prise et qu'il irait à Charlestown faire un appel à la générosité de notre maître

D'après ce que je savais du général Carter, je n'attendais pas beaucoup de cette démarche; mais, comme Thomas n'avait pas d'autre ressource, je ne fis aucune opposition. Il mangea ce que je lui avais apporté et résolut de partir aussitôt. Depuis notre arrivée à Loosahaehee,il n'était allé qu'une fois à Charlestown; mais il avait une excellente mémoire locale, et je ne doutai nullement qu'il n'y arrivât.

De retour à ma case, je me couchai ; mais le trouble dans lequel j'étais au sujet de Thomas et de la réussite de son projet m'empêcha de dormir. A l'aube, j'allai travailler, et mon anxiété me stimulait tellement, que j'eus terminé ma tâche longtemps avant mes compagnons. En rentrant, je vis passer sur la route la voiture du général Carter, et le pauvre Thomas, enchaîné derrière, sur le marchepied du domestique.

Dès qu'il fut arrivé devant la maison, le général descendit de voiture et envoya chercher M. Martin, qui, armé de son fouet et accompagné de son chien de chasse, battait les bois depuis le matin pour chercher le fugitif. Le général donna l'ordre à tous les esclaves de se réunir.

Enfin M. Martin arriva. ï)h que le général l'aperçut, il s'écria :

— Eh bien! monsieur, voilà un déserteur que je vous ramène; figurez-vous que le drôle s'est permis de venir à Char-

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