‹ L'esclave blancChapitre 11 sur 207 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

seulement de vue la maison de son maître sans une permission écrite! Ma destinée était d'être le jouet des caprices d'autrui, île ne pouvoir jamais rien l'aire pour moi-même, en vue de mon propre bonheur, de travailler toute ma vie sous le commandement d'un autre, de subir à toute minute l'oppression la plus outrageante, et de toutes les dégradations la [dus humiliante et la plus cruelle !

Ces réflexions devinrent bientôt si poignantes, que je dus le. combattre de toutes mes forces. Je ne pus pas toujours leur imposer silence: en dépit de tous mes efforts, ces haineuses pensées s'offraient à moi souvent et me remplissaient de tristesse.

Mon jeune maître, cependant, continuait à être excellent pour moi ; il était encore un enfant que j'étais devenu un homme. Sa mauvaise santé, qui avait interrompu sa croissance, semblait aussi retarder la maturité de son esprit. Il semblait chaque jour souffrir de plus en plus, et mon attachement pour lui s'en augmentait. 11 était, en effet, ma seule espérance; tant que je resterais avec lui, je sentais que j'échapperais aux plus grands maux de l'esclavage. A ses yeux, je n'étais pas un simple serviteur, mais bien plutôt un confident et un compagnon aimé. Et, en vérité, quoiqu'il eût le titre et les prérogatives du maître, j'étais réellement bien moins sous son contrôle que lui sous le mien. 11 y avait entre nous comme une amitié fraternelle : on nous eût pris tout au moins pour les deux frères de lait, bien qu'il ne fût jamais, au reste, question entre nous de notre parenté, qu'il ignora, je crois, toujours.

J'aimais donc maître James autant et plus que jamais. Au contraire, mes sentiments pour le colonel Moore subirent un changement rapide et profond. Tant que je m'étais cru pour lui un simple esclave, son apparente affection avait gagné toute la mienne : il n'est rien que je n'eusse fait ou souffert pour un maître si doux et si indulgent. Mais, du jour où je sus qu'il était mon père, je me sentis (]r.< droits à ce que jusqu'alors

j'avais pu regarder comme pure générosité de sa part ; je commençai même à trouver que je pouvais eneore réclamer davantage et prétendre à être traité sur le même pied que mon frère. J'avais lu des fragments de la Bible, et je me rappelais, non sans application personnelle, l'histoire d'Agar dans le désert, et de son fils Ismaél ; je la relisais avec un intérêt profond, et, en voyant que l'ange leur était venu en aide lorsque Abraham, père et ("poux dénaturé, les avait chassés de sa lente, je sentais poindre en moi comme un secret et vague espoir de trouver à mon tour, en cas de détresse, secours et appui. Cette espérance peu raisonnée soulevait en moi, par un assez bizarre alliage, de nouveaux élans d'amertume; san* savoir pourquoi, je serrais les poings, grinçais des dents et me figurais être moi-même un autre Ismaél errant dans le désert, rencontrant dans chaque homme un ennemi, et ayant contre moi tout le genre humain. L'injustice d'un père sans entrailles me blessait de plus en plus au fond de l'àme, et changeait mon amour en haine. L'atrocité des lois qui me rendaient esclave, esclave sous le toit de mon propre père, semblait se peindre devant moi en caractères sanglants. Jeune comme j'étais, et bien que n'ayant pas encore été maltraité, je frémissais pour l'avenir, et je maudissais le pays et l'heure qui m'avaient vu naître.

Je m'efforçais, autant que possible, de cacher les nouveaux sentiments qui m'agitaient, et, comme la dissimulation est un des moyens de défense dont l'esclave apprend le plus vite a se servir, j'y réussis assez bien. Mon jeune maître me trouvait quelquefois en larmes, et quelquefois aussi, lorsqu'il me voyait plongé dans mes réflexions, il se plaignait de mes absences. Mais je trouvais moyen de le tranquilliser par quelques excuses plausibles; et, quoique me soupçonnant de lui cacher quelque chose, il me disait souvent : « Voyons, Archy, confiemoi ce qui te chagrine. » J'évitais de lui répondre, et, sortant de la question en plaisantant, je parvenais à détourner ses soupçons.

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Je devais irop tôt perdre ce bon jeune homme, dont la teudresse et les égards étaient le seul palliatif qui |>ùt me rendre ma destinée lolérable. Sa santé, qui avait toujours été mauvaise, empira tout à coup rapidement, et, d'abord confiné dans sa chambre, il fut bientôt réduit à ne pouvoir quitter son lit. Durant toute sa maladie, je le soignai avec la tendresse et l'empressemenl d'une mère. Jamais maître ne fut servi avec autant de dévouement :c'était l'ami, non l'esclave, qui s'acquittait île ce devoir. Sensible à mon amitié, il n'aimait pas qu'un antre que moi fût prés de lui. C'était de ma main seule qu'il roulait recevoir sa nourriture et ses remèdes. Mais ni les remèdes ni les soins ne purent malheureusement le sauver: il dépérissait tous les jours, et s'affaiblissait à vue d'œil. La crise fatale arriva. Ses amis en pleurs entourèrent son lit. mais aucune des larmes qu'ils répandirent ne fut au>si sincère que les miennes. Presque au moment de rendre Pâme, il merecommanda à son père; mais l'homme qui avait fermé son cœur aux (dans de la tendresse paternelle ne devait pas avoir, selon toute apparence, grand égard à la prière d'un lils mourant. Il dit adieu à ses amis, pressa ma main dans la sienne, et, rendant un faible soupir, il s'éteignit dans mes bras.

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