‹ L'esclave blancChapitre 105 sur 207 · CHAPITRE WVlll. m · texte numérisé non relu

CHAPITRE WVlll. m

gence ou la faveur d'un contre-maître peut beaucoup pour alléger le joug de l'esclave. On conçoil donc que cette faveur soit une forte tentation. D'ailleurs, les moyens dont dispose le pouvoir sont malheureusement tels, que, mémo dans l'état de liberté, on \<>it tous les juins Ai>< milliers d'hommes prêts à devenir, contre les droits les plus chers et les plus sacres de leurs concitoyens, les vils instruments de leurs tyrans. Que peut-un donc attendre d'une race qui a été soigneusement et systématiquement dégradée*?

Dans l'intention il»' profiter de la faveur de M.Martin pour un bon usage, je me gardai de lui laisser soupçonner l'horreur que m'inspirait l'emploi que je faisais mine d'accepter. Plus d'une fuis, tandis qu'il me croyait à lui corps et âme, j'empêchai la réussite de ses plans et de ses stratagèmes en faisant prévenir ceux qu'il voulait prendre sur le l'ait. C'était un homme ignorant et d'une intelligence très-médiocre. S'il avait été plus adroit, il aurait bientôt découvert mes manœuvres; mais je jouai si bien mou rôle, que sa confiance en moi fut illimitée : il m'en donna bientôt une nouvelle preuve.

Un jour qu'il visitait le champ où je travaillais, n'ayant p> trouvé que l'ouvrage allât assez vite, il appela le piqueur de la bande, lui enleva le fouet qu'il tenait à la main, comme symbole et instrument de son autorité, et m'ayant appliqué, selon l'usage dans un cas pareil, une vingtaine de coups, me remit li' fouet, et nie confia l' office île piqueur, m' ordonnant '■il même temps de commencer l'exercice de ma nouvelle charge sur le dos de mon prédécesseur.

La culture d'une plantation de la Caroline se fait toujours sous la surveillance des piqueurs. Les contre-maîtres ont trop pris les habitudes de luxe et d'indolence de leurs maîtres pour se fatiguer à l'exercer eux-mêmes, surtout pendant la forte chaleur. Les esclaves sont partagés en bandes; chaque bande est confiée à un piqueur, choisi d'ordinaire pour sa lâche complaisance envers le contre-maître et pour sa promptitude à dénoncer ses compagnons. Il est revêtu <lu pouvoir absolu,

illiin té, dont dispose le maître lui-même. 11 reçoit double ration, ne travaille pas, et sa seule besogne est de surveiller la bande au milieu de laquelle il se tient armé de son terrible fouet. Lorsque le contre-maître paraît, tous les piqueurs se rassemblent autour de lui; chacun de ces derniers répond de l'ouvrage de la bande qui lui est confiée; et, pour qu'il ne se trompe pas sur les moyens à employer vis-à-vis des nègres, il est d'usage de commencer par lui faire sentir rudement le fouet dont il doit se servir sur le dos de ses compagnons.

Si le contre-maître abuse toujours de son pouvoir absolu, le piqueur en abuse bien davantage. Il copie fidèlement l'arrogance et l'insolence du premier, et son autorité est d'autant plus grande, qu'il se trouve toujours au milieu des travailleurs; ceux-ci supportent naturellement son joug avec plus d'impatience que celui d'un blanc, d'autant qu'ilestplus difficile à contenter et plus tyrannique dans les détails; en un mot, il est le maître absolu de tout ce qui est à eux, et, leurs femmes en particulier, lui appartiennent autant qu'au contre-maître-ou au maître. D'ailleurs, il serait, môme par hasard , disposé à l'indulgence , que la crainte de perdre sa place, et celle de la vengeance qu'exerceraient sur lui ses compagnons, le rendent naturellement emporté, dur et cruel.

Le ciel m'est témoin que, dans mon office de piqueur. je cherchai à alléger, autant qu'il me fut possible, les souffrances de mes subordonnés. Ma bande était composée des ouvriers de Carleton, que je regardais tous comme mes amis et mes compagnons d'infortune. Il m'arriva souvent, lorsque j'en voyais quelques-uns succomber à leur tâche, de les encourager et de les aider moi-même, au lieu d'employer le terrible fouet. Plus d'une fois, M. Martin me manifesta son mécontentement à ce sujet, en me disant que, si je continuais, je ferais tomber dans le mépris l'office de piqueur.

Cependant il ne m'appartient pas de faire mon propre éloge, et jen'hésite pas à confesser toute la vérité. J'ai abusé quelque-

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